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ERTt 0»
ALPHONSE DAUDET
I
DET
-^ DArz r
•t sent I *T, .^,1.
£^'t:£.{
EUGENE FA8QUELLE, f DITEUR, 11. RUE OE CRENELLE
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
PuBLiBS DANS LA BIBLIOTH&QUE-CHARPENTIER
k 3 fr. 50 le volume.
GERME ET P0USSI]§:RE (2* mille) 1 vo
HCER&S (3* mille) 1 vo
L'ASTRE NOIR (3« mille) 1 vo
LES MORTICOLES (21« mille) 1 vo
LES KAMTCHATKA (8« mille) 1 vo!
LES IDEES EN MARCHE (2« mille) 1 vol
LE VOYAGE DE SHAKESPEARE (6e mille) 1 vol
SUZANNE (li« mille) 1 vol
LA FLAMME ET L'OMBRE (6« mille) 1 vol
II a ete tire 5 exemplaires sur papier du Japon
et ib exemplaires sur papier de Hollande.
Paris. — L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Gas
L^ON A. DAUDET
ALPFONSE DAUDET
« A quoi servent les mots pour ce
qu'il y a de vrairaent senti, en dou-
leur, en passion?... »
(A. Daudet, (Euvres posthumes.)
CINQUIEME MILLE
PARIS
BIBLIOTHEQUE-CHARPENTIER
EUGENE FASQUELLE, ^DiTEUR
i| ROB OB ORBNELLB, M
1898
QLC-^^^/^^r':"]
Je <l6die ce livre k Madame Alpbonse
Daudet, ma mfere bien-aim6e, qui aida et
encouragea son mari dans les bonnes comma
^ les mauvaises heures, cr6a autour de lui cette
I atmosphfere de tendre recueillement oil il put
-dvre, travailler, mourir, i Tabri d'une ftme
pure, rfeveuse et tranquille.
LfiON DAUDET.
!•* mai 1898.
\
(
AVANT-PROPOS
Sa tombe est h peine ferm^e et je me mets a
fcrire ceci. Je le fais d'un coeur vaillant, bris6 par
une douleur atroce, car celui dont je parlerai ne
fut pas seulement un p^re et un mari exemplaire.
n fut aussi mon 6ducateur, mon conseiller et mon
grand ami. II n'est pas une ligne de moi que je ne
lui aie lue aussitdt 6crite, il n'est pas une de mes
pensfies^ dont ^'e ne lui aie demands la valeur, il
n'est pas un le mes sentiments dont je lui aie
cachS la force ou la naissance.
Cette vie qu ' je tenais de lui et dont il me faisait
chaque jour cc^nprendre la dignity et Timportance,
cette vie arderte d'amour pour sa beauts intellec-
tu — 3, cette vie qull guidait scrupuleu-
8e "lement, et qu'il enorgueillissait par
so ^^ la lui pr^sentais a mesure pour
▼m AYANT-PROPOS
qu'il la juge&t et la fortifiat. Maintenant m^m
qu'il n'est plus, mon cli6ri, et par cette nuit doi
blement noire oil je marche vers sa lumiere, c'ei
d'apr^s le son de sa voix, d'apres le feu tendre d
ses regards que je pers6v^re en ma tdche.
Mon coBur d6borde ; je Fouvrirai. Tant de chose
*
belles et nobles, qu'il m'a dites, fr6missent enmc
cherchant une issue; je les laisserai s'^parpille
vers ses admirateurs innombrables. Ceux-ci n'oD
rien k craindre. Leur doux consolateur fut san
tache. Si je me retourne en arri^re sur la rout
Apre dej^, quoique brfeve de mon existence, je I
vois calme et souriant, malgre ses tortures, d*un<
indulgence qui, i certaines heures graves, m'j
jet6 tremblant d'admiration h ses pieds.
£t 06 n'est pas seulement par ce qu'il fut pou]
moi, pour mon &^re, ma soeur, ou ma m^re qu(
je I'aime, c'est aussi et surtout pour son humanity
si profonde qu'il en brillait d'lme splende'ui
sereine, pour sa large et pitoyable compr6hensioi]
de toutes choses et de toutes gens, telle que rare-
ment certes elle parut ici has, jamais dans lus
beau module.
Cast pour yous que j*6cris, jeunes gei 3ui
AVANT-PROPOS ix ,
vous aussi vieillards, hommes faits ou femmes,
pour vous, de pr6f6rence, d6sh6rit6s que le monde
rebute, vagabonds, malheureux ou incompris. La
merveille de cet ficrivain fut qu'a tous autres il
pr6f6ra les humbles. C'est de leurs p4les fleurs
qu'il fit sa grande couronne. C'est en soulageant
leur detresse par le verbe et Taction discrete qu'il
ferma le circuit des coeurs et crea, pour sa dure
fipoque, comme une comprehension nouvelle.
Circuit du sang le plus g6n6reux! Je n'ai vu
mon p^re irrit6 que lorsqu'on faussait la justice.
Or,iln'abandonnait celle-ci que parrentrainement
de la piti6. Et son 6cole enfin venait de la douleur
qu'il supporta h6roiquement pour I'amour des
siens et Thonneur de la vie humaine.
Ne rien gdcher, ne rien ditndre^ c'6tait son
habituelle devise. Je m*en inspire auprfes de son
tombeau. Je ne dois point 6tre le seul k b6n6ficier
de son experience. Je ne dois point 6tre le seul St
me diriger d'apr^s son exemple. Je crois I'imiter
aujourd'hui en Scartant ces voiles obscurs qui
gi^x-_j-_x ^pr^g I'agonie, laissant FoBuvre seule
lui D'ailleurs son oeuvre venait de lui,
coi souffle ou son geste. Et pour que
X AVANT-PROPOS
vous le connaissiez mieux, pour que vous raimii
davantage, vous tous, petits ou grands dont
enchanta la misere, j'abandonne ea partie mo
privilege filial, je vais laisser parler ces voi
dont rh^r^dit^ et Taffection paternelle ont emp
mon dme respectueuse.
ALPHONSE DAUDET
CHAPITRE PREMIER
HIER ET AUJOURD'HUi
DERNIERS MOMENTS
II y avait certes de longues ann^es que mon
pfere 6tait malade. Mais il supportait si vaillam-
ment ses souffrances, il acceptait avec une si
souriante resignation la vie r^duite, que nous
avions fini, ma ii^re, mon fr^re et moi-m6me, par
nous delier un peu de Fextr^me inquietude d'au-
trefois, alors q\''il d^butait dans la douleur.
Tel quel, mj 'chant au bras de Tun de nous,
•app'"'^^ °"T. on ^anne k bee d'argent, au sujet de
laq ja h notre soeur et a son petit-fils
tan ;» merveilleuses, tel quel, la t^e
dro *' la main tendue vers I'ami qui
1
2 ALPIIOiXSE DAUDET
entrait, il faisait la joie, la vie de la maison. 11 la
tenait serr^e autour de lui cette famille qu'il
ch^rissait et illuminait des plus doux regards^ il
Tabritait de sa force morale immense, tou jours
intacte, m6me grandissante. 11 creait une atmos-
phere de bont(§ et de confiance a laquelle les plus
froids, les plus ferm^s n'echappaieut point.
J'en appelle au temoignage des innombrables
amis, camarades de lettres, inconnus qui venaient
rendre visite a F^crivain. lis le trouverent imman-
quablement pr6t au conseil, au service, pr6t a la
pr^cieuse parole qui entr*ouvre la confidence,
apaise et gu6rit. '
Nul ne sut comme lui le chemin des coeurs. 11
avait eu des d6buts difficiles et son extreme sensi-
bility, dont j'essaierai bientdtFanalyse, lui repre-
sentait avec un relief et une vigueur de detail
inouis, toutes les diflicult6s, toutes les rebuffades,
toutes les hontes. Lorsqu'un hommie etait devant
lui, le visage en pleine lumi^re, il le devinait, le
jugeait avec une precision magique, mais il s'abs-
tenait de paroles, ne se servait que de ses yeux
doux, voiles, si p6n6trants. «Son regard rechauf- I
fait », telle est I'expression qu'en ces jours de i
deuil j'ai retrouv6e sur tant de l^vres, et j'^^n.!
admird,is la justesse. Aussi Taveu, ce baume s I
4mes qu'a closes Tindignation ou le m^pris, c i- j
solation des afflig6s, des abandonn^s, des revolt ;,
HIER ET AUJOURD'HUI 3
Taveu sortait sincere des poitrines les plus rude$.
et les oreilles dc mon bien-aim6 ont entendu
d'^tranges confessions.
Je crois aussi qu'on devinait en lui une veri-
table ferveur d'indulgence. 11 devait h son sang
catholique Tamour du pardon et du sacrifice. II
croyait que toute faute se rach^te, que rien n'est
absolument irreparable en face d*un repentir
sincere. Tant de malheureux sont prisonniers du
mal qu'il ont caus6 et ne recommencent que par
d^tresse ! Mon p^re avait un supreme argument :
il se montrait lui-m6me, frappe en pleine gloire,
se maintenant par la volont6. II s'ofFrait en
I exemple et sa force 6tait telle que bien peu r^sis-
I taient.
\ Aussi, quelle eloquence intime ! Ses paroles et
ses intonations demeurent intactes dans ma md-
I moire. Son timbre n'^tait pas le m^me lorsqull
I contait quelque histoire, en termes delies, splen-
j. dides et precis , ou lorsqu'il s'adressait a une
I souffrance. II se servait, en ce dernier cas, de
mots d'abord assez vagues, plut6t chuchot6s que
paries, accompagn6s de gestes d'une persuasion
discrete. Peu a peu, avec des precautions. et une
delicatesse infinies, cela s'accentuait, se rappro-
eh rait Ffttre de mille petits liens sensibles
et _3S, r^seau tenu et minutieux du coeur,
oi - bient6t battait plus vite. Ainsi faisait-
4 ALPHONSE DAUDET
il le strat^ge. Et ce que je ne puis exprimer, c'est
la spontaneity, la gr4ce irresistible de ces ma-
noeuvres denai-methodiques, demi-instinctives et
dont le dernier r6sultat etait de soulager une
mis^re.
II atiiendait beaucoup du silence. En ce silence
vibraient ses derni^res paroles qui gagnaient ainsi
de la grandeur. J'en vois certains debout devant sa
table, les yeux humides, les mains tremblantes.
J'en vois d'assis, mais tourn^s vers lui dans un
mouvement de reconnaissance, etonn^s d'une
pareille sagesse. J'en vois d'intimid^s, de be-
gayants qu'il savait rassurer d'un sourire. Ou
bien, attendant Teffet de son discours, il feint de
chercher une feuille de papier, sa plume, sa pipe,
son monocle sur sa table toujours encombree.
Depositaire de tant de secrets, mon p^re les
garda pour lui seul. 11 les a emportes dans la
tombe. Souvent je devinais certaines choses, mais
lorsque je le questionnais, il m'^chappait tendre-
ment et raillait ma curiosite.
Tout au loin, tout au fond de ma petite enfance, j
j'aperQois la bontd de mon p^re. EUe se manif-^-te \
par des caresses. II me serre contre lui! II ae '
conte de si belles histoires ! Nous nous promer as |
dans les rues de Paris et tout a un aspect de i e. j
niER ET AUJOURD'flUI 5
Je sens la ti^deur du soleil, puis une autre ti^deur
plus douce et proche de moi, qui m'est transmise
par la ch^re main robuste. Je sens dans ma poi-
trine ^troite quelque chose de materiel et d'exquis
par quoi ma respiration est plus vive et que j'ap-
pelle deja le bonheur, Et je me r6pMe en marchant
que je sui^ tres heureux aujourd'hui, Mon p^re me
parle. II n'a pour moi ni traits, ni visage, il n'a pas
de nom ; il n'est pas glorieux. II est tout simple-
ment mon ph^e. Je Tappelle sou vent papa, papa^
pour la simple joie de ce mot auquel se rattachent
pour moi tous rudiments d*id6es brillantes et
sensibles. Je I'interroge sur tout ce qui passe
pour entendre le son de sa voix qui me parait la
plus belle musique, en accord avec Tallegresse, la
lumiere et tous mes d6sirs.
Nous passons par des places pleines de monde,
nous entrons dans de grandes maisons. Ceux qui
nous accueillent sont gais et toujours papa les
fait rire. Je comprends a merveille qu'il y a en lui
quelque chose de plus que dans les autres. C'est
vers lui qu'on se tourne, c'est h. lui qu'on s'adresse.
Nous sommes, lui, ma m^re et moi, dans le
caKinAt Hp travail. Nous habitons alors, 24, rue
P: Marais, Tancien h6tel Lamoignon. II y a
ei joleil, cette fois sous forme d'un grand
fi! iii prolonge les dessins du tapis et que
1.
6 ALPHONSE DAUDET
je m'obstine a faire reluire en le frottant avec mj
main. Ma m^re est assise et 6crit. Mon p5re 6cri1
aussi, mais debout, sur une planchette fix6e ai
mur, Parfois 11 s'interrompt, se retourne, inter-
roge ma m^re. A la fa^on dont ils se regardent, j(
devine leur mutuelle confiance. Parfois il quittc
son poste, marche de long en large, a grands pas,
r^petant a mi-voix des phrases queje sais fetrc
son travail, lis font partie de mon atmosphere
enfantine ces coUoques de mon pfere avec lui-m^mc
lorsqu'il « se plonge dans son travail ». Cettc
expression me fait souvent r6ver. Mais le labeui
le plus acharne ne Femp^che pas, lorsqii*il passe
pres de moi, de me soulever dans ses bras, de
m'embrasser, de me poser debout sur un fauteuil
ou sur la table, exercice dangereux et charmant
oil j'ai pleine confiance en sa force.
Parmi tous mes camarades, il est celui qui sait
le mieux jouer. Nous avons, dans un coin, un grand
tas de boulettes de papier pour faire la bataille de
neige. Nous avons un angle du salon oil deux
fauteuils juxtaposes fprment notre reelle cabane,
oil nous neredoutons point les sauvages, oucrois-
sent en abondance les fruits des lies fortun^es.
Lorsque Fhiver nous groupe autour du feu^
Tabri de Robinson se trouve entre les )ux
m^mes de mon p^re. Le toit de la cabane, c son
6ternelle couverture qui prend les formes lus
HIER ET AUJOURD'HUI 7
etranges, les destinations les plus imprevues.
L'etat de mon esprit est double, Je sais que men
p^re imagine, qu'il tient les fils de Tintrigue,
ce,pendant je crois en mon xdle, j'habite avec lui
une contree solitaire qu'eclaire un terrifiant
incendie.
Chose douloureuse, plus tard, bien plus tard, il
y a un an et demi, alors que j 'avals la fievre
typhoide, que mon p^re me veillait chaque nuit,
ma pauvre t^te vague et flottante ranimait ces
souvenirs lointains; telle qu'une convalescente
infirme, ma m^nioire s'en allaitcueillir ces fleurs
de mon extreme jeunesse. Jerefaisais la route des
annees et je considerais avec une inexprimable
tendresse le beau visage tourne vers moi sous la
lueur de la lampe. II ne me semblait point
chang6.
Souvent il m'a rappel6 depuis nos promenades
dans les champs h mi-c6te qui forment la valine
de Champrosay. Pieux chemins, chemins de
mon coBur! J'avais quatre ans a peine. Mon p^re
me tenait par la main. Je me figurais le guider et
jelui r6p^tais sans cesse : « Prenez garde, papa,
aux petites pierres. » Depuis, 6 destinee, il eut
b( mon bras d'homme ! L'on pass^it par les
n tiers, devenus doucement m6lancoli-»
q !/.« pr6s, les plaines de I'automne, dont
8 ALPHONSE DAUDET
il c6l6brait la noblesse en quelques phrases intimes!
et courtes, par les ruelles de genfits et d'herbes fa-
milieres, nous nous rem^morions ces hcures fra-
giles. Le pass6 joignait le present. Notre silence
6tait charge de regrets, car nous avions form6 les
plus beaux r6ves : voyages k deux, voyages h
pied, toutes les emotions, toutes les surprises que
mon ami tirait des moindres episodes. La maladie
rendait ces choses impossibles :
« Sais-tu, L6on^ sous quel aspect je vois les
routes? comme des issues a ma douleur. Fuir,
m'^vader h un tournant. Comme elles sont belles,
ces longues routes roses de France que j'aurais
tant aim6 parcourir avec toi et ton fr^re! » 11
levait ses yeux noirs avec un' gros soupir et je
sentais mon amour pour lui s'augmenter d'une
piti6 immense.
Au sortir de Tenfance, mon p^re est toujours
devant moi, fier et vaillant et pare par la gloire
naissante. Je saisqu'il 6crit de beaux livres, et ses
amis le felicitent, ses grands amis que j'appelle
les gdants^ qui viennent diner k la maison, mon-
sieur Flaubert^ monsieur de Goncourt^ monsieur
Tourguenef, Je Taime beaucoup, monsieur Flau-
bert. II m'embrasse avec un gros rire. II s'expi le
tr^s fort et tres haut, en frappant des coupf le
poing sur la table.
HIER ET AUJOURD'mjI
Lorsqu'ils sont partis, on parle d'euxavec admi-
ration.
Puis mon education commence. Mon p^re etma
mere la font tout enti^i^e. Voici seulement deux
souvenirs :
Nous sommes a la campagne en Provence,
chez nos amis les Parrocel. Par une matin6e admi-
rable, vibrante d'abeilles et de parfums, mon com-
pagnon a pris son Virgile, sa couverture et sa
courte pipe. On s'installe au bord d'un ruisseau.
L'horizon d'lne clartlS divine, ou tremblent des
lignes dorees et roses, se rehausse de fins cypres
noirs. Mon pere m'explique les G^orgiques. Voici
que la po^sie m'apparait. Et la beaute des vers, et
le rythme de la voix chantante et Fharmonie du
paysage p6n^trent mon coeur d*un seul coup. Une
immense beatitude m'envahit, je me sens tout
gonfl6 de larmes. Comme'il sait avant moi ce qui
se passe en moi, il me serre dans ses bras, il aug-
mente le prodige et prend part a mon enthou-
siasme; je suis ivre de beaute.
Maintenant, c'est le soir. Je rentre du lyc6e
apr^s plusieurs classes de philosophic. Notre
maitre Burdeau vient de nous analyser Scho-
jiPTibanpr avec uue incomparable puissance. Les
'•es m'ont labour^ Tame. Positivement,
\h. au fruit de la mort et de la detresse.
«
disproportion les mots du sombre
I
iO ALPHONSE DAUDET
penseur ont-ils, dans ma cervelle impressio]
nable, acquis subitement cette valeur reelli
Mon pfere a compris mes terreurs. Je ne lui
presque rien dit, mais il a vu naitre en nn
regards quelque chose de trop dur pour un adoie
cent. Alors, il me prend comme autrefois. 11 m'a:
proche lentement; et lui, deja rempli de sombre
presages, me celebre la vie en termes inoi
bliables. II me parle du travail qui ennobl
tout, de la bont6 rayonnante, de la piti^ ou I'c
trouve un refuge, de Tamour enfin, seul consob
teur de la mort, que je ne connais que de non
qui va bientOt m'6tre r6v6le et m'eblouira d'alb
gresse. Que ses paroles sont fortes et pressante$
De cette vie, ou je m'aventure, il fait u
radieux tableau. Les arguments du philosopb
tombent un a un devant son eloquence; cetl
premiere et decisive attaque de la m6taphysiqu
allemande, il la repousse victorieusement.
Depuis cette inoubliable soiree, je me sui
gorge de metaphysique, et jesais qu'un subt
poison s'est gliss^ par 1^ dans mes veines et dac
celles de mes contemporains. Ce n*est point pa
le pessimisme que cette philosophic est redou
table, mais bien parce qu'elle nous ^car*** '^e I
vie et submerge en nous Thumanit^. Je i, etl
am^rement de n'avoir point fixe le disco » d
mon p^re. II serait, pour beaucoup, un r6c "orl
IIIER ET AUJOURD'HUI H
J'atteins ainsi les dernieres ann6es, ne m'arrft-
tant qu'aux stades lumineux de cette 'vie filiale,
d'ou depend mon 6tre tout entier. Si je parle de
moi, c'est encore de ltd qu'il s'agit, car je fus son
champ d'experience , h^las! parfois rev^che et
sans moissons.
Mon p^re eftt souhait^ pour moi la carri^re des
lettres sous la forme de Fenseignement. Elever
de jeunes esprits jusqu'aux idees, les suivre pas
h, pas, former en eux la morale et developper la
puissance sensible, lui semblait le plus beau dos
devoirs. II admiraittous ceux qui, a notre epoque,
ont pris, comme il le disait, « charge d'ames », et
il t^moignait h mes maitres de Louis-le-Grand,
MM. Boudhors, Chabrier, Jacob, etc., une sym-
pathie et un respect dont la plupart, sans doutc,
se souviennent. Comment et pourquoi la destince
m'entralna-t-elle d»abord vers la m^decine, voila
ce que j*examinerai autre part. Ses maladies a lui
et les visites aux grands docteurs y furent sans
doute pour quelque chose, tant la jeunesse est
impressionnable.
Mais le jour oil cette catri^re me rebuta, ou je
me d6goutai du charnier, des examens et des
cc il respecta mon Evolution. Mes pre-
na Js litt6raires, que je lui lus aux eaux
d( ou, furent r6solument encourages par
li ce moment, entrant dans une allee ou
12 ALPHONSE DAUDET
il avait plante et fait crottre de si beaux arbre
je profitai chaque jour de ses conseils et de s(
experience.
• Dans son curieux ex-emplaire de Montaigne qi
ne le quittait jamais, qui superpose sur ses pag<
jaunes et vertes les empreintes de maintes sU
tions thermales, dans ce livre ou il puisait toi
enseignement et tout r^confort, je trouve, marqi
et annot6 avee un soin special, le fameux ch;
pitre : De la Ressemblance des Er\fants atix Pere
Sans dout6, depuis plusieurs annees, il senta
s'^veiller en moi et presque a mon insu c<
strange « demon litt6raire » auquel il n'est poii
permis d'echapper. Quand je me confessai a li
de ce z5le nouveau qui m'envahissait, il me tir
un bien beau discours que je me rappelle parfai
tement. Cela se passait dans une chambre d'h6t(
banale et nue. Ma m^re avait dil rester k Paris, pa
une circonstance exceptionnelle, aupr^s de mo
fr^re Lucien et de ma toute jeune soeur Edm6(
II me parla pr^s de mon coeur, pr^s de mon espri
comme il savait le faire, avec une gravite 6mu(
II me repr^senta les charges de cette profess io
d'homme de lettres, oil Ton n'a pas le droit d'(^tr
un artiste pur, ou Tofi est encore respoTi«ahle d
ceux qui vous lisent et que Toil trouble. i m
cacha pas les difficultes nombreuses e^ i(§e
que je rencontrerais sur ma route, en ^ tar
niER ET AUJOURD'IIUI 13
mftme que le succ^s me favorisdt, « ce qui est
rare ». H joignit k cela quelques preceptes tres
simples, mais si vrais, sur la isinc^rit^ et Teffort
du style, la part de Tobservation et de Timagina-
tion, I'architecture d'une oeuvre, la m^thode et le
relief des personnages et des temperaments.
Je r^coutais avec religion. Je comprenais qu'il
me livrait la le long r^sultat de sa patience et
le meilleur de son esprit. Vers cette epoque, le
soir, de chambre k chambre et de lit h lit, nous
lisions h haute voix du Pascal. II m'ofFrait ce
maitre sublime, a c6t6 de son cher Montaigne,
non comme un exemple trop haut, mais comme
un excitant perpStuel. II m'entretint aussi de sa
souffrance, d'une fagon presque philosophique,
afin de ne point m'attrister, et il m'insinua que la
litt^rature 6tait un soulagement pour une multi
tude d'dmes inexprim6es qui trouvent en elle un
miroir et un guide. II me cita les modules plus
proches de Flaubert, des fr^res de Goncourt. II
conclut par un eloge de la vie sous toutes ses
formes, m^me douloureuses.
La lampe baissait, mais dclairait encore son fier
et d6licat visage. Je suivais ses paroles jusqu'^
leur source et aux motifs profonds qu'il me taisait,
a^ '•^'^ de confiance sacree. II y avait entre
jUi ^ ^xx pen de joie et beaucoup de crainte.
|Jc ^ -^^ ^es evoquant, ces heures d^cisives.
2
1
i
14 ALPIIONSE DAUDET
Depuis ce jour jusqu'a sa fin, il ne cessa de me
conseiller, de m'^clairer, de me guider. ^^ous
avions une telle habitude de la causerie que j'in-
terpretais ses silences, et qu'un seul mot de hii
' me valait (Je longues phrases. II me fut d^sormais
sans trfeve un critique impartial et tendre.
Dans ces derni^res ann^es, la crainte de le per-
dre m*envahissait, mais me rendait, par un triste
privilege, attentif Ji ses moindres paroles. C'est ce
qui me permet d'ecrire ce livre. J'ai vecu comme
dans un sanctuaire ou* brillait une flamme perpc-
tuelle. INotre jardin de Champrosay et son cabinet
de travail sont peuples de conversations ou je
me bornais k Tinterroger sur les grands pro-
blames humains. J'essaierai de donner Fid^e de
son langage bref, elliptique et pittoresque, se
rapprochant beaucoup du regard par Fintensit^,
la rapidit6, 1'accumulation des images. Certes, le
romancier fut puissant, et I'avenir le montrera
davantage, mais Thomme n'avait pas son pareil
pour le tresor d'exp^rience et de verit6 qu'il man-
nayait de Faube h la nuit.
Ses amis connaissaient sa divination. II analysart 1
les evenements les plus lointains, les plus '^•^''^rsj
avec une perspicacite presque infaillible. S^^ 'e^
erreurs devenaient pour lui autant de ~ ife
d'observations nouvelles. Sa piti6 et sa ch^ se
I
HIER ET AUJOURD'HUI 15
rehaussaient de grdces ironiques, mSlaient les
larmes au sourire. A notre table de famille, entre
magrand'm^re qu'il adorait, sa femme qu'il admi-
rait plus que tout, sa petite fiUe et ses deux fils, h
notre ch^re table que sa disparition laisse vide et
silencieuse, il se mettait autant en frais que pour
une reunion d'amis.
C'est 1^ que la mort est venue le prendre le
16 decembre 1897, pendant le diner. J'etais arrive
im peu en retard ; je trouvai notre petit monde
reuni comma a Fordinaire dans le cabinet de
travail. Je lui donne le bras jusqu'a la salle h
manger et je Tasseois dans son grand fauteuil. II
commence a causer en prenant le potage. Rien
dans ses mouvements ni dans sa fagon d'etre n'an-
non^ait une telle catastrophe, quand tout h coup,
dans un bret et terrible silence, j'entends ce bruit
afireux, que Ton n'oublie pas, un rale voile suivi
d'un autre rale. Au cri de mam^re, on s'6lance. II
a rejet6 la t^te en arri^re, sa belle tete deja cou-
verte d'une sueur glacee, les bras defaillent le
long du corps.*
Avec des precautions infinies nous le soulevons,
mon fr^re et moi. Nous Tetendons sur le tapis. En
une sftnonde, voici Fhorreur fun^bre pour notre
n -"^Mse maison, voici les g6missements et les
p ^. les supplications vaines a celui qui sut
n '^er tout, sauf un petit peu plus de lui-
16 ALPHONSE DAUDET
in^me. Les m6decins arrivent en hdte. Le docteur
Potain, qui Taimait, tente le possible et Timpos-
sible. AflFreux et d^chirant spectacle d'un corps
qui nous pr^ta la, vie, de qui la vie s'est enfuie en
eclair; tant de beaut6, de douceur, de bont6, de
piti6, tant de g^ndreux enthousiasme ne sont
plus pour nous qu'un souvenir...
Une heure plus tard il repose sur son lit, beau
comme son image en nos coeurs, parmi les san-
glots 6touffes, ala lueur immobile des flambeaux.
Les liens qui nous attachent a lui ne se rompront
que par noire mort, mais il se perdent maintenant
dans les t^n^bres. Nos m6moires deviennent des
tombeaux ou sont ses gestes et ses paroles et ses
regards et sa tendresse. L'amour ici-bas ne retient
personne. La vertu ne retient personne. Le g6nie
ne retient personne. Mais comme, bris6 de d^ses-
poir, je me penchais vers son front si pur, il me
parut entendre ceci : Console-toi . Vexemple
demeure.
CHAPITRE II
VIE ET LITTI^RATURE
Mon p^re n'a jamais s6par6 la vie de la litt^ra-
ture. C'est le secret de son influence. L'art, pour
lui, c'6tait Tach^vement. Cr^er des types et lib6-
rer des cceuts, voila ce qu'il souhaitait avant
tout.
II m'a cont6 maintes fois que Tamour de la
vie d6vora sa jeunesse et qu'il dut k ma m^re
« son coUaborateur d6vou6, discret et infati-
gable », de ne point dissiper foUement les dons
re(jus de la nature qu'il employa plus tard d'une
mani^re si noble. II ne pensait gu6re a la gloire et
laissait r6serv^e cette grave question de I'avenir
qi ' ' les CEUvres des morts.
"" un jour une phrase de Lamartine,
d{ • de liitdratiire^ qui le frappa, qu'il me i
fit omme lorsqu'il ensemengait sa m6-
2»
18 ALPIIONSE DAUDET
moire. Le po^te y signale : « ce merYeilleux fris
sQn de sensibilite, presage du genie, s'il ne sombr
dans la passion. » Ce frisson de sensibilite, mo:
p^re Festimait la source de toute oeuvre durable
Dans certains articles n6crologiques, par ailleui
bien intentionn^s, j'ai lu cette phrase qui m'afai
sourire qu' « Alphonse Daudet n'6tait point un pei
seur ». Penseur a la fagon pedant e, laiseur d'ab
tractions et jongleur du vague; cela, certes,
ne le fut jamais. Mais j'ai la, sur ma table, s(
cahiers de notes, oil journellement, infatigabl
ment, avec un scrupule et une patience ii
croyables, il inscrivait Tincessant travail de so
cerveau. On trouve de tout dans ces petits livre
reconverts de moleskine noire, griffonnes en toi
sens, ratures sur la page, lorsque cette page ava
servi. C'est d'abord un tumulte, un bourdonn
ment, un fremissement singulier et j 'imagine qi
cette belle dme s'est r^v^lee la tout enti^re, av
ses soubresauts, ses tourbillons, departs et r
tours, ses flammes braves ou ses nappes de fe
Puis, avec beaucoup d'attention, on distingue u:
sorte de rythme, un mouvement harmonieux
Fesprit qui part de la sensation simple, s'inspi
de tableaux pittoresques, visions de voyage
rfives ou souvenirs, traverse ces regions colore
et sonores ou s'accomplit le miracle de Fa
oil une impression vive devient^ par le mysti
r
VIE ET LITTI5RATURE 19
de la genfese, Torigine d'un livre ou d'une pi^ce.
Ensuite le ton s'^lfeve. Cela I'este vivant et clair,
mais devient plus serr^, plus precis. Les mots,
gonfl^s d'experience, juxtaposes sans lien appa-
rent, 'n^anmoins selon une attraction profonde,
telle que les couleurs ou les traits dans une
6bauche de Velasquez oii de Rembrandt, les mots
d'un r6alisme parfois cruel, tremblants d'angoisse
et de sinc^rite, paraissent, ainsi que des visages,
model^s par le coeur et les sens, eveillent des
reflexions innombrables. Et de cette mani^re
abregee, de cette cohesion qui vibre, de ce tissu
de chair et de nerfs sortent d'6tonnantes formules,
de fulgurants t^moignages sur soi-m^me, d'une
g6n6ralit6 plus grande que ces idees d^tachees de
Thomme ou se perd la m^taphysique.
En resume, ce travail d'analyse perpetuelle,
d'une bonne foi qui va jusqu'au cri, montre dans
la pens6e de Tecrivain une ascension, une epura-
tion continues, un z^le de porter la lumi^re par
tout le tenebreux reseau de I'^tre, et comme une
id6ale patience.
11 y a plus que de la patience. II y a de Tesprit
de sacrifice. Jedisais parfois en riant a mon pere :
« " "e tu es dQ sang catholique! » Ces cahiers
n .voilent, en dprnier examen, I'etat de
s< te complexe d'une kme oxx le dogme s'est
SI *c obscurci, mais oil la religion a laisse
20 ALPHONSE DAUDET
son empreinte en ce qu'elle offre de touchant e
d'implacable. II est dur de se scruter sans reldche
il est dur d'inscrire sans reserve tout ce que Toi
6prouve, tout ce que Ton subit. Les jeux de la vw
et de lamort, la lente attaque denos tissus/le d6
roulementde nos espoirs, de nos disillusions, son
un efFroi pour la plupart des hommes. L'ultim(
terreur est de nous-m^mes. C'est cette terreur.
ce sourd besoin de s'^vader de la conscience qui
nous rend somnambules,. hesitants devant la
confession que notre cceur fait a notre coBur par le
silence des nuits et des jours, comme nous nae-
nons notre vie obscure. Les plus forts demeurent
des enfants dans le berceau d*une ignorance qu'ils
engourdissent volontairement, qu'ils maintien-
ncnt muette et tenebreuse.
Montaigne, Pascal et Rousseau, trois admira-
tions forcendes de mon p^re. II 6tait de cette
grande famille. Son Montaigne ne le quittait pas,
il annotait Pascal, il d^fendait Rousseau contra
les reproches honorables de ceux.qui ont honte de
la honte, qui se detournent du charnier. Sans
tr^ve il descendait en ces puissants modeles, se
perdait dans leurs cryptes, consiiltait les silences
redoutables qui s'^tendent entre leurs av'^"'*^ II
prenait une de leurs pens6es et vivait a He
comme avec une amie, comme avec ui lur
oubli^e dont il examinait les ressemblai les
\ VIE ET LITTfiRATUUE 2i
i dissemblances, d'apr^s le grave scrupule qu'il por-
tait aux choses sensibles. II interrogeait son entou-
rage, ceux qui passaient et jusqu'aux faits du
-jour. De ces trois genies si murs et si vastes il
ch^rissait la sinc6rit6. II se les proposait en
exemples. A force de converser avec eux, il s'6tait
impr6gn6 de leur substance- N'est-ce point Ik
besogne de penseur?
^ Or, de tous les livres grand ouverts, celui qu'il
feuilleta davantage, ce fut le livre de la vie. Im-
pressionnable comme nous le connaissions, ses
ann^es de jeunesse avaient du 6tre pour luiun ac-
I cumulat inoui de sensations, d'^nervements de tout
genre qu'il sut classer dans son dge mur. Mais la
maturite, et c'est laune de ses caracteristiques les
plus surprenantes, ne fut pour lui ni un dcss6-
chement ni un arrM. II conserva intacte jusqu'au
bout, elargie seulement par la souffrance, la faculty
de s'^mouvoir. Cette faculte precieuse et si rare,
dans nos entretiens nous la comparions h une
I plaie par ou la force circule, s'epanchant de T^tre
vers la nature, montant de la nature a T^tre. Je
me rappelle qu*il Tassimilait k la blessure de la
I Sainte Lance.
« — ^VniV.i, me disait-il, une de mes visions. Notre-
Se of sur la croix. G'est Faube, une aube
fro xj^^nante. Vers le martyre amoureux de
la I'au point de la perdre afin qu'elle se
'
22 ALPHOXSE DAUDET
rdpande sur tous en charite et en redemption, vers
le Maitre montent les bruits de la viile qui s'eveille,
des sons, et des odeurs de grillades, de foules,
puis, plus pres, les g^missements, les longues
plaintes au pied de la croix. II boit cela par tous
les pores et le godt du fiel s assoupit, tandis que
8*apaise la torture des clous, de Texposition et de
la lance. »
II n'allait pas plus loin, mais pesait sur les der-
niers mots pour que je suive les prolongements.
Etil n*insistait point' sur ces beaux rfives, laissant
a Tauditeur le soin de les completer, sachant
qu'il comprend mieux, celui qui ajoute un peu de
do lui-m^me.
Cette sensibilite, aigue souvent jusqu'^ I'inex-
primable, restait cependant directe et n'attaquait
jamais la r^gle de vie. Celle-ci , toute simple et lim-
pide, demeurait en lui intransigeante. Mon p^re
detestait la perversity, les jeux malsains de la
conscience ou se complurent certains hommes
remarquables.
Cette sensibilite 6tait toujours en 6veil. Dans
SOS petits cahiers, il parle des heures sans grace,
oil le pr^tre voit s'^loigner la foi, ou Tamoureux
epouvante se consulte sur son amour. C'est une de
ses preoccupations de ne point s'endurcir dar la
douleur, de roster accessible a toutes les f o-
tions. Je ne lui ai point connu d'heures sans gi e.
I VIE ET LITTERATURE 23
I-
I D avait une faQon de raconter qui n'appartenait
j qu'Ji lui, que n'oublieront jamais ses amis ni ceux
'qui une fois Tout entretenu. Son r^cit suivait
le souvenir, s'y adaptait comme un v^tement
mouill§. U reproduisait dans leur ordre les faits
et les sensations, supprimant les interm^diaires,
j ne laissant comme il disait que « les dominantes ».
« Les dominantes », ce terme rerenait sou vent
I sur ses l^vres. II entendait par 1^ les parties essen-
tielles, indispensables, les sommets du livre ou
de la nouvelle : « c*est 12t, ajoutait-il, qu'il faut
faire porter la lumifere ».
\ H rep^tait aussi: « Les choses ont un sens, un
endroit par oil on pent les prendre. » Et dans
ce vague terme de choses, il enfermait I'anime
comme Tinanim^, ce qui se meut et s'exprime,
comme ce qui s'agite ou se p^se.
Nous penetrons ainsi le secret de sa methodc,
moins simple qu'elle ne le semble d'abord.
Atnant du reel et du vrai, il n'interrompit jamais
Isa qufite. Tant qu'il put sortir, il frequenta les
milieux les plus divers, ne negligeant aucuno
occasion, surtoutnem^prisant personne. Ildetes-
Itait singuli^rement le m^pris comme une dcs
fornriAa r^e Tignorauce. Qu'il s'agit d'un homme
de '^ans un salon, ou d'un artiste ou d\m
ma ij'il s'agit d'un indigent sur la route,
d't e forestier, d'un passant, d'un ouvricr
21 ALl'UONSE DAUDET
reiicoiitr6 par hasard, mon p^re se servait de sa
sociability prodigieuse ou de son exquise bonte
pour depasser la region banale oil ne s'6changent
qu'hypocrisies, et p6n6trer au coeur de F^tre. II
inspirait cette confiance strange qui vient de la
joie d'etre compris, qui se double par la com-
passion. Et cette compassion n*§tait pas jouee. J'ai
vu les gens les plus divers se livrer a lui avec
beatitude. Combien souffrent de leur secret!
Combien se sentent seuls sur la terre, ne rencon-
trant partout qu'^go'isme !
J'ai prononc6 le mot de « m^thode ». II sonne
faux pour une action si humaine. Mon p^re, avant
tout, suivait son penchant, qui etait d'aimer son
semblable, de se plaindre ou de se rejouir avec
lui. Ma m^re, mon fr^re et moi lui faisions des
plaisanteries tendres sur la colere oil le mettait le
recit de telle injustice, sur la part personnelle
qu'il prenait aux phenomenes les plus ^loignes de
lui.
' Lorsqu'une cruelle maladie restreignit son
existence, dans des proportions moindres d'ailleu^s
qu'on ne Ta affirm6, il ouvrit sa porte grande. II j
accueillait toutes les miseres. 11 ^coutait patiem-
ment le r^cit de toutes les detresses. Jamais on
ne I'entendit se plaindre d'avoir interrompu n
travail pour soulager une douleur vraie. Tret u
le dup^rent et abus^rent de lui, car il s it
VIE ET UTTERATURE 25
d^pister le mensonge par une extraordinaire saga-
cite. Mais cela m^me ne Tirritait point : « Le
pauvre diable, nous disait-il ensuiteavec son d6li-
cieux sourire, le pauvre diable a cru me tromper.
Je lisais la fausset6 sur son visage, je la devinais
au tressaillement d'un petit muscle que je connais
bien, la, h Tangle des l^vr^s; elle m'apparaissait
par Fambiguit^ de ses yeux. A un moment, j'ai
failli me trahir. Bah! II est malheureux tout de
m6me! »
L'homme parti, il notait de la conversation ce
qui lui avait paru singulier et digne de m^moire.
Et sa m^moire m^me etait infinie, car, malgrd sa
myopie, a plusieurs annees de distance il se
rappelait un nom, une figure, un geste, un tic,
une parole. A un de ses anciens condisciples du
lycee de Lyon,qu'il n'avait pas vu depuis trente ans,
il demanda tout a coup : « Vous avez bien encore
sur Tongle d'un pouce, je crois, cette petite marque
sanglante qui m'dtonnait quand vous ecriviez? »
Ses souvenirs les plus vifs etaient ceux de ses
Amotions qu*il nous restituait avec une fidelite
int^grale. J'ai dans les oreilles le recit d'un
incendie, oii les flammes crepitaient encore, ou
se Doursuivaient en desordre des silhouettes de
__ demi-nues et de pompiers. II se mon-
nspergeant, asperge, une lance k la main. II
''x ans. « Reste-lJi, petit » lui avait dit un
3
2G ALPHONSE DAUDET
des sauveteurs. II y resta jusqu'Ji ce que les
flammes vinssent griller ses sourcils et lui lecher
les mains. II n'avait oubli6 ni lescris, ni le craque-
ment des poutres, ni les lueurs, ni reffroi sur les
figures, ni son propre 6moi m^l6 d'allegresse. Et
comme il rendait tout cela! £n quels traits justes
et saisissants I
Une autre fois, c'est une inondation, la brusque
crue du Rhdne, les « coups de belier » de I'eau
par les caves qu'il evoque, ajoutant le detail au
detail, les regards toumes vers le pass6. « Des
barques, la barque ou je suis,mon ivresse du dan-
ger, les inondes par grappes sur les toits des
maisons, les gouffres grondants, les tourbillons,
Virresistibie des eaux furieuses ».
Le propre d'un esprit pareil, c'est de faire une
tapisserie avec tant d'images disparates, de tout
grouper, de tout classer, Sl son insu, par le lent
travail de la reflexion, par Tagglomerat des
images, par cctte descente des impressions vives,
qui les mettent de contact les unes avec les autres
et forinentle faisceau.Le propre d'un esprit pareil,
c'est d'utiliser les moindres traits pour son inces-
5'cint labeur, de comparer, de deduire, d'amplifier
ans deformations, comme le coeur bat ou le
: lion respire.
Prenez les ceuvres des grands ficrivains. ]>
VIE ET LITTERATURE 27
avec soin les « dominantes ». II serait bien sur-
prenant que vous ne remarquiez point, h travers les
descriptions les plus riches et les plus nombreuses,
deux ou trois tableaux fixes qui reviennent p^rio-
diquement, charges de nouvelles couleurs. Parmi
taut de caract^res qu'ont cre^s Balzac, Goethe ou
Dickens ou Tolstoi, il est quelques tournures pri-
mordiales, quelques elements de- nature fonci^re
qui sont des centres et des repcres. La vie les
donna au g(!nie. Le genie les rend h la vie en les
omant de son prestige.
Ainsi en fut-il pour mon p^re. Je me rappelle
son 6tonnement quand, ayant prie son ami Gustave
Toudouze de faire un « selectae » de ses oeuvres,
ou ne se trouveraient que des exemples d'amour
naaternel, il constata, le long de ses romans et de
seg drames, le re tour perpetuel de ce motif de
« la mere », laquelle est le summum de la ten-
dresse humaine. La figure de celle qui nous con-
Qoit, nous porte, nous nourrit, nous el^ve, souffre
de nos soufFrances, s'illumine de nos joies et
se sacrifie incessamment pour nous, cette figure
admirable et sans tache Tavait envahi a son insu*
Elle etait pour lui le plus grand, le plus prof end
nrnhl^me du coBur, et ce probl^me I'avait tour-
sous toutes ses formes, sans qu'il y prit
^tachait un prix immense aux emotions qui
23 ALPHONSE DAUDET
nous ouvrent la vie. « II est un kge, s'6criait-il, oft
Ton est achev6 d'imprimer. Ensuite viennent des
seconds tirages. » Et souvent je Fai trouve occupe
par cette pens^e, corollaire de la pr6c6dente : « II
y a dans Thomme un centre, un noyau qui ne
change pas, ne vieillit pas, n'acquiert pas de
rides. De la Tetonnement devant la chute si
prompte des annees, les modifications fonction-
nelles et physiques. »
Quand une de ces remarques le tenait, il ne se
satisfaisait point d'une formule, m^me nette et
definitive. D'abord la formule Teffrayait. II voyait
en elle I'image de la mort. II voulait la nourrir
d'exemples. II pensait que le jour oti elle ne s'ap-
pliquerait plus directement h la vie, elle perdrait
de sa sincerite, elle deviendrait une feuille morte.
« L'humanit6! » grand mot qui renferme toutes
ces tendances que je d^plisse ici pieusement, mot
de sang et de nerfs qui fut la devise de mon tendre
ami.
Ces dernieres ann6es, nous sortions frequem-
ment ensemble. Tant qu'il put choisir lui-m6me
sa voiture h la station, ce fut toujours la plus
minable, la plus sordide, celle qu'il pensait mie
nul n'accepterait. Je me rappelle un tr^s >.
cocher, conduisant a peine un tr^s vieux ch^
assis sur le siege branlant d'un de ces fiacre^
VIE ET LITTERATURE 29
tastiques comme on en trouve aux trains de nuit.
Mon p^re avait adopts le triste attelage et nous
6tions surs, en contournant la rue Bellechasse, de
le voir cahoter vers nous. Le vieux, de son c6te,
6tait devenu amoureux de ce facile client qui
jamais n'incriminait la lenteur ou la malpropret6.
Une des derni^res fois que nous Temployames,
avant qu'il sombrat dans les ten^bres de Paris,
n'avait-il pas eu Tidee d'inscrire a Tencre rouge
les initiales AD surles panneaux et sur les glaces
s'affirmant ainsi propri6t6 de celui qui Tavait pris
en compassion?
Une multitude de petits souvenirs semblables
se pressent autour de mon coeur. Je n'hesite point
a en transcrire quelques-uns, pour que, quand
vous lirez ces grands livres, trempes d'emotion et
de douceur, vous sachiez qu'ils furent les fruits
dune dme sincere, aussi belle en ses moindres
mouvements qu'en ses longs et patients efforts.
•
Nos promenades done variaient peu. Nous nous
r
faisions conduire, par Tavenue des Champs-Ely-
s6es, jusqu'a FArc-de-Triomphe. Mon p^reaimait
cette grandiose descente qui lui rappelait tant
(' virs que je suivais en ses yeux vifs,
1 ourn§s vers le pittoresque, saisissant
< 'humanity avec une vitesse fabuleuse.
i ait plus m6lancolique, nous alliens au
3.
30 ALPHONSE DAUDET
quai de B6thune, ou Thistoire de Paris fr^mit dans
la vieille pierre que chauffe un pAle soleil d'hiver.
Ah , ce soleil , comme mon pfere Faimait ! Q uoique
maigre et bl6me, il lui rappelait sa Provence
embaum6e,, dont le nom changeait son visage,
ramenait les couleurs h ses joues mates. « Le
plaisir primordial : se cuire le dos au soleil. Un
bon (( cagndrd » Ik-bas, vers la Durance », disait-il,
doucement appuy6 k mon bras, regardant la Seine
capricieuse. Aussitdt, comme aile par le r^ve, il
partait vers un de ces mirages qui faisaient de la
moindre causerie un perpetuel enchantement.
Cela d^butait par une petite remarque, un
rayon de lumi^re sur ce balcon de fer forge, une
vitre incendiee, un reflet du fleuve. Stimule
par une image juste, nul n'aima autant la jutesse^
il me serrait le bras plus fort et sa fantaisie
s*eveillait. Le pittoresque le lassait vite. II fallait
que rhumanite intervint. II lui suffisait d'une
fenetre entr'ouverte pour imaginer tout un inte-
rieur, avec la precision poetique des maltres
hollandais. Silhouette inquire de femme, vieil-
lard qui boit ses derniferes gorg^es de lumi^re^
tendresse bourgeoise, enfanco, decrepitude, il
devinait, combinait, 6voquait, joyeux de sp ro*
pres trouvailles, dispersant k Fair Idger sa iTB,
sa richesse verbale : « Nous jouons er k
Robinson, mon gas, comme autrefois, ! la
VIE ET LITTERATURE 3r
i
couverture. Ghacun de ces braves gens habite*
son lie etroite, fort z6l6 pour sa nourriture et la.
satisfaction de ses instincts. »
Par une terrible ardeurd'6t6, sur ce mfeme quai
de B6thune, nous vtmes un ouvrier, nu jusqu'^ la
ceinture, riant sous le jet vigoureux dont le dou-
chaitun « arroseur ». Ce torse puissant, cette male
attitude, les reins cambres, le cou trapu, la t^te
droite, furent le point de depart d'une improvi-
sation magique. Comme il vanta la robustesse et
. la simplicite des lignes ! Que de grandes choses il
dit sur la sculpture, les muscles au soleil, la
sueur et Teau, les cariatides de Puget, et cette
vision antique au detour d'une rue parisienne!
Voici son sourire prompt, d6lie, j'entends soil
rire. Car malgr6 les souflfrances il garda sa gaite,
qui profitait du moindre repit, jaillissait sponta-
n§ment, irrdsistiblement de cette nature avide d&
la nature, apte i saisir les visions ironiques dans
le m^me instant ou elle s'attendrissait. II n*6tait
pas une de ses rares col^res que n'eut desarme un
mot dr6le. C'etait charmant alors de voir comme
il quittait son visage s6v^re, comme il cedait avec
d heureux de revenir h son habituelle man-
s
" de son ami Fr6d6ric Mistral, qu'il admi-
r ^^rissait, a cette douce table de Maillane
1
32 ALPHONSE DAUDET
ou le g^nie tient ses assises, ou bien encore" chez
les Parrocel en Provence, c'est la que je I'ai vu
le plus tumultueux, le plus propagateur d'all6-
gresse. Sa race, son milieu, le contact de ses
compatriotes exaltaient en lui ces forces vives,
imprevues, ^tourdissantes. U imitait la gamme
d'accents qui vibre de Valence k Marseille, les
attitudes, la gesticulation. II jouait les deux voix
du m6me narrateur, celle qui s'accorde tous les
avantages, conseille, ordonne et d^finit, celle que
Ton pr^te h la contradiction, qui balbutie, s'effare
et se d^route, II faisait le prudhomme, le a Gaton
k m6plats », porteur de sentence, libidineux et
grave, que redoutent les demoiselles dans les
processions; il faisait le tribun, F^chevel^, glis-
sant par v^hdmence aux plus p6rilleuses m6ta-
phores. II etait le « bon p^re onctueux », la d6vote
qui confit dans le confessionnal, le m6me injuriant
un chef de gare, undouanier, un domestique; I'en-
fant qui reclame son orange, la foule aux courses
de taureaux. A un de nos premiers voyages
« la-bas », nous sommes dans une salle d'auberge,
par une pluie battante. La presence de ses chers
amis Aubanel, Mathieu, Roumanille, Mistral et
F6lix Gras, I'ivresse de les « montrer » k sa f -^ ,
h sa Parisienne, r^veillent en lui les souve^ s
sa turbulente jeunesse. La tabl6e de poster
flamme. Ce sont des chansons de terroir, d^ i
VIE ET LITTfiRATURE 33
[no^ls, oh les stances sourient dans les larmes, les
riches ballades des lies {TOr, les cris de passion de
I la Grenade entr'ouverte. La voix juste et chaude de
mon pere domine, me r^v^le la po6sie par le
rythme. L'enthou^iasme est sur les figures. Le
jvrai soleil luit dans Tauberge.
' C'est cette frenesie, ce miroitement de joie qui
font de Tartarin^ de Roumestan des livres si
irares, de v6ritables fruits du sol^ chauds, savou-
reux, juteux et brillants. Les caract6ristiques de
;inon p^re ^tincelaient dans sa vie, avant d'orner
ses livres. L'un d'eux ouvert, j'entends son accent
raoux et grave. Comment s6parer le souvenir de
rce qu'admirera Tavenir !
. Aussi son ironie fut-elle la fleur de sa tendresse.
Par elle, il ^chappait au convenu, k I'apprMe de la
^compassion. Par elle, il ^vitait Fartifice. Dou6
d'un esprit spontan§, il fuyait le comique vul-
gaire. Doud d'une sensibility sou vent apre et
cruelle, il la teinperait de sourires, il Tapaisait
^avec ces d6tours qui laissent Tame du lecteur
^mue et frissonnante, au lieu de Tinonder de fiel.
On Fa compar^e au grincement d'Henri Heine,
cette ironie du pur genie latin. De tels paralleles
SQpf r^T^acmie toujouFS faux. Heine fut un po^te
ex( -S depays6, mais nomade, sans adhe-
rer un sol propre, souffrant de se chercher
un 11 rend le monde responsable de son
34 ALPflONSE DAUDET
inquietude. II nous d^route par un rictus amer,
Temotion h peine engag^e. II raille notre cceur at
son coBur. Dou^ d'une harmonie merveilleuse, Hi
d^sordonne ses sensations et, comma on s'apprO'
chait pour la plaindre, il nous echappe par une
grimace. Mon p^re savait las routes de ses anc6tres.
Ilparlaitsouvantd'une chanson du nord ou pleure
celle qui ravoit son mari, aprfts une longue ahsenca. .
La m6me, dans la version m6ridionale, ne peuti
s'emp^cher de sourire. Par cette br^ve allegorie
il S6 d6finissait lui-m6me. i
Je lis, dans las « petits cahiers », un reprochej
aux maris qui racontent h leur jeune femmi^j
leurs aventures d'autrefois. « Imbecile, tu vern
plustard », conclutlanote. Sous sa forme simple,
voici Tironie. Ella est le masque de la piti6. hi
tableau des « rat^s » dans Jack, le banquet da*
vieilles gardes dans Sapho, telle page vireuse dd
VImmortel sont Textension de ce penchant a 6mou<^
voir par lavoie biais6e, si la voie directe semblail
trop battue. C'est la ressource d'un co^ur ardej
qui a la pudeur des pulsations trop vivas, app^
rentes.
Par la, Tauteur des Femmes (T Artistes ^ de Tm
tarin, du Nabab et de VImmortel atteignit a
haute satire, qui n'est qu'une sorte de lyi
inverse, la revanche des ames g6n6reuser
poMe irrite et bless6 fait vibrer la corde d'a^
VIE ET LITTfiRATURE 35
Mais, dans les 61aiis les plus acerbes, rien de trop
dur. <( Implacability », ce teniae le rendait r^veur.
Tout travers lui semblait corrigible, tout vice
remediable ; a toute faute, il cherchait son excuse.
Dans sa vie si simple, au grand jour, j'ai trouv6
les plus beaux arguments en faveur de la liberty
humaine et des ressources du monde moral.
Et celui auquel on a puerilement reproch6 de
He pas emettre d'idees m^taphysiques, me parut,
auconttaire, incessamment trouble par ces grands
iproblemes interieurs, qui sont tant6t mirages de
[rimagination et tantdt ressorts de nos actes.
Parmi les philosophes, il admirait Descartes et
Spinoza, tant pour leur lucidity que pour leur
enqu^te meticuleusc sur le jeu des passions
humaines. Si son amour de la vie s'6tonnait
devant la forme extra-terrestre de ces mathema-
tiques appliqu^es a la chair et Tesprit, s'il pref6-
tait la methode de Montaigne, il aimait aussi,
comme il disait, h « respirer sur les hauteurs » de
Xtthiqiie. II r^petait souvent qu'il eut et6 curieux
■pour un Claude Bernard d*annoter de remarques
physiologiques ces corollaires sur les mouve-
l&ents de Tdme.
I
j jj — -x pQijj. Schopenhauer un goftt tr5s vif.
^t1 nee de I'humour incisif et de la dia-
lect e tissu de raisons noires et d'apho-
iPisE f^^esques, Tdnchantaient. Je lui en lisais
36 ALPHONSE DAUDET
de longs morceaux; avec la conscience qu'il poi
tait en tout, il r6fl6chissait k ces lectures et k
r^sumait le lendemain, les enrichissant de re
marques subtiles. Nous eausions toujours et pa]
tout. II aimait a m*enfermer avec lui dans so
cabinet de toilette. Je le vols s'interrompre pou
une discussion, son peigne ou sa brosse a 1
main; puis, quand ses idfies s'embrouiilaieni
plonger dans sa cuvette « afin de les rendre plu
claires ». « L'action de Teau fraiche le matin su
le cerveau, mon petit, est k elle seule un gran
probl^me. Celui qui,^apr^s une nuit blanche, n
s'est debarbouill6 ni lav6, est capable des pirc
sottises et incapable des moindres raisonne
ments. »
J*ai parle incidemment de sa conscience. ]
revenait sur les m^mes sujets, sans ostentatio;
ni lourdeur, tant quHl restait quelque chos
d'obscur. II ne se payait point de mots. Des « mar
chands de phrases », ainsi designait-il les rai
sonneurs a arfetes dures qui traitent le mond
moral par les math^matiques et d'aprfes des loi
fixes : « Je hais le point de vue automatique »
s'ecriait-il aussi devant les analyses glac6es €
re torses. Et « ce point de vue automaticf"^ ^^ il l
montrait tuant toute* fraicheur, tout di
primesaut, jusqu'aux joies naives de la on
« La douce lune si moUe, si persuasi de;
\
VIE ET LITTERATURE 37
phases p6riodiques. Le chant du rossignol peut
nous inspirer le d^gotit d'une delicate machine
remont^e. Quelle po^sie dans la chute des feuilles,
le ralentissement des eaux qui se figent, si Ton
songe aussit6t h Falternative des saisons ! »
Ou je me trompe, ou la metaphysique elle-
m6iue, s'occupant enfin de la sensibility, tiendra
compte, dans un proche avenir, de ces raisons
, dites de po6sie qui correspondent si profond^-
I ment au besoin de liberte interieure. Ou je me
I trompe, ou le grand syst6matique de demain
mettra Temotion en premiere ligne et lui subor-
donnera les autres facult6s.
D'une probite intellectuelle absolue, en proie
a Fincessant scrupule, mon pere n'hesita jamais Ji
s'avouer ignorant de quelque chose : « Je ne sais
pas — tiens, je ne connais pas. » Aussit6t, son
ceil s'allume. Tout a Fardeur de se renseigner,
il oublie les autres personnes, ne se preoccupant
que de celle qui lui apporte un point de vue
nouveau, un rdcitriche de consequences.
Son savoir etait vaste et precis. II me surpre-
nait moi-m6me quelquefois, quand la causerie
tombait sur un sujet scientifique ou social, par la
ji de ses renseignements et Fampleur de
s< r<jus. n lisait 6norm6ment, m6thodique-
n -'assimilait les questions ardues avec une
p 'tude merveilleuse. II dfimontait le fort et
4
33 ALPHONSE DAUDET
le faible, ^ludait le paradoxe. Son amour de la
verile le servait la comme ailleurs, le sous-
trayant aux prejuges, renouvelant sa vigueur
logique. Les longues theories rinquietaient :
u Passons au tahlemt, » J'evoque le mouvement
de sa main qui deblaye les mots inu tiles.
Du latin et du grec, il avait Tamour reel. Comme
il admirait Teducation et faisait d'elle un des
grand ressorts de Fhumanit^, il s'6levait vive-
ment contre les nouveaux pedagogues qui cher-
chent il restreindre I'usage des langues mortes :
« Certains et certaines, s'6criait-il, poss^dent le
don inn6 du style, ont par instinct le gout, le
tact des termes purement frangais qu'ils ero-
ploient. Telle cette admirable S6vign6. Telle ta
ch^re maman. Mais c*est Ik Textr^me exception.
La plupart retirent des etudes classiques un be-
nefice que rien ne remplace. Celui (\yxisent Tacite,
Lucr^ce, ou Virgile est bien pr^s d'fetre un ecri-
vain. »
Tacite, h. c6t6 de Montaigne, se trouvait ton jours
sur sa table. II en lisait peu k la fois, une page ou
deux, puis traduisait avec un art que je n'ai
connu qu'k peu de maitres, MM. Ilatzfeld ou Mer^
let, par exemple. II a d*ailleurs, par la tran?^"*'on
en frangais de I'admirable prose proveng de
Baptiste Bonnet, donne la preuve de son ac ;e.
Quant i ce qui est des Annates j je I'ai vi" n-
VIE ET LITTiSRATURE 39
dant des heures, chercher fi^vreusement Texpres-
sion fiddle et concordante, soucieux des droits
poetiques de Toreille autant que de ceux de Tes-
prit. Les difficultes le ravissaient. Que de fois,
pendant mes ^^tudes, rebut6 par un texte trop
aride, trop serre, je le lui ai laisse sur sa table le
soir! ie le retrouvais, le lendemain matin, avec
le « fran^is » en regard. Mes professeurs me
complimentaient,donnaient men travail en exem-
ple. Je me rappelle, au concours general de rh^-
■ torique, une tirade d'Eumolpe, Tivrogne illuming
' de Petrone, ou les plus forts avaient deplorable-
ment patauge. Ce vers m'en est rest^ dans la m6-
moire, comme un module de casse-t^te chinois :
Tit cortina sonet cel&ri distincta meatu.
Moa p^re prit la page maudite, et, pendant un
tour de jardin, me la traduisit sans hesiter, dans
une langue aussi ferme, robuste et brillante que
celle de Tauteur. II ajouta pour me consoler :
« Certaines pages, et non des moins belles, de
notre cher de Goncourt, seront une aussi rude
difficult^ pour les coll6giens de Favenir. »
^ me faQonna au latin par la lecture des vers
ou fragments de prose exemplaire dont Montaigne
ei ^rde ses Essais : « Pour nous autres gens du
n ^e verbe m6diterran6en n'est jamais mort.
B ^ ce gascon du seizi^me. 11 a I'ivresse des
i
40 ALPHONSE DAUDET
manuscrits rouverts. Ces parchemins conserve:
dans les couvents et les biblioth^ques ont poui
lui Tautorit^ d'oracles, de messages venus di
passe. II rev^t de toges et de cothuraes ses argu-
ments modernes. II grefTe, sur son arbre touffu
les feuilles sibyllines. La Renaissance, mor
ch^ri; as-tu jamais compris toute la valeur de c(
mot superbe?le grand Pan ressuseite. Un immense
frisson, issu des vieux bouquins poudreux, traverse
les esprits bouillonnants. Et que le Gascony aille
dit Montaigne, si le Frangais n'y peut aller ! Mais 1(
latin aussi, le grec aussi. Que le beau semontre
que le laid se cache! comme chante Mistral. L(
vois-tu, le bienheureux Michel, qui nous montre
Michel et reconnait en lui tons les hommes, k
vois-tu dans sa llbrairie confortable, devant k
grande nature, trepignant d'enthousiasme, ges
ticulant en bon meridional au souvenir d'un veri
de Lucr^ce qui rejoint, corrobore sa pensee; Tan-
tiquit(§ bat selon son cceur; la soif de savoir h
devore, tandis qu'il a faim de sentir. Par-dessus
tout, Faveu le presse, le besoin de s'epancher, dc
se raconter, si vif chez les natures de chez nous. *
Ces fragments de causerie sont intacts et ser-
tisdans mon tr^sor spirituel. Je m'apergois, h^las,
qu'il y manque le chaud accent, le regain dn-
queur. Comme il arrive dans les freqi^ent' tre-
tiens, nous retrouvions les m6mes sujet lais
VIE ET LlTTfiRATURE 41
chaque fois mon p^re y ajoutait; sa vie, jusqu*^
la mort, fut ^n crue perp6tuelle.
Quelquos rares amis ont pu garder le souvenir
d'une page de Rabelais lue par lui h haute voix.
Dans la for^t de Gargantuaet de Pantagruel il avait
retrouve beaucoup d'arbustes, de feuillages, de
fleurs du midi. Le s^jour de I'auteur a Montpel-
lier explique ces reminiscences. Mon p^re nota les
principales h la fin de son exemplaire. Elles
surexcitaient naturellement sa verve. II nous mi-
mait toute la Temp6te ou les exploits de Jean des
Entommeures, enflant sa voix, son geste jusqu'au
diapason frenetique, riant lui-m6me, rejetantses
cheveux, rajustant son monocle, enivr^ par la
puissance verbale.
Un autre jour, c'^tait Diderot qu'il prenait,
celebrait par la declamation des pages les plus
vibrantes, les plus improvis^es, telles que dans :
Ceci rCest pas tin conte, maintes Lettres a made-
moiselle Volland ou encore le Neveii de Rameaii.
Un autre jour, Chateaubriand, auquel il trouvait
le souffle du large, le rythme sur des vagues puis-
santes. II faisait valoir ce ton ^pique appliqu^
aux souvenirs familiers, cette magnificence de
va^^ ^'amais defaillante, toujours melancolique,
. a plis antiques dans le deuil de ses illu-
"-^ faudrait passer en revue toute la litt^ra-
4.
42 ALPHONSE DAUDET
ture fran<jaise pour citer les Dieux de mon pdre,
ceux qu'il adorait, invoquaity auxquelS, dans les
heures tristes, il demanda le r6confort. Miracle
de rintelligence! Notre ami est sombre. II souffre.
Nous h^sitons h, I'interroger, coauaissant trop
bien sa r^ponse. Tout k coup un nom prononc^,
une citation par un de nous, raniment son regard
autant que Tarriv^e d*un ami ou un air de musi-
que. Aussit6t il s'inforiue, il s'exalte. II lui faut
le livre, la page. Lucien ou mbi courons a la
biblioth^que. Le plus souvent, ma m^re se de-
voue, parce qu'elle a la voix nette et douce et point
pr^cipit^e. Voici les Coii/essions, les Memoires
d' outre-tombe ; d^s les premieres phrases, mon pere
n'est plus le m^me. II approuve etsavoure, la t^te
inclinee, fixant sa petite pipe anglaise, dans une
attitude de meditation. II interrompt. II. veut
qu'on recommence. II interpelle Tauteur, il dis-
cute. L'enthousiasme a chass6 la souffrance et
la morosit^, ranim^ les flammes de la jeunesse.
C'est k nous d'6couter maintenant, et le temps
passe comme un r^ve et ces grandos paroles d'au-
trefois retrouvent une vie furtive au contact d'un
pareil magicien. Ainsi communicnt k travers les
ages ceux qui aiment et recherchent la beaute.
La curiosity d'un tel cerveau etant univer
'»
je ne saurais la deployer. C-est le malheur < le
VIE ET LITTERATURE 43
semblable ^tude de se limiter forc6ment. Une des
\crtus de mon module fut au juste sa continuite,
son harnionie, Yarchilecture si Ton peut dire de
ses joies et de sa douleur.
C'est ainsi qu'amateur de mots, toujours envi-
roiin6 de dictionnaires, au premier rang desquels
furent celui de Mistral et celui de Godefroy, il
aimait a examiner les d^pouilles successives du
serpent, les metamorphoses etymologiques. De
la Yicnnent sa justesse et sa clarte de style. Cha-
cune de ces nobles passions fut pour lui un guide
et un flambeau. II jugeait le verbe k Toreille, qu'il
avait d'une finesse etd'une puissance supremes, a
Toeil, car ma]gr6 sa myopie il fut un voyant ; il le
pesait enfin d'apr^s son anciennete et ses transfor-
mations, il le savourait en connaisseur, car il est
tel substantif qui nous evoque toute une periode,
tel adjectif dont Fimportance historique est plus
grande que celle d'un manuscrit ou d'une armure.
II 6yitait I'exceptionnel et le pr^cieux, sachant
ce qu'il y a de rare dans un vocable d'apparence
ordinaire, laissant k chaque terme son sens vrai,
ennemi des contorsions du langage parce qu'il en
connaissait la structure. G'est une sottise de notre
temps de croire que la limpidity exclut la profon-
( Jl est des fleuves dont les cailloux miroitent
1 le k fleur d'eau et ou se noierait un g6ant.
ip6tait : « Je hais les monstres ». Les Con-
}
44 ALPHONSE DAUDET
versations d'Eckermann, qui furent unlong tempi
son br^viaire (car il variait ses amours intelleo
tuelles et ne montra qu'^ Montaigne une fidelity
continue), les Conversations dTckermann renfer*-
ment plusieurs developpements de cette pense^
Mon p^re se rangeait k Tavis de Goethe dont \m
devise : « V6rite et po^sie » lui semblait r^sumer Is
sagesse humaine.Ildisait aussi «rien de trop )),et la
sante d'esprit, la haine de Texcessif qu'on remar-
que chez la plupart des m^ridionaux avaient en
lui leur expression la plus haute. « Avec Goethe
contre Jean-Paul » ; que de fois avons-nous discute
ces tendances : « L*art, m'objcctait-il, n'est pas seu—
lementFexpressiond'un temperament. II est aussi
une maitrise et une composition de soi meme.
Celui qui ne bannit pas de son esprit les spectres,
est bient6t devor6 par eux. »
Quand nous 6tions sur ce sujet, nous glissions
rapidement a la composition, k la structure de
FoBuvre, auxquelles il accordait une importance
capitale, condition selon lui de la dur^e : « Un
livre est un organisme ; s'il n'a pas ses parties en
place, il meurt et son cadavre est un scaijdale. »
Et, comme il avait la preoccupation d'ordonner
ses romansou ses drames, il voulait aussi harmo-
niser sa vie intericurc ou manifcste. L'afL ie
connaissances et de lumi^res lui semblait j is-
saire St cette norme.
VIE ET LITTERATURE 45
Dans sa biblioth^que, a c6te de tous les grands
maitres, figuraient en premiere place des r^cits de
voyage et d'aventnres. II pr6tendait que Tamour
pour les hommes d'action s'^tait developp^ chez
lui par la ni§cessit6 d'une existence s6dentaire :
« j'accomplis par Fimagination ce que mon corps
ne me permet plus. »
II connaissait en detail les campagnes de son
heros Napoleon, celles de son autre hdros Stanley,
les expeditions au p6le nord. Quand on lui parlait
de notre si^cle, le dix-neuvieme, si inquiet, si
tumultueux, le plus convert peut-6tre de monu-
ments inacheves, il le definissait par deux noms :
Hamlet et Bonaparte ; Tun, « prince non seulement
de Danemark, mais encore de la vie interieure ; le
second, source de hauts faits et de toute la gesticu-
lation. »
Quant a Stanley, il n'hesitait pas h le comparer
au vainqueur d'Austerlitz. Les ouvrages de ce
grand homme ne le quittaient point. II les lisait
sans rel4che. Pendant ma recente fi^vre typhoide,
qu'il m'arrivera de citer souvent comme un des
somm^ts lumineux de la tendresse paternelle,
pendant ces heures ou je gisais inerte a c6te de
ma m6moire et de mon intelligence, il essayait le
r de mes facult^s par quelques p^ges des
W5 de VAfriqiie ou de Cinq ann^es au Congo:
pr^s de mon lit, vers le jour tombant, ce
46 ALPHONSE DAUDET
jour ti^e de la fin de mai qui torture les conva-
lescents. II tient le gros livre en ses .mains d^biles.
II veut m'emporter loin, bien loin, par le remMe
•qui soulage ses maux, a la suite de I'intr^pide
voyageur :
« Imagine, L^on, sa fifevre, plus lourde que la
tienne, en ces pays de plantes redoutables, sous
le d6me t^n^breux du feuillage. Sa seule con-
fiance est dans ses compagnons, Jephson, que tu
AS vu chez nous, vaillant gar^on aux joues roses,
le cher docteur Clarke. Et, malgr^ le delire, il
garde le sens de la responsabilit^. II demeure
le chef en depit des souffrances. Quel ^tonnant
r<5servoir d'^nergie ! ».
II expliquait chaque jeudi a ses convives que
Stanley n'est pas un cruel, comme Tout insinu^
des envieux, qu'il est au contraire le plus hu-
main, le moins feroce des conqu^rants, qu'il fut
juste autant que tenace.
Quand nous vimes k Londres celui qu'il v6n6-
rait, a I'occasion d'un voyage aujourd'hui precieux
en ses moindres episodes, quand il le tint a cdt^
de lui sur un petit canap^ bas, ce fut le plus
touchant des spectacles que le voisinage affec-
tueux de ces deux ames se comprenant si bien.
Je raffirme, celui pour qui mon p^re eut up- i
r^elle amitie charnelle n'est point un m^ch
On reconnatt en lui un des plus beaux typr^ ;
VIE ET UTTERATURE 47
la race anglo-saxonne, qui appartient h toutes les
races par la d^couyerte d'nn continent, par une
lucidity ^gale h sa vaillance^ par un jugement
netet sans hypocrisie.
Lors de cette mftme escapade, qui mit mon pfere
h m&me de eomprendre FAngleterre, il eut la
joie de frequenter Hamlet en m^me temps que
I^apol^on. Je yeux paiier de Georges Meredith,
leromancier extraordinaire dont la gloire s'allume-
tout en haut, sur les plus fiers sommets de Fesprit,
et descendra vers les foules, lorsque.les flam-
beaux marcheront. Touchante visite i, la verte
contr6e de Box hill, par6e d'arbres et d'eaux
vives oil Fauteur de VEgo'iste^ A' Amour moderns
et de vingt chefs-d'oeuvre accueillit son confrere
et la famille de ce confrere par une tendresse
d un charme spontan6. Je vous ai ch^ri ce jour-la
maitre de la pens6e la plus ftpre, la plus robuste,
et la plus d6li6e, je vous ai compris jusqu'aux
larmes. Que de choses entre vos regards et ceux
de votre fr^re par Fesprit ! Quelles heures dignes
de vous et de votre analyse en ce cottage oii
le myst^re et la clart6 se jouent parmi votre
aureole, cceur vaste et subtil, ami des Fran^ais
j Ji les defendre en 1870 par une pi^ce de
^ 'une generosite unique, genie que le cer-
A? ievore, qui raille le mal par un iBn sou-
r Bamlet, vous futes Hamlet, en tant que
48 ALPIIONSE DAUDET
miroir de Shakespeare, pour Alphonse Daudet
et sa suite, cet apr^s-midi de printemps, ou la
nature se fit morale, ou les pins noirs frfimirent,
oil les pelouses eurent la douceur des chairs.
Au delk de Tamour, il est un autre amour et
vous en fites don a votre camarade, aussi ardent
que vous pour la vie, aussi desireux de beaute.
Je songe a vous en ces heures sombres comme
au porteur des secrets qu'6treignent les arra-
ch63 au monde, comme h ces 6vocateurs qui
poursuivent les ombres errantes. L'image de vos
traits glorieux et purs ne se s^pare point de ceux
que je pleure, parce quails ont perdu leur forme
perissable.
Quant a Bonaparte, un homme satisfaisait la
passion de mon p^re, notre ami Fr^d^ric Masson.
Depuis longtemps il r^clamait des livres ou Fexis-
tence de son Dieu ftlt quotidiennement pour-
suivie, oil Fon demeldt les mobiles, le tempera-
ment et Faventure. Quand parurent ces ouvrages
raaintenant classiqucs, il ne les quitta plus. II les
vantait a tout venant. II ddclarait accomplie cette
t^che dont il r^va souvent: restituer Fhomme en
son entier ; propager son amour et r6veiller la
race, L'auteur de cette oeuvre definitive ne e
dementira point si j'affirme qu*il trouva en n
bon Daudet » les meilleurs encouragements.
11 ne s'attachait point seulement aux h6r^ e
VIE ET LITTERATURE 49
Facte. II c^lebrait aiissi les obscUrs, les d6vou6s,
les sacrifi^s de la gloire, depuis Rossel « le Bona-
parte ^ rebours », « sans etoile », dont le nom
revient plus de cinquante fois dans les « petits
cahiers », jusqu'^ Raoiisset Boulbon, aux auda-
cienx de Port-Breton, aux Tcariens, h Blanqui, qu'a
illustr6notre Gustave Geffroy, au prodigieux Rim-
baud, au marquis deMor^s, a tons ceux qui nour-
rirent de vastes projets et pour qui « Taction
(comme il le r6p6tait, d'apr^s la formule saisis-
sante de Baudelaire), ne fut jamais la soeur dti
r6ve ».
Ses tiroirs 6taient remplis. d'une multitude de
brochures i:elatant les faits et gestes de ces
errants, de ces imaginaires, de ces fuyards de la
vie codifi6e, qui se risquent sans espoir de retour,
raillent et tentent la destin6e, livrent leur chair
en pMUre aux corbeaux et h I'avenir, ouvrent des
voies nouvelles, m^prisent la mort. « Ce mepris
de la mort, qui fait Fhomme invincible », il le
mettait au-dessus de tout. II se passionnait pour
les trappistes, qu'il avait frequent^s en x\lgerie,
pour la legion fitrang^rQ, pour les abris de la
r6volte, de r^nergie iuemployfie, pour les vaillants,
mil se trouvent a T^troit, sans air respirable, dans
^ci6t§s contrefaites, et que I'orthop^die des
isbute.
^ enthousiasme conciliait deux faces de sa
5
50 ALPHONSE DAUDET
nature : le gout du risque, Tamour des liumblcs.
Pendant plusieurs semaines, il fut hant^ par la
defense de Tuyen-Quan, par Domini, par Bobillot.
Sa faculty fantastic[ue de r^viviscence lui permet-
tait d'entrerdans le r61e de chaque personnage, de
suivre les affres, les d^f alliances, les reprises ; « Toi
qui aimesla philosophie, fais done deux monogra-
phies, une Avtscrupitle^ etunedu wyt^. Montre les
points de contact. De forts exemples. Ne crains pas
d'appuyer. Le vieux p^re te donnera des images. »
Quand, unmois avant sa mort, a mon retour d'un
stage chez les Alpins, je lui racontai avoir fait la
connaissance du capitaine Camps, un de Tuyen-
Quan, sa joie fut infinie : « Tu n'as pas su le faire
parler. Que mangeaient-ils? Quand dormaient-ils?
Les cris des Chinois dans la nuit ! Les mines suc-
cessives I Raconte ! raconte. » H6las ! je n'ai point
sa facult6 de « feuilleter un homme comme un
livre ».
Cette expression lui plut toujours. ElJe justifiait
sa methode. Une de ses derni^res satisfactions fut
la d6dicace de Faventureux Grosclaude, en t^te du
livre Madagascar : « Grosclaude, un Parisien, le
fin causeur, I'artiste d^licat. II est tout 6nergie.
II ne connaissait pas ses ressources. Ah 1 1'admi-
rable race fran^aise ! »
La guerre de 1870 fut pour lui uner6v6lati
Elle le fit homme. II racontait avoir eu, sour
VIE ET LITTEUATURE 5i
iieige,nn soir de grand*garde, et en in^me temps,
la premiere attaque de ses douleurs et le remords
de son indolence, qui le laissait chanter, 6crire des
vers lagers on de la prose cursive, sans besogne
s^rieuse ni durable. II resp^ictait I'appareil mili-
taire. La musique des regiments Fenfievrait
« comme un cheval de colonel ». Le titre d'offi-
cier ouvrait tout grands sa porte et son cceur :
« Ceux qui ont fait I'abandon de leur vie sont
au-dessus des autres Mres. » Une des rares ques-
tions oil il ne transigeait pas dtait celle du patrio-
tisme. Je compte dire un jour, dans une .brochure
speciale et documentee, quelle fut sa conduite
pendant TAnnee terrible. Cette ann6e-la mar-
quait pour lui non seulement sa metamorphose,
mais un changement de la nation, des moeurs,
des prejuges, de la culture. Si je vantais un
Allemand (il faisait grand cas de la litteniture
d'outre-Rhin), il murmurait avec melancolie :
« Oh ! les petits de la conqu6te ! »
Plus vivement que personne, il avait senti le
desarroi de cette epoque tragique. II voulait que
mon fr^re et moi, a d^faut de souvenirs, fussions
exactement renseign(5s. II s'entourait de tons les
ouvrages, frangais ou etrangers, qui traitcnt dc
rre franco-allemande. Get 6tc m6mc, pcn-
aotrc robinsonnade a Champrosay, il me
uar le detail, scs impressions et ses colcrcs.
52 ALPHONSE DAUDET
Ce fut une sorte de testament patriotique. U
souhaitait que « la defense de ChMeaudun » fut
raise en oeuvre par un po^te et lue, relue dans les
humbles 6coles.
Sa force de persuasion 6tait telle qu'itnae fai-
sait semblable k lui et je Ten voyais heureux. Je
pense qu'il aimait ses fils comme aucun, mais il
nous eut donnes au drapeau, sans Fombre d'une
hesitation. Je lui reprochais de n'avoir point ecrit
sur nos desastres I'ouvrage dont lui seul 6tait
capable. II secouait la t^te : « On n'el^^.ve pas les
dmes par un tel recit. Un pays guerrier comme
•
le nOtre a besoin qu'on lui claironne la victoire. »
Chose admirable, cet homme, qui avaitfait tout
son devoir, se taisait pudiquement la-dessus. Mais
la plaie demeurait saignante. Quand M"* Adam
venait le voir, la causerie tombait tout naturel-
lement sur la revanche. Ma ch^re patronne'et lui
ne desesp^raient de rien. II fut fier d'apprendre
que notre arm^e de premiere ligne paraissait
absolument pr^te. « Je n'ai jamais dout6 du bon
vouloir. Nos gouvernants sont dans Ferreur
quand ils acceptent des humiliations. Apr^s tout...
Qui sait... Le grand myst^re... Ou est le chef?»
Je peux dire que ses derniers jours furent
assombris par Faffaire Dreyfus. « J'ai vu
zaine », r6petait-il avec une angoisse du vIl,
« j'ai vu Iq fort Montrouge aprfes la trahisor
VIE ET LITTERATURI? 53
casemate et Fhorreur silencieuse des braves qui,
le lendemain, se faisaient tuer. » Lui, si passionn^
de justice, si soucieux des droits de toute crea-
ture, mais si habile aussi a d^mMer Tintrigue, ne
pouvait se faire k Vid6e qu'on d^sorganisM une
nation sans preuves immediates et 6clatantes.
Celui qui vend sa patrie lui semblait indigne de
toute piti6. Le matin de la catastrophe, je lui
promis que Rochefort viendrait en personne le
confirmer dans sa certitude. L'id6e de cette visite
Tenchanta, car il adorait le grand pamphl^taire,
lui reconnaissait « un don d'observation unique,
6gal k la divination g^niale de Drumont ». — « Cela
tient sans doute a son long exil. II voit et juge
les choses de loin. II a le flair de nos inter^ts. »
Ce flair Ik, il Tavait lui-m^me, quoiqu'il m6-
prisdt la politique actuelle de bateleurs et de
pharisiens. Un chapitre de son dernier roman,
Soutien de famille^ exprime son opinion iJi-des-
sus : « C'est par les couloirs de la Chambre
que se vide le sang de la France. » Ce qui Tirri-
tait plus que tout, c'etait la mauvaise foi des
partis, rhypocrisie universelle, Nul n'exprima
mieux le dugout des « effets de tribune », des
1 et gestes de cabotins, de ce verbiage
1 ique qui conjugue le verbe « gouverne-
1 ' ». Si homme du monde aima le popidaire
( '^ur vrai et non fard^, ce fut bien lui. Je
o.
^4 ALPHONSE DAUDET
me rappelle nos promenades lors des premiers
14 juillet (nous habitions encore le Marais), son
all6gresse a la vue des drapeaux, des femmes
endimanchees, des hommes radieux portant « les
gosses » sur les ^paules. II fraternisait avec tout
le monde, offrait h boire, c6lebrait la beaute des
petits « que ses longs cheveux faisaient rire ».
« Tu vols, celte robe-lSi. Le pfere, depuis un mois,
en cause avec la mere. On a rogne sur le budget
ct combattu les vieux parents. C'est une affaire,
lu penses. » Los regards enfantins, ecarquill6s de
convoitise devant les boutiques, Tattendrissaient.
II vidait sa bourse en joujoux. La valeur du cadeau
se centuplait par Foffre adroite et par la gentil-
lesse.
II r^va d'dcrire une histoire anecdotique de la
Coimnitne^ d'autant plus impartiale qu'il excusait
toutes les fureurs d'alors : « Je les ai partag^es,
disait-il. Je quitte Paris, ou Ton voulait m'enrd-
ler, ou les energum^nes m'exasp<5raient. J'arrive
a Versailles, ou je retrouve, en sens inverse, le
m^me delire cruel, les m^mes injustices, les
m^mes yeux de haine, sans I'excuse de la mis^re
et de la faim. J'ai compris que, sous peine de
mort, il fallait me tenir h Fecart. »
Que de fois, en ses annees tristes, nous i s
fimes conduire aux faubourgs. La mont^e ^ a
foule vers Belleville, le soir, les rdtisserie''
VIE ET LITTERATURE 55
I
I 1
celantes, les charrettes a bras, la rapide succes-
I sion des visages et des attitudes laborieuses Ten-
i fievraient. Une de ses siipr^mes satisfactions tut
cctte edition populaire que r^alisa -mon ami et
' ancien condisciple Fayard. II tressaillait de plaisir
en feuilletant ces petites brochures a deux sous
qui mettraient son ceuvre a la port6e de ces
« humbles » dont il comprenait si bien les
f mis^res.
( Favorise par le succes, il ne le chercha ja-
mais d'une faQon basse. Les « gros. tirages »
le surprire^t, mais ne le griserent pas. Je
n'ai connu personne qui m^^prisat Targent au-
tant que lui. D'une modestie extraordinaire
dans sa vie quoKdienne, ennemi du luxe et de
Tetalage, d'une simplicite touchante dans son
v^tement, son int^rieur et toute sa conduite, il
considerait la richesse comme le pi^ge le plus
dangereux de la morale, la source do corruption
oil s'empoisonne celui qui boit, la cause majeure
de dissolution et de haine dans la famille et la
soci6t6 : « L'infamie de Tor! EUe fut decrite et
proph6tisee par le sublime Balzac, dont Tccuvre
perp6tuellement surchauffee et tendue, me repr6-
s ' ^^, po^me de la convoitise. II ne se sert de
g J ni de g6ants, comme Wagner, pour ra-
c Tern prise du p6rilleux m^tal; mais il n'on
a ^oins de f6rce legendaire, s'il generalise les
I
56 ALPIIONSE DAUDET
tortures, les hontes, les infamies, specialise les
figures, les grimaces, les mots definitifs et graves
sur la chair ardente. L'or ne donne aucun des
bonheurs fonciers, primordiaux et reels, auciiri.
En revanche, il contrarie la nature, creuse la ride
et le bourbier, dechire et corrompt. Les econo-
mistes racontent qu'il circule, oui, comma le
curare ou Topium, engourdissant, rendant Idche
ou furieux, ab^tissant celui qu*il exalte, ne s'amon-
celant que pour la ruine, ne s'accumulank que
pour le vice. La preeminence de Tlnter^t, com-
ment il trouble la passion, tel est VEnfer de TEvo-
cateur a qui nous devons tant de chefs-d'oeuvre.
Ses livres nous grisent comme un alcool qui serait
la distillation de Tor, submergerait coeur et cer-
veau. »
« Quand je passe devant une magnifique de-
meure, h6tel ou chdteau, pare aux eaux jaillis-
santes, je me demande ce que cela cache de dou-
leur et de desordre. » 11 croyait qu'en litterature
Tarrivee rapide de Targent fut chose mauvaise,
detournant Tartiste de sa vraie voie, qui est de se
perfectionner, selon sa propre nature, et d'apr^s
sa conscience, sans nulle visfie pecuniaire.
Ce qui le prdoccupait avant tout : la resp'^'^^a-
bilite de Tecrivain : « Notre epoque joue ter j-
ment avec des forces imprim^es pires q" s
explosifs. » Je decouvris un jour, sur un si
VIE ET LITTERATURE 57
«petits cahiers », une liste des injustices sociales,
des principaux torts a combattre : « Je I'ai dressde,
m'ayoua-t-il, en vue de sujets de livres. Or, s'il
est une chose consolante, c'est qu'en face de
chaque abus se dresse un faible, oh! bien faible
essai de reparation. Tant6t une oeuvre, tant6t un
' simple cri, tant6t un murmure. En depit de Tuni-
versel ^go'isme, il est des oreilles et des yeux
pour la plupart des trop grands scandales. Mai- ^
heureusement, Thumanite compatissante dispose
' de ressources restreintes, ne peut ^tre partout h
flafois. )>
11 revenait alors k la politique des « marchands
de phrases », qui, au lieu de s'occuper unique-
ment k soulager les ddtresses sociales, ne s'ab-
^sorbent que dans les scrutins : « Un tout petit
I peu chaque jour, telle devrait 6tre leur devise.
' Mais ils s'inqui^tent bien de cela! »
On devine qu'il fut liberal et le plus libre
des esprits, encore qu'attach6 h la tradition, mais
' une etiquette parlementaire lui eut 6te aussi in-
supportable qu'une etiquette litteraire. II s'indi-
gnait seulement qu'on Taccusdt d'avoir sali la
memoire de son ancien patron, le due de Morny :
« Je ne me mfilais point des aflPaires. J'occupais
jTm cure d'homme de lettres. Je suis certain
1 de jir pas 6crit une ligne du Nabab qui eut
] d^] '- due vivant. » De fait, le Nabab est un
I
1
58 ALPHONSE DAUDET
livre d'histoire, sans couleurs brutales, sans in-
vectives. La silhouette de Mora est trac^e avec
discretion et grandeur. Mon p^re, representa
toujours rhomme d'Etat, dans sa grdce 6l^gant€
et souple, respectant en lui le « connaisseui
d'hommes ». « J'etais alors insouciant et fan-
tasque, comme la plupart de mes contemporains.
Je n'eus, comme soupQon des choses terribles el
sournoises qui se pr^paraient, qu*un frisson de
po^te a la premiere de la Belle Heline^ ou les dieux
de rOlympe bafou6s, le grincement de Tarchet
d'Offenbach, me parurent un presage de catas-
trophe! Quelle catastrophe? Je Tignorais. Mais je
rentrai chez moi trouble, anxieux, comme au
sortir d'une atmosphere malsaine. Quelques mois
plus lard, je compris... »
Sur ces temps significatifs, j'ai entendu bien
des causeries. Les plus frappantes furent avec
Auguste Brachet, Tauteur de Vltalie qu^on voit et
ritalie qvHon ne voit pas ^ un des hommes pour
qui mon p^re professait Testime la plus vive : « Si
je vois les individus, si je discerne leurs mobiles,
lui juge les masses, les nations et les 6v6nements
avec une sagacity sans exemple. Ecoute-le atten-
tivement et profite. Tu as devant toi u" 'les
premiers cerveaux d'aujourd'hui ». J'6cout et
je profitais. Cela se passait aux eaux de Lan ►u,
oil Brachet soignait de simples douleurs r il-
VIE ET UTTERATURE SO
' giques. Les deux vamis ne se quittaient pas. lis
j enchainaient les souvenirs. Ce furent des heures
' merveilleuses et qui nourriraient uu volume.
L'auteur de Y Italic j qui fut divinatoire et souleva
tant de colferes, pr^parait un grand travail, qui
[doit toucher k rach^vemeut^ sur la Psychologic
comparee des Europiens. II « parlait » les priuci
paux cbapitres avec une verve a la Diderot, une
■clarte, une puissance, une erudition qui nous
1 6blouirent. Professeur de Timperatrice Eugenie,
il « faisait voir » les Tuileries et la soci6te, les
Ipersonnages et Tentourage, dans un relief h, la
I Hogarth.
De tons ces details, souvent difficiles a classer,
^sort, je Fesp^re, pour le leeteur cette id6e nette
qu'Alphonse Daudet ecrivit ses livres avec le sue
mdme de Farbre humain. C'est une sottise cou-
rante que d'assimiler le r^alisme h. la photogra-
phie. Tout organisme a sa r^fringence, bien plus
compliquee que celle d'un objectif, et Torganisme
de mon pere fut certes un des milieux les plus
I d^licats et impressionnables ou pilt se d^vier le
> monde exterieur.
II avait une oreille d'une finesse et d'une jus-
; tej exquises. A une table de vingt converts, il
Lde iait les conversations, m^me tenues a voix
^ka . II surprenait jusqu'aux bavardages des
j,cii *3. Los moindres bruits de la nature se gra-
L
• n
CD ALPIIONSE DAUDET
vaient en lui et le ravissaient. De la vint sa
passion pour la rausique, laquelle fut un adju-
vant de son travail. II est a sa table, dans soit^
cabinet. Ma m^re au piano, dans la pi^ce a c6te.
Mozart, Beethoven, Schumann et Schubert se
sncc^dent, exaltent ou apaisent Timagination de
Fecrivain. « La musique est une autre planete ».
— « J'adore toute la musique, la plus vulgaire et
la plus haute ». Nul n'analysa' et ne compriti
mieux les maltres de Tharmonie, nul n'exalta le
genie de Wagner en termes plus magnifiqaes, en
plus vives images : « La deuxi^me conqu^te, par;
Wagner et les philosophes. » Lorsqu'il allait au
concert, souvent ses yeux se mouillaient de larmes,
tant Son emotion 6tait vive. Je le sentais fremir
tout entier. Sa m6moire auditive n'avait. pas de
limites. De quelle voix delicate et p^netrante ilJ
fredonnait les airs de son pays et de tons les pays I*
Les beaux vers rehauss^s de sons Fattiraient vers |
une lente m^lancolie. I
Autrefois Raoul Pugno, Bizejt, Massenet, qu'il
admirait et cherissait, en ces derni^res anneesj
Risler et Reynaldo Hahn furent pour lui de vrais
enchanteurs. Les melodies de « son petit Reynal-
do », qu'il lui faisait jouer trois fois de suite au
g^nie si pr6coce, si savantes et d^liees, si pe 3i- i
caces etmoUement sensuelles, le mettaient p ti- \
vement en extase. II ferme h demi les yeux sis
i
J
VIE ET LITTERATURE 61
dans son grand fauteuil. Sa main nerveuse press e
le bee de sa canne. Ses l^vres entr'ouvertes pa-
raissent boire le son. Plus loin dans le souvenir,
a TExposition de 1878, je FaperQois ecoutant les
tziganes, un verre de tokay dor6 devant lui, les
encourageant de « bravos », transports par la
fr6nesie hongroise. Plus pr^s, c'est a Venise. Du
canal t6n6breux montent les frissons de Teau, du
violon et des voix humaines. Lui n'est plus avec
nous. II voyage au pays du r^ve, en compagnie
de sa jeunesse, de sa vigueur, de ses espSrances.
Quand la musique se tait, une autre commence
qui vient de lui, cel^bre les jeux de Tonde et du
rythme et les marbres poiis qui revivent. Et de
jadis aux heures ultimes, il m'apparait ivre d'har-
monie, qu'il interroge son savant ami Leon Pil-
laut sur les « lieds » etles vieux refrains, surla
guimbarde, Falto et le hautbois, qu'il Scoute, h
I'oree d'un champ de Provence, faisant arr^ter la
voiture, le mystere duroseau pastoral, que, dans
le jardin de Champrosay, il savoure la gamme
infinie des oiseaux, rSglant pour lui les heures
printani^res.
Ses yeux qu'aiguisait la myopie, qu'il prSten-
i ebelles h la peinture, aux arts plastiques,
I lent nSanmoins les couleurs et les formes
s ae grande vivacity. Un des premiers il
s "*■ les « impressionnistes », Renoir, Monet
6
62 ALPfiONSE DAUDET
et Sisley. Quant aux maitres, ses preferences
allaient naturellement aux realistes, notamment
aux HoUandais, Rembrandt et Frantz Hals et
k r^cole fran^aise de paysage qu'illustr^rent
Troyon, Rousseau, Millet, Chintreuil et vingt
autres. II rappelait les heures delicieuses pass^es
chez ses amis les experts Bague et Gouvet ;
Bague Tenchantait par son eloquence robuste,
gouailleuse, ou se bousculaient, rehauss^s d'ar>
got, les vrais elans d'une verve artistique.
Jc me souviens d'une journde enti^re pass^e a
feuilleter les planches de Goya; il dit Ik des choses
essentielles sur la v^rite, dont le paroxysmeest la
cruaute, Talliance de largeur et de minutie qui
distingue les (c courses de taureaux », les res-
sources crues d'ombre et de lumi^re, le d6r^gle-
ment militaire et boh^me special h I'Spoque, le
dessechement vireux, les angles brusques, la tor-
sion voluptueuse de TEspagne. Comme il s'agis-
sait du Midi, il lut facilement les 6nigmes, nous
dechiffra h premiere vue les Proverbes et les Sotiges
fantomatiques. Cela se termina par un tableau
de la frenesie sp^ciale aux peuples du soleil, le
soleil, « cet alcool du sud >>.
Lors de notre voyage a Londres, il demeii ie
longues heures assis an British Museum, d at
les Parques et les Fmes du Parthenon :■ <c N\ se
pas que de ces groupes il se degage une s' e-
VIE ET LITTERATURE 63
raine musique? Verity et Poisie ; il n'est pour-
tant rien autre chose. Ces gens ont copi4 la
nature : la nature dansait dans Fair bleu. NuUe
discontinuity entre le monde ext^rieur et le
monde intime, nulle saccade du desir, aucune
d^sharmonie. Toutes fois qu'il y a rythme, il
semble qu'il y ait perception heureuse.
— Et la douleur, p5re?
— Elle ne disaccordait pas T^tre. II ne se re-
voltait contre elle. Elle ne servait pas le de-
sordre. »
L'id^e de ces frises devenues violentes, filles du
Nord et Valkyries, Tamenaau cerveau de Wagner
ou luttaient deux sens de la beauts, Tun, en qucl-
que fagon statique, iramuable, aux ondes tr^
lentes, proche de Tideal grec, Tautre, furieux,
excessif, la bouillonnante source saxonne.
C'est une paresse de Timagination de classer
les intellectuels en analystes et synthetiques,
d'apr^s les oeuvres ou les paroles. Alphonse
Daudet cherchait les causes et triomphait dans
le detail, mais son instinct I'avertissait la ou frag-
menter eut 6te dissoudre. Si I'oeuvre s'offrait com-
plete, il Tadmirait en masse; ami des proportions
ef "^^ la mesure [ne quid nfmiste, s'intitulait-il), ^
il 't rien du miniaturiste. II voyait large; il
n ocinait ni ne discutait son plaisir. II avait
h >ect de toute Amotion. Les querelles de
64 ALPHONSE DAUDET
mots Fennuyaient, aiasi que ces jeux oratoires ou
chacun juge d'apr^s ?>on temperament particulier,
sans tenir compte de celui d'autrui. Quoi qu'en
aient cru les critiques superficiels, trompes par
son monocle et son scrupule, le microscope n'^tait
pas son affaire.
La meilleure preuve de ceci est la courbatin^e
que lui procurait ce qu'on Jest convenu d'appeler
« Fart pour Fart ». II r6p6tait cette formule avec
une physionomie 6tonn6e, car nul n'admit moins
le « cliche de conversation ». L'insincerite le
faisait bdiller : « Ce qui n'a point ses racines dans
la nature est mort. Je connais bien, parbleu,
Fapologie de Fartificiel. Baudelaire . Finventa
comme arme de guerre en haine des sots et des
bourgeois. Rien ne vieillit, ne perd ses dents
comme F6trange. Les Fleiirs du mal, les Petits
poemes en prose sont des merveilles, quintes-
cences de v(5rit6, pierres pr6cieuses arrach^es aux
profondeurs du sol moral. Mais les imitateurs en
toe se sont figure qu'eux aussi pourraient con-
struire et habiter le kiosque en marqiieierie dont
parle Sainte-Beuve. Quelle pr6somption! »
S'il aimait le contact des hommes, s'il excellait
k lire les plus humbles caract^res et a coord, r
toutes tendances d'esprit, toutes habitudes, s
« plis » fonctionnels, il cherissait aussi la '
r
VIE ET LITTERATURE 65
tude : « oil se condensent et s'^purent la force de
Fobservateur, la vision du poete, la justesse de
recrivain. » Dans sa jeunesse mouvementee,
quand il commenijait h craindre pour sa sant6
spirituelle et physique, ilfit de v6ritablesretraites. '
II allait s'enfermer dans'un mas de Camargue,
une.ferme, jusque dans le phare des Sangui-
naires : « Les deux gardiens, forces de vivre c6te
Ji cdte, se haissaient. Un gros Plutarque, marqu6
par les doigts rudes, formait toute la biblioth^-
que, 6 Shakespeare, emplissait ces imaginations
naives d^un murmure de batailles et d'h^roisme
pareil a celui de la mer mugissante. La lueur
salutaire de la lanterne tournante attirait le soir
d'imprudents oiseaux qui se brisaient le crdne
centre T^norme lentille de verre. De leurs cada-
vres, on faisait la soupe. Une fois par semaine,
si la tempfete ne « bouffait » point, la barque au
ravitaillement nous apportait des yieilles nou-
velles et des provisions fraiches.
« J*ai pass6 Ik de belles heures, parfois tristes,
lentes, angoiss6es, mais oil je prenais conscience
de moi-m^me, oil je me jugeais, oil j'6coutais
d^autres tourbillons que ceux de la bourrasque. '
^ ureux ceux que la n6cessite separe brusque-
n ^a gouffre social et qui se trouvent en pr6-
S' le leur « moi »! On ne saura jamais ce que
r 'lonne de grandeur k Hugo, a Voltaire. La
6.
66 ALPHONSE DAUDET
prison de Blanqui, comme elle a atiiplifi6 son:
r6ve!. )>
II ajoutait, apr^s un silence : « Et, dans la soli-
tude, rhomme d'un seul livre : tmius libri :
lequel emporterais-je? Montaigne ou Pascal; ou
tricherais-je par une anthologie des maitres de la
prose, ou la sublime liiterature de Taine?... Le
Plutarque de mes gardiens... Entre ^on livre et
risol6 qui pense, il se fait un oontinuel ^change.
G'est une biblioth^que, une encyclop^die que les
mouveraents de lame greflfent sur Timprim^ ; et,
par rimprini6, Tame bouillonne. Double feconda-
tion du conte d'Hamlet, mince brochure de col-
portage, et do I'auteur d'Hamlet. Quand je vivais
avec les Essais comme Bible, il n'cst pas une de
mes songeries a qui je n'aie trouve reponse et
r6confort. »
A son gout de la solitude, il dut renoncer
comme chef de famille, car nous ne nous quit-
tions jamais, mais ma m^re fit en sorte de satis-
faire toujours la passion de campagne, qu'il con-
serva si vive jusqu'aux derniers instants.
Cette chere valine de Champrosay, qui joua
un si grand rdle dans notre existence, va de
Juvisy k Corbeil, par les meandres de la Seine ^*-
le caprice correspondant des bois de Scnart.
rive droite, ou nous habildmes trois demeu
successives, dont Tune avait appartenu h Eug^
VIE ET UTT^RATURE G7
Delacroix, la rive du village et des bois, expos6e
en corniche au soleil, ti^de, bienfaisantc, est
sem6e de chateaux historiques, Soisy-sous-
EtioUes, Lagrange, Grosbois, qui rappellent le
xviii* si^cle, la Revolution et TEmpire. La rive
gauche, vers Monthl6ry et Etamp^js, travers^e par
Vaqueduc de la Vanne, 6voque des souvenirs en
partie semblables, en partie bien plus recules.
\ Certains villages y sont du xu* si^cle.
1 Jadis, mon pere adorait le canotage. Avec ses
I voisins Gustavo Droz et L6on Pillaut, avec ses
amis Gonzague Privat et Armand Silvestre, avec
son beau-frere Leon AUard surtout, il passait
sa vie sur la Seine, frequentant les auberges de
rouliers, remontant ces jolis affluents qui se
I perdent dans les propriet6s, des pares ombreux
i ou des usines : « Nous arrivons a un petit bras si
^fcpoit, si resserr6 qu'il nous faut debarquer,
porter VArlesienne sur nos epaules. Nous sommes
dans un jardin. Une jeune fiUe ^tonnee, inter-
f rompant sa lecture, nous voit, ton oncle et moi,
tels que des Indiens de Cooper, charges de Fem-
barcation, du gouvernail, des rames et de la
gaffe... »
AlrtiH? aussi on couriait les bois, a la recherche
i dc .mpignons et des chataignes. II etait fier
de jaltre les c^pes, de distinguer ies bons a
[ le 7ff. II bondissait dans les taillis, moi sur
i
C3 ALPHONSE DAUDET
ses 6paules, entrainant ma m^re. Le soir,
mangeait la r^colte.
II racontait comment, dans une semblable
partie avec le sculpteur Zacharie Astruc, dont il
aimait Find^pendance et le talent robuste, il
s'6tait, en luttant, casse la jambe. On le rapporta
* gemissant, fievreux « preoccupy surtout de ne pas
faire gronder son camarade ». Ce m6me soir d'6t6
lourd, orageux, les journaux transmettaient une
terrible nouvelle : la declaration de la guerre,
franco-allemande. II n*eut plus qu'une id6e : gu^-
rir au plus vite ; fetre en 6tat de servir son pays :
« Periode horrible et stupefiante , oil chaque
courrier annongait une defaite, oil les visages de
paysans refl^taient la crainte et la bassesse ! »
Enfin, il fut debout et capable de tenir un fusill
Plus tard, T^tat de sa sante ne lui permit plus
que des promenades dans les allees du grand pare
que connaissent tons nos amis. II n'est pas un
banc, pas une sente oil ne soit le souvenir de men
bien-aim6. Son allure a mon bras, h celui de
mon fr^re, demeurait alerte et rapide. II ne s'ar-
rfetait que pour allumer sa petite pipe, expert
comme un gardien de Camargue aux ruses du
vent et de la poussi^re, amoureux des « i
petits abris bien chauds », s'int6ressant . :
fleurs, aux plates-bandes, aux l(5gumes, heu*' :
VJE ET LITTERATURE 69
du moindre embellissement, joyeux de montrer
« son domaine >>.
C'est 1^ qu'il faut le voir et Fentendre, excit6
par la grande nature, attentif au chant des
oiseanx, a la cr^celle des grillons, aux jeux de la
lumi^re, aux frissons du feuillage. Pour mon tout
jeune fils, son petit Charles, et pour ma sceur
Edm^e, il improvise d'extraordinaires histoires
pu tout ce qui nous entoure a son rdle, des recits
magiques et charmants qui mettent la beaute des
choses au niveau de ces' fr^les intelligences, les
6meuvent, les tiennent attentives jusqu'^ clore les
petits regards, pour mieux savourer. II est la qui
palpite, le secret de son g6nie; il touche ces ames
commengantes en quelques paroles justes, en
quelques naives images dont les r^pondants sont
prfes de nous. Voici le mot, et voici Tobjet. 11
anime jusqu'aux grains de sable, aux brindilles
de bois^ aux ecorces. II affirme que cet insecte a
emport6 la fin du conte et il ajuste son monocle
pour suivre le voleur. En ce qu'il organise ainsi,
press6 par les mains mignonnes et les « encore
papa, encore grand-p^re », en ces tableaux fami-
liars et f^eriques, on retrouve son art subtil et
simple, aux mille nuances d6licates, tel qu'une
d fleurs qui embaument.
»nd d^crolt la chaleur du jour, nous partons
e: ure^ dans le landau familial. Ma mfere a le
•70 ALPHONSE DAUDET
goftt du passi. Elle d^couvre mainte vieille resi-
dence, comme k Savigny cette demeure de M"* de
Beaumont, qu'envahissent Therbe et la mousse.
L'automne est la plus belie saison. Les feux
d'herbe brillent sur les vastes plaines. Mon p^re
exprime son souhait de bonheur : « Une vieiile
maison, large, un peu basse, prolongee en ferine
et basse-cour. Du sarment dans les cheminees.
Quelques amis de choix et la neige au dehors.
Une confiance absolue et tendre. Des causeries,
de nobles lectures. Les vieux sont sans morosit^,
les jeunes ni pedants ni amers. On savoure. »
Dans une de ses derniferes lettres, re^ue k Gre-
noble pendant mon service aux « Alpins », il
m'^crivait : « Imagine un de ces jolis artistes
consommateurs, comme j'aurais r6v6 d'en 6tre
un, habitant un vieux domaine aux portes d'une
petite ville k mail et a remparts, passant deux
mois a Paris, quelques semaines sur le Nil ou
au Spitzberg, finissant par se fatiguer de courir
et faisant toute sa joie de quelques chambres
d'amis habitees aux jours traditionnels de Tann^e,
Noel, jour de TAn, moissons, feux de la Saint-
Jean. Cette homme-la pourrait imprimer un livre
aux tomes innombrables, faits de notre meiilenre
moelle. II mettrait ii la fin du dernier Voluv.
« A continuer », et le « livre de la vie mou de l
science de la vie » serait en train. » .
. VIE ET UTTERATURE 7|
An chapitre <v le Marchand dc Bonheur )> je
montrerai ce qn'il enUndait par ces mots « la
science de la vie »,
Les intemaMes dcs « petits cahiers » sont de
ravissants, de fulgurants paysages. La comme
ailleurs il ne marqvait que les dominant es. Ce
qui nous saisit et nous trouble dans un spectacle
de nature, est peint^ en quelques mots justes,
precis et vibrant^, aussi prompts, aussi aigus que
la sensation ellc-m^me. Comme je feuilletais ces
cbefs-d'cBuyre , je lui dis un jour : « Tu me
rappelles le vieil Hokousai, fou de dessin, qui
affirmait, au declin de TAge,- connattre h pen pr^s
la forme des creatures vivantes, sp^cfaliser la
ligne et le point. » II repliquait : « Je n'en suis pas
la. EUe m'est am^re la disproportion entre ce que
ma plume determine et ce qu'a con^u mon esprit.
J'ai la souffrance de rinexprimable. Comment
rendre sensible le battement plus vif de nos arte-
res deyant un arbre dor6 par Fautomne, un petit
lac ou la lumi^re se decompose, un horizon aux
lignes pures, un ciel d'orage, cuivre, noirci,
sombre abime dans le bleu du ciel? Comment
exprimer la palpitation du souvenir autour de
1" 'e, ce qu'il y a de nous dans les choses, ce
( ''jure et sourit avec elles? Par mes l^vres se
s mfuies tant d'impressions rebelles h la
i
' IT
1
72 ALPHONSE DAUDET
Pourtant si methode de travail fut soumise
aiix regies de la nature, ce fut assurement la
sienne. Durant sa turbulente jeunesse, il ne
s'assit jamais h sa table qu'enflamm^ par son
sujet. II afflrmait que le talent est une « in-
tensity de vie ». Ses contes nxanifest^rent cette
formule.
Plus tard, sous Fheureuse influence de sa
« discrete coUaboratice », il canalisa et ordonna
ses admirables facultes d'improvisateur. II prif
Fhabitude du labeur quotidien, et, comme il arrive
d'ordinaire, son cerveau s'assouplit, r^pondit a
I'appel, subit la discipline. Fromontjeuneet Risler
aim ^ Jack, leNabab^lesRoisenexil, VEvangHistej
autant d'efforts continus, acharn^s. Ete comme
hiver il se levait de grand matin, se mettait de
suite k la besogne, sans autre excitant qu'une ablu-
tion d'eaufraiche, et il couvrait les pages apr^sles
pages de sa petite 6criture serr^e, nerveuse, 616-
gante, que la maladie affina davantage, sans la
priver d'aucun de ses attributs. J'ai maintes fois
remarqu6 les analogies de son « type graphiquje »
avec celui de Jean-Jacques Rousseau : m^me dis-
tinction minutieuse, mfimes intervalles des lettres
et des mots, m6me souci de la ponctuation, mAnnr>
acuity du trait. Entre le manuscrit de la
velle-HelqUe, que j'ai pu feuilleter un soL
chateau des Crates, gr&ce h Tobligeance de M"
VIE ET LITTERATURE 73
naud de TAri^ge, et un manuscrit de luon p^re,
les similitudes sont evidentes.
II raturait courageusement et frequemment.
Un premier brouillon, du premier jet, servait en
quelque sorte de canevas. Ma m^re et lui repre-
naient ce « monstre », apportant le souci du style,
conciliant Fharmonie et le besoin de r^alite qui
touj ours poursuivit r^cri vain : « Sans ma femme,
je me serais abandonn6 h. ma facilite. La perfec-
tion ne me tourmenta que plus tard. » Apr^s cette
lente et dure 6preuVe venait une troisi^me et
definitive copie. Ceux que leur imagination
enflamme comprendront le singulier merite de
sacrifier la verve h la justesse et de proportionner
Tenthousiasme. Dans Tesprit de mon p^re, le mot
6tait 6vocateur. Alors que chez un formaliste,
comme Baudelaire par exemple, il bride ses con-
sequences lyriques, limite au lieu de susciter,
chez Alphonse Daudet il 6veillait un monde de
sensations et de formes. Or, celui que le « verbe »
grise ignore la joie de Tachevement. Mon pere,
g6nie latin, poss^dait la mesure et respectait les
proportions.
Sans entrer dans le domaine de la critique, qui
messierait Ji mon r6le actuel, il m'est permis de
^uer revolution continue de ce temperament
ril et si clair. Les premieres oeuvres, ardentes,
*^ondantes, temoignent d'un moindre souci
7
74 ALPHONSE DAUDET
que celles qui suivent, quant h la propri6t6 dn
langage et h F^quilibre. EUes viennent plus du
temperament que du caractere, cette absolue.
maitrise de r6criyain. Ce qui appartient a mon
p^re, c'est une concision dans le pittoresque,
un tissu de la nature morale et de la nature phy-
sique, im d6dain des ornements inutiles qu'au-
cun, m6me parmi les plus grands, ne montra h
un degr6 sup^rieur. Les fetres sont caract^ris^s a
mesure qu'ils sentent, pensent et agissent; leui
type se complete par leurs passions ; aucun hors-
d'oeuvre n'est en surchage. Chaque trait marque,
Concorde h Tensemble. Le livre est tel qu'au sou-
venir; il suit le mouvement de la vie, fondu pour
Taccessoire, exalt6 pour le principal, violent dans
les passages de nerfs, calme apr^s les d^tentes.
Chaque personnage a son atmosphere, chaque
sc^ne son point culminant; tout vise a un but
unique. Une multitude d'exemples particuliers
embellissent, corroborent le modele central. De la
cette puissance classique, dont les contemporains
eux-mfemes se sont rendu compte, cette vigueur
elegante et cohesive qui soustrait Toeuvre k toute
determination momentan6e de « naturalisme »,
de « r^alisme », la rattache a la tradition natio-
nale,* au bieurfonds harmonieux de notre race.
C'est que Teffort ne commence point au m
ment ou I'auteur prend la plume. II est dans
VIE ET UTTERATURE 75
reflexion soutenue, dans la pens6e qui accumule
et ^limine, fait la recolte et le tri des images, de-
mande a la vie de eontrdler le rfeve, au r6ve de
magnifier et d'^largir la vie. Les h^ros de ces
romans et de ces drames, les propos quails tien-
nent et les lieux qu'ils fr^quentent ne sont point
les produits d'une surchaufFe imaginative. lis ne
sont point, comme il arrive souvent, des parcelles
de r&me cr6atrice^ habilement grossies et diversi-
fifies, les empreintes hardies d*un mfime homme
qui s'hallucine de passions opposites. Alphonse
Daudet fut une porte merveilleuse ouverte aux
ph^nom^nes naturels. Ses sens transmirent h son
cerveau les observations les plus justes, les plus
d6li6es, les plus vraies. Son cerveau fit le choix
et organisa la mise en oeuvre.
II vivait avec ses personnages comme avec des
amis. II les interrogeait sur toutes choses et il
6coutait leurs r6ponses. II les tentait par des vices
et des vertus dont il suivait le travail en eux jus-
qu'it obtenir des figures completes, jusqu'a ces
myst6rieuses limites du visible et de rimp6n6-
trable. II pref6rait les faire agir que raisonner,
n'ignorant point qu'un geste sincere est la mine
4diate de mille theories, qu'une alteration
.dine du visage Temporte sur les plus subtilcs
'ctions. II savait que les caract^res se trahis-
'"n paroles typiques, que les individus hy-
^ ■tnrk -rv^
76 ALPHONSE DAUDET
brides, h physionomie molle et flottante, dont
notre 6poque estcommeralentie, ont des minutes
particulieres de vie intense et d6termin6e. II
accordait aux Idches, des reprises courageuses ;
aux courageux, des pentes de lassitude ; aux
faibles, des sursauts; aux menteurs, des elans;
aux hypocrites, des chutes de masques; aux ba-
vards, des phases de silence; aux contractus,
d'6tranges remissions; aux chastes, des rfeveries
louches; aux vicieux, des crises de chastet6.
II avait interrog^ et confess^ la femme dans ses
alternatives de mfere, d'6pouse et d'amante, dans
ses g^nerosites, ses songes pervers, ses gouts
familiers, ses d^fauts, ses terreurs, ses an-
goisses. II savait le goM de toutes les larmes et
tenait la cle de toutes les d^tresses. Aucuu
meandre du remords ni du scrupule ne lui 4chap-
pait. II n'etait pas jusqu'aux enfants dont il n'eAt
6tudi6 Tdme miroitante et retorse.
Et sur toutes ses constatations, sur sa patiente
enqu^te, sur son savoir precis, il jetait le man-
teau pitoyable du philosophe, qu'aucun spectacle
n'a endurci, qu'aucune horreur humaine n'a de-
goute, lass6 de Thomme.
Nous riions souvent entre nous de la f(
lit6 avec laquelle ceux pour qui le midi ti
tout entier dans une bestiole le traitaient a^"
V,
VIE ET LITTfiRATURE 77
blement de « cigale ». Dans maintes notices n6-
crologiques, d'ailleurs sympathiques ou entliou-
siastes, j'ai retrouv6 ces qualificatifs d' « enchan-
teur » de « troubadour », de « po^te 16ger ». Rien
de plus faux qu'une telle conception. Mon p^re
fat assez r^aliste pour admettre que la « joie » et le
« charme » font aussi partie de Texistence, ou rien
n'est uniform^ment noir ni cruel. Mais un batte-
ment d'elytres, un cliquetis dans le soleil expri-*
ment mal cet dpre travail, cette perp6tuelle en-
qu6te sur soi-m^me. Lorsque nous publierons
integralement les pens^es des Petits cahiers^ on
verra avec quel z^le il cherchait pour toutes les
id^es des formes plus tangibles, plus humaines.
Po6te admirablement dou6, il se m^fiait des m6ta-
phores autant qu'un pbilologue ou qu'un biolo- -
giste, comme il se m6fiait des moindres causes
d'erreur.
La vie lui apporte un Episode, un trait saillant.
II le fixe en quelques mots nets, puis continue
la besogne commenc^e. Sa premiere remarque,
Fobsede par des analogies. Telle est, parfois, la
genese d'un livre. Mais ce livre m^me se presente
sous plusieurs aspects que je ne puis mieux
.^arer qu'aux attitudes d'un homme vivant.
' alors une s6rie d'^bauches, d'esquisscs plus
^ns intenses, et certaines sont d6ja mar-
7.
78 ALPHONSE DAUBET
qii6es de lignes constructives et directrices.
Comme les id6es s'associent entre elles, ces em-
bryons moraux se rejoignent. On distingue des
parties ^clair^es ; types, situations, portraits, cau-
series naissent de deux origines distinctes : Tune
primordiale effonci^re, la seconde quotidienne,
fragmentaire, et tou jours en voie d'exp^rience.
C'est la mulatiere du souvenir et de Timprovisa-
tion. L'^tre en metamorphose vient, k travers la
brume, a la rencontre de I'^crivain. Quelle all6-
gresse, quand il croit tenir son sujet, qu'il n'a
plus k examiner que les rdles secondaires, que les
comparscs. Ce dernier choix, pourtant, demeure
laborieux et subtil. L'esprit d'Alphonse Daudet
6tait de telle sorte que le detail devait offrir une
image abregee de Tensemble. C*est ce par quoi le
roman nous hallucine et fait de chaque lecteur un
tfimoin.
Prenez Delobelle, tel qu'il vous apparatt. D'un
bout a Tautre de sa biographic, il demeurera con-
forme h, sa silhouette; jamais vous n'apercevrez
la ficelle, la main ni le bras de Fauteur. De m^me
pour le Nabab, le p^re Joyeuse, Numa, Bompard,
Paul Astier et lesautres. Cette remarquable conti-
nuit6 nous prouve une assimilation complete
cr6ateur k la creature. L'imagination n'a pas
ces saccades qui deroutent Tobservation , et sot
traicnt a la verite ce que gagnc la verve lyria
VIE ET LITTERATURE 79
Ceci explique comment, a c6te du Daudet 6crit,
il y a un Daudet vivant et parl^ dont il est neces-
saire de laisser une figure m6me incomplete, telle
t que je la trace ici. Ce que mon p^re ne montrait
pas dans ses livres, le trop-plein de son cerveau,
ce dont il e6t redoute la surcharge, cette vapeur
inemployee se retrouvait dans sa causerie et ses
actes. L'arbre a laiss6 des fruits immortels, mais
k s^ve courait par le tronc, les branches et jusqu'Ji
Fextr^me pointe des feuilles et des fleurs.
J*ai dit qu'il travaillait avec achamement. Tou-
tefois, aucun labeur ne Tempfechait de recevoir un
ami, d'aider un confrere, de conseiller un jeune
homme. Nos brusques entrees ne Firritaient pas.
11 nous accueillait par un m.ot aimable, une dr6-
lerie. II s'interessait a toute la maison. II n'avait
point d'heures reguli^res en ce sens que toute
heure lui etait bonne. Depuis qu'il ne sortait
presque plus, il passait sa vie a sa table, ecrivant,
lisant ou prenant des notes. II se levait a sept
heures et demie, et6 comme hiver, et se couchait
St onze heures, sauf le jeudi oil la veillee se pro-
longeait.
ait sa recreation, ce jeudi soir. Son extrSine
ai *4 lui faisait un tr^s grand plaisir de ces
re ons simples inais si intdressantes, ou nous
a^ 'u en activity les plus nobles intelligences
!
80 Af,PHONSE DALDET
Je ce temps. Mon pere animait tout, 6levait ef|
; rnaintenait la discussion, enflammait les timides^
conciliait les furieux, dissolvait les hostilit6s, led
' i
rancunes, renforQait les sympathies. Dans le
pitoyable « 6reintemeiit » par un pauvre rat6 sym--
boliste d'un homme qu'il n'a, d'ailleurs, point
connu, j'ai lu cette 6trange affirmation qu' « AI-
phonse Daudet ne pardonnait jamais ». D'abord,
il ignora la majeure partie des attaques que ne me-
nageaient pas h. sa gloire les jeunes vieillards des
petites revues, pour la bonne raison qu'il ne les
lisait pas. Puis, les eM-il lues qu'elles auraient
tout au plus amene sur ses l^vres un sourire d'in-
dulgence, tant de pareilles appreciations lui de-
meuraient indifferentes . Mais plusieurs de ses
adversaires, devenus ses sinc^res amis, pourraient
t^moigner de la mansu6tude et de la fac\ilt6
d'oubli qu'il apporta toujours aux d^bats litt6-
raires : « La plupart du temps, on s'ignore. Les
antipathies f6roces et anciennes ne r^sistent pas Ji
un contact de quelques minutes ».
Et si, aux reunions du jeudi, brillaient les ar-
rives et les illustres^ les debutants ne manquaient
point, car il avait la passion du talent neuf, in-
quiet de soi, il respectait ces forces obscure? li
s'amassent chez un jeune 6crivain d avenir e r-
tent en paroles excessives, en paradoxes, ei 5-
n6sie de critique ou d'enthousiasme aveug^ a
s VIE ET LITTERATURE 81
plupart de ceux qui tiennent le premier rang au-
jjourd'hui furent, k leurs debuts, encourages et
soutenus par lui. Que de lettres aux ^diteurs, di-
irecteurs de journaux, de th^sitres, que de recom-
mandations, d'apostilles ! « Helas, disait-il, je n'ai
plus la presence r^elle ». II savait la puissance de
sa parole, ce qui manque de geste persuasif et
d accent sincere au billet le plus eloquent.
^ Get amour de la jeunesse, jusque dans ses
.defauts et outrecuidances, faisait partie de sa
curiosity. U d^sirait voir et connaitre. Une atti-
tude, une poignee de main, un regard, un mot,
[lui en rev6laient plus sur un ^tre qu'une piece de
vers ou un article. II adorait Plutarque, lequel, en
ses biographies, a suivi la r^gle sensible qui rat-
tache au portrait d'un grand homme sa fagon de
boire, manger et marcher, ses preferences et
jusqu*^ ses manies. II approuvait enti^rement les
pages decisives qu'^crivit, sur ce sujet, Marcel
Schwob en tete de ses Vies Imaginaires. De petits
I details, oiseux en apparence, sont de myst^-
Irieux couloirs, par lesquels nous atteignons h
la clarte des temps anciens, nous p6n6trons le
labyrinthe des dmes mortes. Les opinions sont
choe« ^'^^xbale, transitoire et insignifiante, C'est
ce ,^it, h Tordinaire, si banale et piteuse la
>vie personnages politiques. L'agora, le pr^-
; toi ^tichambre du souverain, les Etats g(5ne-
82 ALPHONSE DAUDET
raux ou les Chambres et les propos qui s'^
tiennent ne sont que larves, masques, fantdmes
Telle habitude, tel vice, telle particularity de la.xi
gage, de costume, de gourmandise ou de luxoxr'c
de Demosth^ne, de Cicfiron, de Talleyrand , dc
Napoleon I" prennent h nos yeux une importance
extreme et un relief « confidentiel ». C'est ce que
les pedants appellentla « bonhomie »; les autres,
plus justement, V « humanite », Or, ce qui nous
interesse dans Thistoire de notre semblable, c*est
ce par quoi il diflfdra, quelle que fut, d'ailleurs, la
difference.
Lorsqu'il cr^ait, mon pfere voyait, Lorsqpx'il
6crivait, il entendait. Un certain nombre de mede-
cins du nouveau module sont venus Tinterroger
iJi-dessus et ont simplifi6 en phrases p^dantes
une m^thode naturelle et complexe. On nous
ressasse indefiniment la distinction scholastique
entre « auditifs » et visuels », categories qui n'ont
rien d'absolu et ne valent que comme facility
clinique. S'il entendait^ \\parlait aussi. II essayait
le ton de ses dialogues et Fharmonie de ses des-
criptions. L'horreur de la verbosity, qui sans
cesse augmenta chez lui, le portait, surtout dans
ses derniers ouvrages, k une concision -^ ;o-
resque, oii chaque sensation a son Eclair bru e,
OIL la reflexion ne parait pas, 6mane en s^ ce
VIE ET LITTERATURE 83
des caract5res. On lui a reproch6, fort puerile-
ment, sa syntaxe br^ve et nerveuse, aussi proche
du vrai que possible, puisque chaque mot nous
dupe et fausse la dur6e.
Je n'ai oubli6 aucun des beaux pr6ceptes qu'il
appliquait scrupuleusement : « Qu'il s'agisse
d'un livre ou d'un article, d'une creation directe
on d'une critique, ne prends jamais la plume que
^t iu as quelque chose a dire. Si la furie litt6-
raire continuait h. se developper, 11 n'y aurait
bientdt plus un Frangais qui ne pr^pardt son
.volume. —
a D6cors, idfies, situations, personnages ne sont
\ point qu'apr^s une gestation tr^s lente, demi-
instinctive, oil toute la nature, en ses moindres
/■spectacles, coUabore avec Tecrivain. Nous som-
^mes pareils h. des femmes enceintes. Cela se voit
mfime h, nos visages. Nous avons le masque. — '
« Le style est une intensite. Le plus de choses
Idans le moins de mots. Ne pas craindre de se
7t6p6ter, selon le conseil de Pascal. 11 n'y a pas de
fynonymes. —
\ a Aller toujours vers la clarte, vers la limpidity
concise. Notre langue a ses lois morales. Qui-
'connnA s'y soustrait ne dure point. Notre langue
st s souple qu^aucune, intellectuelle autant
u< ique, plus ser'r^e que declamatoire, Ji
£ ifs et courts, h formes precises. EUe ne
84 ALPHONSE DAUDET
favorise point rambiguit^ . Elle est plus pou
Tesprit que pour I'oreille. U est peu de nuance
qu'elle n'exprime, peu de distinctions juste
qu'elle n'exprime. Elle triompbe aux sous-en
tendus. —
« Fils des latins, qui furent constructeurs, nou
avons le gout du solide. L'harmonie aussi es
indispensable. M6me pour la peinture des pas
sions, oA le ddsordre est une beaute, que ce de
sordre ne soit qu'apparent; que Ton sente nm
regie profonde. Cela d'ailleurs est conforme ai
vrai : Ic pire tumulte subit ses lois. —
« La description d'uncaractcre, poursuivie jus-
qu'a rachevement, ne doit se faire que peu a peu
selon que T^tre se revile et que la vie r^agit sui
lui. —
<( Gc qui nous environne, la soci6t6, lepaysage.
la'circonstance, participe de notre etat d'^me. I
faut entrer dans le personnage, dans sa peau, ei
voir le monde avec ses yeux, et sentir avec ses
sens. L'intervention directe de Tauteur est unc
faute. —
« Elle est exager6e, par contre, la th6orie de
\ impassible, Celui qui raconte ale droit des'6mou-
voir, mais discr^tement, a la cantonade^ "nr^s
h^ros et heroines, sans ddsaccorder Tillusi qui
fait le charme. —
« L'expression du r^el reclame toutes le 'ces
VIE ET LITTERATURE 85
vives de recrivain. Lyrisme, realisme, fr^nesie
mftine, cela se joint et cr6e la puissance. La
beaut6 n'a pas d'6tiquette. La sincerite renferme
tout. —
« II faut respecte le lecteur : moralement, Fau-
teur a charge d'dme. Pouvant corrompre, et siir
de ses moyens, il est coupable s'il en abuse, s'il
d6truit la noblesse vitale, s'il ne va point de das
en haut, direction d'une conscience honn^te. II
faut respecter le lecteur intellectuellement, n'in-
sister que sur Tessentiel, ne point mentir k Ten-
thousiasme, garder le scrupule naif. —
« La v6rit6, c'est Taccord parfait entre Tecrivain
et ce qui Tentoure, entre ce qu'il congoit, pergoit
et ce qu'il exprime. Le r6ve lui-ni6me a sa verite.
On ment sur le Parnasse comme dans la rue. —
« L'art n'est pas qu'un choix. II est, de plus, une
decision et.une audace. NuUe hypocrisie, nulle
fraude. Les routes de la yie sont ouvertes. II n'est
permis ni de d^vier, ni de s'arrfeter en chemin.—
« II y a le courage de T^crivain, qui est d'accom-
plir sa mission jusqu'au bout. Les intrepides sont
toujours vainqueurs. Les timor^s demeurent in-
complets. —
^ 1 n'aide point son oeuvre ; elle va toute seule.
)stacle, si franche et valide, ne TempSchera
I tnpher. —
".ser h plaire est un peril. Vouloir 6tonner
8
86 ALPIIONSE DAUDET
en est un autre. La notori6te fuit toujours ceux
qui la recherchent par des moyens has. »
jfenum^ration bien incomplete ! Je la rectifierai
chemin faisant. Mon p^re pr^sentait les m^mes
principes sous les formes les plus riches et les
plus nombreuses. Mais le fond demeurait im-
muable.
Ces quelques regies, qu'il n*6nonoait m6me
plus quand nous ^tions en t^te a tMe, lui per-
mettaient une delicieuse mobilite d'images et
d'impressions pour tout I'^phem^re, le transi-
toire de la vie. De m6me qu'eri conversation,
il n'^tait jamais h court, que la riposte venait
de lui, soudaine, ail6e, brillante, telle que d^un
escrimeur consomm6, de m6me les ph^nom^nes
journaliers, les plus minces Episodes ne le
prenaient, en aucun cas, au depourvu. Nons
avions une telle habitude de nos chers et doux
enlretiens, ou les heures fondaient sur ses l^vres,
qu'il s'6tait ^tabli entre nous, pour notre usage
personnel et celui de quelques intimes, un Ian-
gage elliptique ; chacun compl^tait la pens^e de
Fautre, la prolongeait par une remarque dont 11
indiquait le sens en peu de mots : on ne formu'
que Tessentiel.
Vous retrouvez ceci dans son oeuvre, d^ca..
fiddle de son dme. Le grand bon sens, ce don r
VIE ET LITTERATURE 87
gistral au prix duquel les plus brillantes qualit^s
sont peu de choses, ce bon sens h la Descartes,
anime Fensemble d'un souffle permanent. II im-
prfegne si bien qu'il ne s'exprime plus, laisse le
champ h la fantaisie, d^s lors libre comme une
dfiesse souriante, furtive et court vfetue. L'homme
est sans cesse derrifere Fauteur, et Fauteur inspire
la confiance. Prenez un poMe, Carlyle, pluie stel-
laire de metaphores qui traversent le ciel et la
nuit du verbe. Pourquoi, malgr6 tout son g6nie,
Carlyle n'a-t-il qu'une place restreinte dans la
rfiverie humaine ? C'est qu'il manque de cette har-
monie intime que r6clament les esprits ^perdus
de mirage. U n'a point dompt6 notre confiance.
Dans la bouche de celui qui nous a definitivement
conquis par sa sagesse, le moindre mot prend une
valeur m.agique. Ou qu'il monte, nous le suivons.
Nous fraternisons d'enthousiasme. Autrement,
r^cart se fait entre le g6nie le plus magnifique et
le lecteur. On s'6tonne ; on ne subit point.
Ce que je viens d'exprimer tant bien que mal,
mon p^re le gravait dans mon esprit en termes
clairs, merveilleusement justes. J'^tais une de
ses oeuvres. II m'eftt voulu parfaire comme les
ar*"'"'}. j^las! Substance ingrate! Situ n'as su
pi "r, transmets au moins la parole f^conde.
S( xact et fidMe. Peut-6tre s'en trouvera-t-il
m Iclairera le flambeau pieusement rallume*
88 ALPHONSE DAUDET
Maintes fois, en ^coutant mon ami, j*ai song6 :
« Si le destin me fait lui survivre, je demanderai h
ma m^moire un effort de r6viviscence, je m'impo-
serai la tdche de ifixer les beaut^s fugitives, sou-
vent intransmissibles comme ces paroles d'amour
auxquelles manquent Theure et les visages. »
Soyez indulgents, vous qui me lirez. J*apporte ici
ma conscience enti^re. Convi6 au plus noble spec-
tacle, j'ai retenu des phrases, des gestes, des into-
nations, des jeux de visage. Mon p^re aima la
verite. Je veux la servir h mon tour, jusque dans
les scones plus intimes, guid6 par lui, encourage
par sa haute m6moire.
CHAPITRE III
LE MARCHAND DE BONHEUR
Mon p^re r6p6tait souvent : « Je voudrais, ma
t^che achevee, m'etablir marchand de bonheur.
Mon ben(5fice serait dans mon succ^s.- »
II ajoutait : « Tant d'hommes sont des somnam-
bules, traversent I'existence sans voir, butant
contre .les obstacles, se heurtant le front a des.
murailles quil eM 6t^ facile de contourner. J*ai
mis dans la bouche d'un de mes personnages :
Les choses de la vie ont un senSy un endroit par oil
on pent les prendre, Ce n'est point \h. une meta-
phore. »
Puis il secouait la tftte avec un demi-sourir
i ^nt, et soupirait : « II n'y a point de bana-
] .,as le monde, il n'y en a que dans les es-
] Renan. s'attriste quelque part de ce que
( ^ est aussi savant que lui. Mais Gavroche
8.
90 ALPIIONSE DALDET
J
est un perroquet. Les mots, en son cerveau, n'ont
aucune yaleur. Un adolescent parle de la mort. 11
est bien rare qu'on devine en lui le gouffre noir
que cette terrible syllabe ouvre aussit6t dans
r&me d'un vieillard. Tu connais I'^moi qui nous
saisit tout a coup devant tel substantif, tel verbe
que nous r^p^tions de confiance, jusqu'au jour ou
le sens reel, profond, nous est apparu. Ces r6v6-
lations-li sont Tepreuve des ann6es.
« Je ne me vante point, je fus un precoce. De
bonne heure, j'ai compris dans ma chair la valeur
r^elle de bien des termes aiixquels la jeunesse
pr6te son inconsistance. La maladie, la douleur,
sont une autre maturity. EUe donnent de la sinc6-
rit6 au langage. On vit alors sur son capital au
lieu de vivre de ses rentes; Ton n'ignore pas-
qu'une emotion, qu'une idee m^me un peu
ardente correspondent a une pcrte de substance^
k iinpas de plus. Oh! sagacity des petits infirmes^
yeux brillants et trop renseignes! J'en rencontre^
dans les jardins publics, train^s en voiture, dont
les regards m'epouvantent...
— Alors, p^re, le marchand de bonheur?...
— Ce n'est pas une all^gorie. II irait aux
infirmes, k tons; il gagnerait leur confiance avec
de la tendresse. Tel qu'un m6decin patier' t
doux, il examine la plaie morale. II distingue i
(5tendue, ses progr^s. Ensuite, il rasssure le
LE MARCHAND DE BONHEUR 91
lade par le spectacle de ses cong^n^res, imman-
quable argument de Ffigoisme, et, de la, il s'6l^ve
peu St peu vers llmage d'une destin6e r^duite^
mais noble cependant, si elle salt s'employer^
s6cher les larmes autour d'elle, consoler en se
consolant. Placer le but hors de soi-m^me, placer
rid6al hors de soi-m6me, c'est 6chapper un peu
au Fatum. »
Que de fois, entrant k Timproviste dans son
cabinet de travail, j'ai surpris des attitudes
angoiss^es, interronflpu des confidences que je
devinais graves et pressantes t Si on ne lui deman-
dait le secret, mon ami, ensuite, m'exposait le
cas, les difficultes pour lesquelles il cherchait
ihs lors la solution la plus simple, la plus
« humaine ».
Lorsque je lui disais : « Sois marchand de
bonheur pour toi-mfeme », il r^pondait : « Mon
existence est un effort journalier. J'ai la plus
grande confiance dans ces minimes essais de ma
volont6 qui me font me lever k une heure fixe,
me mettre h ma table malgr6 mes soufifrances,
d6daigner mon mal, le braver. Imagine-toi cette
torture du cercle qui se r6tr6cit peu k peu, des
i ssibilites successives. Qu'il est vrai le mot
1 ^ de la coquette a son miroir : Dire que je
1 Jerai cela demain ! Eh bien, les innombrabl es
i ^fts d'un p^re de famille, les soucis de la
92 ALPHONSE DAUDET
maison me sont d'un grand secours. Le sentiment
de la responsabilit6 suffit h tenir Fhomme debout,
lorsque ses forces rabandonnent. Puis, je songe
h mes cong(§n^res, si la misfere se joint h leur
supplice, s'ils n'ont point le secours du feu, de la
viande, du vin, de la chaude affection... et je
m'estime encore heureux. Je pr6serve ma piti6
en me r^p6tant qu'il est des d^tresses pires que la
mienne, et je ne I'use point toute pour moi.
— Tu sais que la piti6 fut, par beaucoup de
philosophes, bannie de leur r^publique, comme
une faiblesse, un avilissement) comme une d6-
faite de Tenergie.
— Le marchand de bonheur prfecherait la piti6
active et non les larmes inutiles. A celui qui
soufifre, la souffrance est toujours nouvelle. Pour
les t6moins, m^me empresses et tendres, la souf-
france vieillit et tombe dans Thabitude. Je dis au
malade : Distrais-toi et lutte par I'esprit jusqu'au
bout. Ne fatigue point, ne harc^le point ton en-
tourage. Les stoiciens avaient d^couvert le plaisir
qui reside dans Texercice continu de I'^nergie.
Au patient dou6 d'imagination , je sugg^rerai
mille artifices. A celui qui ne mfele point le rfeve
au r^el, je conseillerai de regarder en face ''"
douleur jusqu'a ce point oil la beaut6 de la L
apparait et grandit tout. C'est une griserie pa
culi^re qui rend les moins subtils stranger"'
LE MARCUAND DE BOMIEUR 93
f compr^hensifs ; c'est une des cles de la nature.
«Et d'abord, chaque chose prend sa place, s'ac-
: corde a son plan naturel. Les petites mis^res, que
nous grossissent la jouissance et la paresse mo-
rale, reculent, descendent a leur niveau. Sans
mon mal, j'eusse peut-etre 6te « un auteur », en
proie aux niaiseries du metier, tremblant devant
la critique, exalte par les louanges, dupe par les
satisfactions vaniteuses; certes, il me reste des
faiblesses. Neanmoins, je suis 6pur6... Aux eaux
de Lamalou, j'ai rencontre des « sosies de souf-
france » dans les professions les plus diverses.
lis etaient tons au^dessus d'eux-mSmes, 6clair6s
par ces lueurs brusques qui traversent leurs
tissus, p^n^trent leurs dmes. Entre tant de confi-
dences que j'ai regues, celles des damn^s de
Id'bas ont un caract^re special d'dpret6, de fran-
chise. Les mots m6mes dont ils se servaient ont
plus de relief, plus d'ampleur. »
— EUes sont, a ce sujet, bien typiques et bien
belles, les notes prises par mon p^re pendant ses
stations thermales. EUes ^tonnerent les mede-
cins, ces « observations » d'un homme de lettres,
plus completes et raffin^es que n'aurait pu les re-
c^'^'Uir un savant, sans id^es pr^couQues, sans
t '•res intercalaires, d'une nettet6 de proces-
1 „1. Les pires hontes, les mis^res secretes
( — les, de femmes, de vieillards, sont indi-
94 ALPHONSE DAUDET
qiicos discrelcment, avec une sagacite de clini^
cien poete. La plupart de nos voisins d'hotel,
quelques-uns etrangers, d'Ameriquo, d'Espagne^
de Russie, s'arrangeaient pour faire coincide]
leur traitement avec celui du romancier quij
les rassurait, les rass^renait, complelait Toeuvre
du docteur. Quelques-uns se confiaient a lui avec
un z^le de details, cette ardeur, cette fiert6 bi-
zarre qu'ont les porteurs d'une maladie grave et
myst^rieuse encore. Les troubles nerveux les plus
6tranges, les manies, les craintes, les desordres
chroniques ou soudains, il notait, classait, com-
parait, et souvent ces deviations de la nature Fai-
daient a comprendre la nature, lui eclairaient une
region obscure, servaient sa perp6tuelle enqu^te.
<( Le mal dans la famille et dans la societe », les
modifications qu'il apporte aux caract^res, aux
temperaments, aux metiers, Tingeniosit^ des
6goistes, des riches et des pauvres, voila surtout
ce qui le passionnait, Tenfievrait, ce qu'il re-
cueillait a toute heure, avec une m6thode et un
scrupule extraordinaires.
Ce sont des vies enti^res resumees en quelques
traits, des « avares devenus prodigues », des
« violents devenus timides », des « chastes tour-
mentes de passions inavouables ». Les initi
me rappellent des noms, des figures, de doul
reuses silhouettes. Un mot evoque tout un 6t
LE MARCHAND DE BONHEUR 95
«Carri^res brisees », voila un en-t6te de chapitre...
De terrifiants bouts de dialogues : <( ce que je re-
doute le plus, Monsieur, les moments ou je ne
SQuffre pds. Alors mon imagination travaille, je
Tois mes esp^rances a bas, Tamour, Tavenir...
H6las ! » Parfois un sourire, une parole comique
Mairent ees affreux tableaux. Une phrase-aveu,
telle que la foudre, illumine pendant un instant
;les arcanes d'un 6tre, ce labyrinthe oil se perd
i jusqu^i I'observation intime.
r .
De Ik etait venue h, mon p^re eette id6e qu'il
m'exprima souvent : « Si r^aliste que Ton soit,
on recule devant le r6el. Les discours que Ton
tient, les vanites que Ton recherche, les passions
oil Ton se rue, tout cela parade devant la ba-
raque. II y a un fond que Ton n'ose point* re-
muer, une vase qui n'a pas de nom, moUe et fan-
geuse, oil sont les ebauches de tous les vices, de
tons les crimes, qui n'arrive m^me pas au confes-
sionnal du prfetre. Serait-il possible de plonger
une fois la-dedans? Je me le suis demande. Ima-
giner alors un endroit secret, t^nebreux, une cli-
liique pour maladies des yeux, par exemple, oil
les personnages, couches les uns pres des autres,
da '.'obscurite complete, ignorant leurs noms,
le ^e, presque leur sexe, ne devant jamais se
re , pourraient s'exprimer librement, avouer ce
qi ^ourmente, de lit k lit et comme a tMons. »
93 ALPHONSE DAUDET
L'axiome celebre «'J)oesie, c'est d^livrance », il
I'appliquait h la douleur. De Ik, ce projet d'un
livrfi, La Douleur , dont il avait recueilli les die-
merits mais que, sur nos pri^res, il ne publia
point. J'ai la, deyant moi, ce terrible, cet impla-
cable brdviaire; certes, il fallait un fier courage
pour se delivrer ainsi, mais n'ai-je pas dejk si-
gnals, chcz mon p5re,rdpre besoin de confession?
La science a, de nos jours, pris des allures pre-
tentieuses. EUe a su conqu6rir Tesprit. Alphonse
Daudet etait trop sagace pour croire aux eti-
quettes de la psychologic, de la physiologic, de la
pathologic, que le vent balaie, que la pluie efface.
Le dogme dtroit d'Auguste Comte n'avait point eu
de prise sur cette imagination toujours claire, tou-
jours en marche, et qui ne se payait point de
grands mots. Nous nous divertissions ensemble
de cette audace a tout expliquer et systematiser,
qui est la marque du pedant moderne : « la paille
des termes pour le grain des choses », d'apr^s
Leibnitz. II avait eu de longues conversations
avec Charcot, puissant et lucide, avec Brown-Sd-
quard, tourmente de genie, avec Potain, le maitre
des maitres, chez qui la pitie s'est augmentee san&
ccsse avec laconnaissance. II n'ignorait don" ■**^i
de cet autre cote de la m6daille humaine qui n
des signes differents et nous renseigne par
tres voies. Sa force de comprehension Tavait i
LE MARCHAND DE BONHEUR 97
Ik comme ailleurs. Mais il se tenait, par la pens^c,
au point ou s'entrecroisent Tart qui differencie et
individualise, la science qui classifie et generalise, [
de sorte qu'il m'arrivait de lui dire en riant : « Tu
cr6es une m6thode nouvelle. »
Ce que Ton sait de la douleur scientifiquement
tiendrait en quelques pages. Ge que Ton induit
sur la douleur metaphysiquement s'exprime en
quelques lignes. Ce qu'un observateur poete re-
colte par T^tude de la douleur chez les individus,
est infini. Dans ce tresor devront puiser le meta-
physicien et le savant, m^me le mystique, s'ils
veulent s'enrichir d*un seul trait. Non seulement
mon p^re a souffert, mais il a vu souffrir les au-
tres. II a pu ainsi reconnaitre certains domaines
de Fempire du mal ou Fignorance actuelle, s'ins-
pirant des vieuxgeographes, met encore des tigres
et des lionSj c'est-^-dire des formules creuses. Un
jour que je lui expliquais Fentrecroisement des
faisceaux nerveux dans la moelle et le cerveau,
il s'ecria : « L'attelage de Platon! » Le rfeve ainsi
rejoignait le reel. C'est cette tendance que je re-
marque en toutes ses notes sur la douleur. En un
endroit, il compare ceux que la paralysie envahit
satyres changes en arbres, aux dryades petri-
En un autre, il soupire : « Je pourrais dater
_ouleur comme cette charmante M^'° de Lespi-
^ son amour : a De tons les instants de ma
9
011
D8 ALPHONSE DAUDET
vie ». Ou bien, c'est une ironie douce : « Hypo-
€ondrie, lisez, ignorance des medccins. »
Que devient Torgueil chez celui qui souffre,
<jue devient la tendresse, que devient la charity,
que deviennent les passions vives, la volupt6, la
haine? Comment s'altferent la vie de famille, les
rapports entre les 6poux, p^re et enfants, les amis?
Comment s'habitue-t-on au mal, se resigne-t-on,
ou quelle est la r6volte? quelle forme prend elle?
selon quels efforts? Autant de questions trou-
blantes auxquelles il r6pond avec une franchise
absolue, d'apr^s sa dure experience, ou qu'il laisse
dans le doute, si telle est son humeur. Les varia-
tions m^mes de cette humeur, il les passe en revue
avec une philosophic r6sign6e, et il est admirable
de voir comme il r^siste par la volont6, comme il
oppose aux attaques les ressources d'un moral
opinitoe. Je le vois encore assis dans le petit
jardin de I'hdtel Mas h Lamalou, entour^ de ma-
lades, leur pr^chant F^nergie, rassurant les in-
quiets, s'achamant aux d6sesp6r6s, leur faisant
entrevoirun arr^t, une regression possible : « Les
m6decins n'en savent pas plus que nous. lis en
savent m6me moins, parce que leur connaissance
est faite d'une moyenne d'observations, en g^n^^^l
hdtives et incompletes, et que chaque cas est p
ticulier. Vous, Monsieur, vous avez tcl syn
t6me ; vous, tel autre. II faudrait vous joindr
LE MARGHAND DE BONHEUH 9^
Madame pour obtenir quelque chose qui res-
semblat a mon martyre k moi. Les instruments du
bourreau sont tr^s divers. S'ils ne vous effraient
pas trop, examinez-les. II en est de nos tortures
comme des tenebres. Eljes s'^claircissent, se dis-
sipent par Fattention. Changeons un peu le&
beaux vers de Hugo :
U n'est point de douleur comme il n'est point d'alg^bre^
Qui r^siste au milieu des ^tres ou des cieux
A la fixity calme et profonde des yeux.
« Tenez, maintenant je parle, j6 fais aie ! ouie T
Et mon sermon me soulage moi-m6me, je me
frictionne enfrictionnant... Puis que ceux d'entre
vous, qui ont une famille qu'ils cherissent, consi-
d^rent leur mal comme un paratonnerre. La des-
tin^e se satisfait sur eux. Evitez I'^goisme. II ren-^
force la souffrance. II la rend atroce et plus rude.
N'ouvrez pas les gros livres. Vous n'y recolterez
que terreur, car ils ne traitent que des cas extremes.
La iBgure effaree de Diafoirus suffira, si vous lui
presentez un signe inedit, qui ne se trouve pas^
dans le dictionnaire. Get emoi m'amuse tellement
que j'en inventerais, dessignes; mais il ne faut
— 'nt abuser, car Ton vous traite ensuite de malade
*mnairey Ton cesse de vous plaindre. Or, nous
js gens du Midi, qui sommesici en majorite,
aimons qu'on nous dorlote. Moli^re Tavait
100 ALPHONSE DAUDET
bien vu quand il vint a Pczenas. Argan, c'est
Orgon prononc^ h la provenQale, et Orgon se
retrouve dans Tartufe. On devrait jouer le Malade
avec Taccent de chez nous. Ce seraitd'un comique
irresistible. »
Par ces discoiirs, et par bien d'autres, par son
exemple et sa verve, mon pere ragaillardissait
les malheureux en ce triste pays, que, remontS
dans sa chambre, il comparait a TEnfer de Dante,
tellement Ton y trouvait des 6chantillons de tons
les supplices. Et cette action en partie double,
(T observateur et de consolateur^ est Timage iBd^le
de sa nature.
On pense qu'il s'interessaitaux illustres patients
d'autrefois. II connaissait a fond la maladie de
Pascal, celle de Rousseau, celle de Montaigne,
celle plus proche de Henri Heine. Mais il se gar-
dait soigneusement des hypotheses sangrenues ou
se sontru^snosplus recents psychologue^ et Tas-
similation du genie a la folic, par exemple , lui
faisait lever les 6paules.
L'alliance de la pitid et de la douleur 6tait pour
lui un theme incessant : « Celui qui n'a pas eu
faim, qui n'a pas eu froid, qui n'a pas souffert, ne
pent parler ni du froid, nidelafaim, ni dela s "'
france. II ne salt m^me pas tr^s bien ce que %
que le pain, ce que c'est que le feu, ce que (
que la resignation. Dans la premiere partis
f
LE MARCHAND DE BONHEUU 101
raon existence, j*ai connu la mis^re, dans la
seconde, la douleur. Ainsi mes sens se sont aigui-
[ ses ; si je disais a quel point, on ne me croirait
pas. Certain visage en detresse, au coin d'une rue,
i m'a bouleverse Tdme et ne sortira jamais de ma
memoire. II y a des intonations que j'6vite de me
rappeler, pour ne pas pleurer bMement. Ah ! les
> comediens ! Quel g^nie il leur faudrait pour repro-
duire ce qu'ils auraient 6prouv6! Ni tremolo, ni
exag^ration... L'accent juste... le mervcilleux.
accent juste... qui sort des entrailles. »
Aussi toute note fausse dans Fintonation, tout
essai de sensiblerie mensong^re, les simagrees
philanthropiques, la « bonne dame » et le « bon
monsieur » , ce qu'il appelait la voix de gorge,
Texasperaient. J'ai vu des maladroits, le sachant
charitable, se vanter devant lui de sacrifices, de
bienfaits imaginaires. L'ironie s'amoncelait dans
ses yeux soudain nbirs et brillants. II « coupait »
rhypocrite par quelque exclamation deconcer-
tante, ou bien exprimait son incredulity avec une
douceur sournoise qui mettait la franchise en
jr*- Les lecteurs n'ont qu'a se reporter aux por-
t de d'Argenton, de M""' Hautman, d'Elisee
J '^,. Mais aux figures de roman les plus com-
j manque, comme il le disait « la moiteur
d
102 ALPHONSE DAUDET
Nous sommes en landau. Le ciel est clair. Au
bord de la grande route est assis un loqueteux :
face obscure, pas de linge, des yeux de colfere et
de lassitude. La splendide nature 6tincelle autour
du vagabond, comme pour exasp6rer sa d^tresse.
Bon gr6 mal gr6, il faut qu'on s'arr^te. Mon p^re
ne pent descendre, mais il parle k Thomme tandis
que je transmet Taumdne du « monsieur riche »,
et il s'informe famili^rement, avec une bonhomie
conciliante, le desir si vrai d'excuser la dispropor-
tion que la maigre figure s'apaise et se detend. On
repart... alors, mon doux ami : « Les chevaux, le
cocher, la voiture, tout conspire pourqu'on passe
au large, toutlutte contre la charit6, tout s'indigne
contre le traine-savate. C'estcela, la fortune. Des
coussins du landau on ne voit pas les pauvres. lis
font partie d'un autre monde; les favorises se
d6tournent. Mais les regards des malchanceux
amassent de la haine... Rien ne se perd... comme
en chimie. »
Parmi les oeuvres en preparation, une des plus
importantes, dont nous poss6dons de nombreux
fragments et le plan general, a pour titre : La (^n^
ravane,
Le lien du livre est un voyage en roulotte, i
lis6 par deux couples d'amis, hommes et femm
de caract^re opposite, devive intelligence, er
LE MARGHAND DE BONHEUR 103:
lesquels se joue un drame de passion et de^ <
jalousie, tandis qu'ils parcourent les plus beaux
pay sages de France. Mon pere admirait et con-
naissait les prirtcipales contr^es de notre pays si
divers ; il insistait sur Finfluence du terroir, des
habitudes locales. Traditionnaliste dans Fdme,
bien que par d'autres c6t6s revolutionnaire, il
celebrait dans sa causerie les merveilleux aspects
de la Bretagne, de la Normandie, de la Touraine,
de I'Alsace, de FArd^he, du Lyonnais, de la
Provence, du Languedoc. II avait fait une 6tude
approfondie des caract^res regionaux. Sa pre-
miere question h un inconnu, a un debutant,
etait : « Ou 6tes-vous n6? » Sitdt renseign^, il.
cherchait dans sa vaste memoire les « domi-
nantes » de Tendroit- A force d'examiner ses
propres origines, il s'6tait fait une methode, et
les sautes de temperament le long de tel fleuve
ou de telle vallee excitaient sa curiosite au plus
haut point : « Le Normand, c'est le Gascon du
Nord. » — « La finesse lorraine: une vue courte,
parfois un pen seche, des hommes et des ev6ne-
ments. » — « Ne pas confondre la Provence avea
le Midi des pierres, THerault, le Languedoc. Elle
t de ritalie. lis pr^parent TEspaghe. » —
'nagination logique de la Touraine»( Rabelais,
1 rtes) diff^re profondement de la ciweehouT-
^ onne, de la fougue m6diterraneenne. » —
ICi ALPHONSE DAUDET
<( Colore de femme, colore de M(§diterran6e, en
surface. Dix pieds de calme sous un pied
d'ecume. » — « Le type dii Parisien, Panurge, ne
s'est pas modifie depuis Gargantua, Jele retrouve,
semblable h. lui-mfeme, chez dix de mes cama-
rades. » — « Le mensonge du Nord, pedant,
tenace et tristCj bien different de notre mensonge,
»
qui court, change de sujet, rit, gesticule, aboutit
brusque ment h, la sincerite. »
II avait un schema tr^s significatif de la ville de
Lyon, et du temperament lyonnais, frequents
pendant toute sa jeunesse. « Les deux coteaux,
Fourvi^re et la Croix-Rousse. Les deux fleuves, la
Sa6ne et le Rhdne. Mystiques et canitts. La ten-
dance aux id6es gen6rales,d'une part: Ballanche,
Blanc Saint-Bonnet. De Tautre, le gout du minu-r
tieux, Torfevrerie : Jos6phin Soulary. Ici, Puvis
de Chavannes; la, Meissonier. Ce parallele doit
se poursuivre jusque dans les esprits scientifi-
ques. ))
« Pourquoi des hommes sinc^res et amis du
r6el n'6criraient-ils pas soigneusement, au lieu
de se perdre dans des volumes de vers que nul ne
lit, I'histoire du coin qu'ils habitent et cultivent.
La forme romanesque s'y prfeterait admira
ment : habitudes, legendes, ce qui frappe 1
fance, le parti que tire I'imagination populaii.
puerile de la for^t, de la montagne, du ruis*^'
LE MARGHAND DE BONHEUR 105
du village ; ce qui subsiste d'autrefois ; ce qui ne
s'est point degrade. Je ne demande point pour
chaque clocher son Mistral. Le grand po^te est
rare. Mais il ne manque pas d'esprits conscien-
cieux pour cette admirable besogne. On serait
stup6fait des richesses intellectuelles et morales
de la France ; c'est un tr^sor qu'on gache : les
costumes^ les patois, les r^cits. — les beaux
contes gascons de Blade ! »
Un tel livre, assez compact, sur le P6rigord,
de M. Le Roy, . que lui avait recommand^ son
ami le s6nateur Dussolier, Tenchanta. Je me
rappelle le titre : Le Moulin du Frau, II le
vantait Jt tous ses amis. 11 me le pr^ta. C'etait
une ceuvre complete oii I'auteur se donnait
entierement, racontait sa Petite patrie avee
un souci prodigieux du vrai : « Que ne I'imite-
t-on! s'6criait mon p^re. Je suis avec joie les
consequences de Timpulsion qu'a donn^e Mis-
tral. S'il a agi dans le domaine po6tique, Dru-
mont, lui, a agi dans le domaine social. Le sens
profond de sa hardiesse est analogue. Le retour k
la tradition ! Voila ce qui pent nous sauver, dans
la deroute contemporaine. Toujours j'ai eu Tins-
ti--^ de ces choses. EUes ne me sont apparues
D nent que depuis qUelques ann6es, grdce aux
e] ^ de mes deux grands amis. II est mauvais
d dre entierement ses racines, d'oublier son
106 ALPHONSE DAUDET
clocher. Cette vie de Maillane est id^ale ! Non
seulement cultiver son jardin et sa vigne, mais
encore les c^Iebrer, ajouter par la gloire a la
I6gende, renouer la chalne des anc^tres! II est
singulier que la poesie ne s'attache qu*aux objets ']
venus de loin,.d'un long usage. Ce qu'on appelle
leprogres, mot vague et bien douteux, suscite les
parties basses de Tintelligence. Les parties hautes
vibrent mieux pour ce qui a touch6, exalte une
longue serie d'imaginations issues les unes des
autres, fortifiees par la vue des m^mes paysages,
la senteur des mftmes ar6mes, le toucher des
m^mes meubles polis. Les vieilles, tr^s vieilles
empreintes, descendent jusqu'au fond de la me-
moire obscure, de cette memoire de la race que
tisse la foule des m^moires individuelles. EUes
se joignent, les vieilles empreintes, & tout
Teffort des laboureurs, des vignerons, des fores-
tiers. II en est d'elles comme de ces racines qui
serpentent et se mfelent a la terre nourrici^re,
s'enchevetrent, confondentleurssucs. Lespo^mes
didacUques sur la vapeur, Felectricit^, les
rayons X ne sont pas des pofemes. Je devine bien,
parbleu, Fobjection exceptionnelle : oui lech autre
do Favenir, TAm^ricain sublime, le lyrique W^^*
Whitmann ! Mais il est d'un pays sans ancitre
C'etait la un de ses themes habituels. II
traitait avec une vigueur, un richesse d'ima"
LE MARCHAND DE BONHEUR 107
incomparable, car toute sa sensibility se mettait
en branle. L'amour de sa Provence lui montait
aux l^.vres :
I « Sache-le, L6on, le marchand de bonheur, je
I le suis, lorsqu'au jeune homme qui vient me
^ voir, arrogant ou timide, son petit volume a la
main, je dis : « De quel pays? — De la..., Mon-
sieur. — 11 y a longtemps que vous avez quitt^ la
^ maison et les vieux? — Tant de temps. — Y retour-
( nerez-vous? — Je ne sais. — Pourquoi pas tout
de suite, maintenant que vous avez tdt6 de Paris!
Sont-ils pauvres? — Oh non! Monsieur, dans
Taisance. — Alors, fuyez, malheureux. Je vous
vois ind6cis, jeune, impressionnable. Je ne crois
pas qii'ily ait en vous, actuellement, cette 6nergie
d'un Balzac qui bouillonne et fermente dans sa
) mansarde. Ecoutez mon conseil, vous me remer-
cierez plus tard. Rentrez au bercail. Faites-vous
una solitude dans un coin de la maison ou de la
ferme. Promenez-vous dans voire memoire. Les
souvenirs d'enfance sont la source vive et non
f empoisonn^e de tons ceux qui ne possedent pas
un pouvoir d'6vocation magistral. D'ailleurs, vous
verrez... Vous avez le temps... Faites causer ceux
q--- -ous cntourent, les fermiers, les chasseurs,
I .es, les vieux, les vagabonds. Laissez cela se
I »dre. Et, si vous avez du talent, vous 6crirez
I **e personnel, qui aura votre marque, qui
i08 ALPHONSE DAUDET 1
intdressera vos confreres d'abord, le public '
ensuite, si vous avez la chance de trouver pour
cadre un bout d'intrigue bien menee ».
— Mais, p^re, il doit Hre rare que le jeune "=
homme t'ecoute. II te croit envieux de sa future ;
gloire. II atoute pr^te la reponse : « Vous-mfeme, i
Monsieur, n'avez pas agi de cette maniere et iie
vous en ^tes pas trop mal trouv6. »
' II sourit, r^fl^chit une seconde, secoue la cendre <
de sa pipe et repond : « Certains m'ont ecoute. \
J'ai cit6 I'exemple de Baptiste Bonnet, de cette ^
Vie d'enfant que suivront deux autres volumes, I
pareillement r6ussis, je Fespere. Bonnet s'est j
manifeste po^te admirable, rien qu'a raconter ce
qu'il avait eu devant les yeux, ses yeux de lyrique
observant. Imagine ce qu'eut ete de lui une
ebauche de roman ou de po^me en frangais, cette {
langue qu'il poss^de mal, sur un sujet qui ne
viendrait pas de son coeur. Oui, Bonnet, et com-
bien d'autres I Le marchand de bonheur n'est pas
un entile. A ceux qui ont eu la joie des voyages,
des s^jours en pays etrangers, il demande le recit
de leurs impressions. Profitez de la chance ines- '
timable qui vous a rempli le cerveau de sons, de
couleurs, d'odeurs nouvelles. Pauvre petit ^-->
si^re, mort aujourd'hui, dont le premier, I il ,
effort, Fumeiir d'ophim^ annongait un si . d
talent ! Bonnetain aussi a su tirer parti de '^ i-
LE MARGHAND DE BONHEUR 100
vers6e de Tunivers. Certes Loti est un ^crivain
genial, mais il n'a point ferm6 la route des navi-
gateurs et des r^,veurs. Et, quant aux glorifica-
I teurs de leur logis, de leur berceau, voici Roden-
' bach, le plus exquis, le plus raffine des poetes et
\ des prosateurs, tout tremp6 dans les brumes iOia-
i mandes, dont la phrase a la douceur des beffrois,
'' latendre dorure des chesses et des vitraux; voici
Y Pouvillon, a qui nous devons la physionomie
I complete et pleine de charme de la region mon-
talbanaise. Les exemples sont infinis. Nomades
I ou s^dentaires, que tous conform ent leur oeuvre h
leurs d6sirs et chantent ce qui les enchanta. »
Nous ne sommes pas loin de la Caravane, De
telles causeries embellissent les journees des
voyageurs, sont tenues a un tournant de route,
devant le pare d'un vieux chateau, tandis que la
nature s'assoupit par le cr^puscule et que les do-
mestiques pr^parent le repas. Selon son caractere,
chaque personnage devient Tavocat d'une th^orie
eonforme h. sa structure morale. Les sujets sont
amends par les hasards du dehors, comme cela
arrive quand nous nous laissons d6licieusement
aller au cours de nos pens6es.
« Mais, ajoutait mon pere, je ne leur permettrai
p longtemps philosopher, de fatiguer le lec-
t •jeurs opinions suivront la courbe de leurs
3 "*3s. Je ne veux point de marionnettes char-
10
no ALPHONSE DAUDET
gees de sentences ou de r6cits. 11 faudra que le ^
sang circule, »
Quand le « marchand de bonheur »> s'entrete-
nait, par hasard, de politique, il insistait grande-
rnent sur la lutte sourde et continue de Paris et de
la Province. II y a quelques annees, M"* Adam,
ma ch^re « patronne », que mon p^re admirait '
pour ses facultes divincUoires^ son don de pro^
phytic ^ son ardent patriotisme et tant de hautes
et nobles qualit^s qui ifont d'elle une des pre-
mieres Francises, M** Adam, a laquelle il gardait '
une chaude reconnaissance pour ses bont^s a
mon endroit, eut Tid^e de transformer la Nouvelle
Revue.
Eile s'adressa a son ami Daudet dont elle con-
naissait la sagacity pour tout ce qui touche aux
« periodiques » et aux journaux. II fut cat6go- *
rique : « Ma grande aiaiie, ma ch^re amie, j'ai
longtemps song6 moi-mdme a ^tablir une Revue
de Champrosay ou j'aurais eu, je crois, le tact de
distribuer Touvrage selon les aptitudes de chacun.
« Vous n'ignorez point qu'une des plus grosses
questions contemporaines est Tantagonisme latent
de Paris et de la Province, Cela s'est manifesto *"
tr^s vivement en 1870, et, apres la guerre >
inimiti^s des petits clochers contre Notre-D ,
les souvenirs du Siege et de cette strange et
LE MARC HAND DE BONHEUR 111
*
morable separation du coeur d'avec les vaisseaux,
les rancunes se perp6tuerent. Yous eu trouveriez
encore qx&elques reflets dans les pol^miques de la
presse provinciale^ de cette presse que twent le
tel^graphe et la rapide propagation des nouvelles. »
Je puis bien rappeler le tour des paroles et le
sens general du disconrs, mais ee que je suis im-
pnissant a reproduire, c'est la pittoresque lev^e
d'argnments, T^clair des regards, le cher sourire,
les gestes minutieux de la main tenant le porte-
plnme.
« Ce n'est pas a vous, ch^re amie, que j'appren-
drai les ressources considerables de la province,
materielles et morales, pour parler comme un
depute ; mais ce que nous sentons Fun et Tautre,
plus vivement que n'importe quel parlementaire,
c'est la necessity de donner un peu d'air et de vie
a ees membi^es que la tete est en train de fatiguer
et de ruiner. Decentralisation est un de ces
grands mots qui ne disent rien a Tesprit. Avec
votre Revue, vous avez une arme. A votre appel
repondront les professeurs d'Universite, les jour-
nalistes instruits et renseign^s qu'on trouve dans
la presse provineiale subsistante. Ainsi, vous
constituerez, chez vous, une sorte de ministhe
y *^lis(e ou vous accepterez les reclamations
_ales ; ou, sans ^pouser les querelles de
< *^T, vous nous tiendrez au courant de ces
112 * ALPHONSE DAUDET
querelles; oti vous nous parlerez des industries
d'ici, de Ik, de la grande culture, de ses objets,
des « eaux et forfits » ; gr&ce a voire activity et h
un effort continu, vous r^ussirez peut-6tre a*r6-
tablir les communications malheureusement
coupees entre les esprits rapides des Parisiens,
les intelligences plus lentes, plus serieuses par-
fois de la province; et dans notre France, quand
une etincelle a jailli, il y a bientot le feu par-
tout. »
Stance tenante, M"*' Adam organisa une s6rie
d'adroits questionnaires qui furent envoyes aux
provinciauXy fonctionnaires et autres, les plus
notoires, et aujourd'hui une partie importante de
la Nouvelle Revue sert de ralliement et de chaire
k des paroles qu'on n'entendait pas. A cette occa-
sion m^me, je fus charge de Tarticle de debut:
Paris et la Province^ que j'^crivis en quelque a
sorte sous la dictee paternelle.
Nul doute que mon p^re vieillissant eut donnS
suite h. ce projet de la Revue de Champrosay.
II n'6tait pas semblable a beaucoup de ses con-
temporains qui maudissent la Presse, quitte k lui
demander des services. Autant il meprisait la
reclame, autant il s'int^ressait k ces forn
verses de renseignements qui ont, en quc s
annees, modifie la physionomie des grands ^
4
LE MARCHAND DE BONHEUR H3
diens, S41 avait dans son amitie des pol^mistes
comme Rochefort et Drumont, il admirait en
M"'' Adam Tesprit d'ordre, d'organisation, cette
competence universelle qui stup^fie quiconque
approche la grande patriote; il n'^tait jamais
plus heureux que quand la « maudite politique »
permettait a son vieux camarade Adrien Hebrard
de venir causer avec lui." Quelles parties de rire
alors faisa,ient ces deux meridionaux, renseignes
sur tant d'hommes et d'evenements, ayant acquis
tant d'exp6rience et n^anmoins sans aiiiertume !
Or, ceux-lk qui sont au spmmet, aussi bien que
les plus modestes reporters qu'il recevait avec sa
gentillesse et sa bonhomie ordinaire, peuvent
temoigner de sa sagacity, de son jQair. Nul ne
devina mieux que lui les gouts, les bizarreries,
rhumeur changeante du public. Nul n'avait
etudi6 davantage les variations de « la foule li-
sante », laquelle n'est point la m^me que la foule
agissante et bruyante. II etait partisan r6solu de
la liberty totale de la presse, merveilleuse soiipape
de sUtreti. II r6p6tait : « II n'y a pas en France de
gouvernement capable de r6primer la parole
6crite; tout effort en ce sens, ainsi que sous TEm-
n'aboutira qu'Ji renforcer I'ironie, empoison-
Uusion, doubler, tripler I'etrange puissance
defer. On ne s'imagine pas aujourd'hui la
.' g6n6rale que fut le terrible article de
iO.
114 ALPHONSE DAUDET
Rochefort h la mort de Victor Noir, « ce tonnerre
^ncadre de deuil » qui transforma, figea la capi-
tale en une multitude de silhouettes immobilesy
pesant la virulence de chaque trait » .
II ne prit aucune part au boulangisme, car il
ne se passionnait que lorsqu'il s'6tait fait une
•opinion claire et ind6pendante, mais il s'int^-
ressa a ce mouvement comme « a la combinaison
>d'un sourd malaise anti-parlementaire avec une
pouss6e patriotique ». Le jugement de la Haute-
Cour, qyi condamnait Rochefort & Texil pour des
4irticles de journaux, Tindigna : « C'est la re-
vanche stupide et mesquine d'hommes sans
•esprit, de bas politiciens contre un ^crivain d'in-
liniment d'esprit. lis affectent de m^priser le
pamphletaire, qui fut pourtant une des causes
premieres du regime actuel dont ils s'en-
^raissent, et ils le redoutent assez pour le ban-
nir. Ils paieront cher cette infamie. » Le Panama
s'est charg6 de realiser la prediction.
On nous plaisantait, lui et moi, a la maison,
pour Tavidite avec laquelle, d^s le matin, nous
nous disputions les journaux. II lisait avec une
promptitude remarquable; rien d'important ne
lui ^chappait. II ne r6si9tait pas au plr^"'-"
d'^crire aussit6t un mot de felicitation k Tau^
de Tarticle qui lui avait plu. II retenait les n
nouveaux; Ik, comme dans le livre, toute a'
LE MARCHAND DE BONHEUR 415
rence de talent Tenfi^vrait. II voulait voir le si-
gnataire, le faire causer, Taider d^s le d6but. II
arrivait parfois qu'il renvers&t les r6les ; il con-
fessait le reporter envoys pour recevoir sa con-
fession. Plusieurs, aujourd'hiri c6lfebres, se rap-
pellent ses encouragements et la mani^re affable
dont il rassurait la timidity : « Conseiller les pe-
tits ^confr^res, cela rentre dans le r6le du mat-
chand de bonheur. Quand je regois un de ces
jeunes gens qui gagnent p^niblement leur vie h
iant la ligne, je me rappelle mes debuts et je
songe que j'ai peut-fetre devant moi un homme
d'avenir, de vrai talent. »
A tons il distribuait semblables conseils : « Ce
m6tier que vous faites et qui vous rebute, vous
servira plus tard. Par lui vous aurez p6n6tre dans
beaucoup d4nt6rieurs, appr6cie pas mal de carac-
tferes, assists h plusieurs comedies. L'information,
telle qu'on la pratique, n'est pas venue de New-
York ou de Chicago. EUe est sortie du roman
r£aliste. EUe correspond au besoin de sinc6rit6
qui de plus en plus 6treint les esprits. » Quand
ses paroles ^taieiat d6viees ou rapport6es de tra-
vers, il s'ecriait avec indulgence : « Les historiens
po +T.ompent bien, les plus aust^res, les plus siirs
i x-m^mes! Pourquoi ce gar^on ne se trompe-
1 il pas? La v6rite est une terrible d^esse
ite. Tout ce qu'il y a de subjectif dans le
116 ALPHONSE DAUDET
narrateur, depuis ses passions jusqu'Ji sa myopie,
jusqu'k une chaussure trop 6troite, lutte contre
son d6sir d'etre un t6moin fiddle. Voyez le plus
petit fait, le plus mince Episode. Comme il se
d6forme en une seconde ! Comme il prend une autre
tournure dans la bouche de Tun ou de TautFe !
Rappelez-vous le conte symbolique d'Edgard Poe,
le Double assassinat de la rue Morgue, les mul-
tiples interpretations des auditeurs. »
II s'amusait a distribuer par avanee la besogne
dans la Revue de Champrosay : « De Champrosay,
c'est-^-dire que je ne subirais point la pression
de Paris, de Toptique de Paris; que je tdcherais
de classer les 6v6nements selon leur importance.
A un tel, qui a de bons yeux, du jugement et le
don du style, je confierais les tribunaux; a tel
autre, qui a des facultes humoristiques, la Cham-
bre. Beaucoup perdent leur force dans des contes,
des fictions imaginatives, qui, appuyes par le
r6el, acquerraient une vigueur impr6vue, Surtout
je voudrais que ma revue fftt vivanie, qu'elle.
apportdt au lecteur la sensation d'un « organisme
en activite ». Je voudrais payer mes coUaborateurs
largement, pour les lib^rer du souci d'argent, et
pouvoir beaucoup exiger d'eux. Je ne ferais p'^int
un periodique dogmatique, parce que je ro'^ i
le mensonge convaincu, mais je donner. i
parole a toute opinion eloquente. »
LE MARGHAND DE BONEJEUR ill
II faisait alors Texamen des richesses inex-
ploit^es, des mines de renseignements et d'anjec-
dotes que seraient les industries, les branches de
commerce, les physionomies dies divers quartiers,
les « confessions des humbles », du marchand de
marrons au cocher de fiacre : « Je tdcherais que
dans chaque num6ro il y eut une enqu^te solide
surune injustice, un tort grave, un abus de pou-
voirj et, afin d^avoir les mains libres, je paierais
mes billets de chemin de fer, de theatre, etc. »
11 fut emp6ch6 de realiser ce projet par la ma-
ladie d'abord, puis par son oeuvre m6me, qui acca-
parait sa puissanx^e de travail et lui rendait impos-
sible toute besogne ardue de surveillance et de
direction. II dut se contenter de suivre les efforts
d'autrui. Jean Finot n'ignore pas Tinter^t qu'il prit
h la Revue des Revues, 'h ses curieuses en quotes, a
ses g6n6reuses campagnes en faveur des Arm6-
niens.On a racont6, dans les notices necrologiques,
comment, sur Tinstigation de Finot, il eut la joie
de sauver la vie a un illustre 6crivain de la-bas,
prisonnier des Turcs, dont le supplice etait d^ja
pr^t. II ne fit point, a cette occasion, un manifesto
i, grand fracas, qui eut 6t6 sonore et vain. II pr^-
f<5ra Taction directe et discrete dont les compa-
du malheureux, libre aujourd'hui, gardent
._^moire une grande reconnaissance. L'Eu-
^''^illeurs ne les a point gdt6s.
il8 ALPHONSE DAUDET
Mon p^re avait promis k la Revue de Paris une
^tude de moours intitulee Quinze ans de mariage,
laquelle e(it 6t6 le r^suin6 de son experience con-
jugale et patenielle. Ce petit groupement qu'est
la familJe avait particuli^rement attire son atten-
tion : « Les circonstances ordinaires de la yie, les
pins humbles et les pins fr^qnentes, sont anssi les
moins ^tudi^es. Montaigne, Diderot et Konsseau
mis h part, j'ai toujonrs 4te frappe du dedain qne
les esprits superieurs temoignent a ce que j'appel-
lerai la « menue monnaie de Texistence » : admi-
rable sujet, s'il en fut ! Balzac a ecrit le Contrat
de Mariage, Y Interdiction. Le drame de Fh^ritage
est, chez lui, complet. II projetait une Pathologie
des corps sociaux. Pourquoi le philosophe ^lude-
rait-il les probl^mes familiers,les plus ardus pent-
*tre?»
A mon frere et h moi il disait : « Jamais je n'ai
<5ontrari6 vos desirs^ vos soubresauts, les varia-
tions de la jeuriesse, que parfois Ton a peine h,
suivre et qui indignent les hommes graves. C'est
que j'ai reflechi aux droits et devoirs du p^re de
famille. Ou s'arr^te sa puissance? Dans quelles
limites peut-il en user? »
Nous ^prouvions chaque jour le b^n^fice dt
largeur d'idees. 11 d^sirait surtout avoir nc
<;onfiance enti^re. On se livrait a lui pleinemp
LE MARCHAND DE BONHEUR 11^
saas retenue, sans fsiusse honte. On s'aban-
donnait h son indulgence. Aucun aveu ne nous
coAtait
n usait peu de la r^primande. Au r6cit d'une
de mes sottises, il gardait son plus tendre sou-
rire, puis, revenant sur sa vie pass<6e, me citait
telle circonstance, une erreur analogue qu'il avail
rackets de telle fagon.
Avant tout, il avait I'horreur du mensonge :
« Ne cherche pas a me tromper, Tes yeux, ton
accent te trahissent. Comment veux-tu que je te
oonseille si tu me lances sur une fausse piste? »
II ajoutait : « Quant k vous, mes petits, je revis
dans votre jeunesse. Cette prolongation est
admirable. Lorsque vous m'embrassez a la hdte,
dfeireuxde fuir ma sagacity, je pourrais dnum^rer
les malices par lesquelles vous comptez ^chapper
au vieux p^re. Rassurez-vous, Faites vos ecoles
vous-mSmes. Mais racontez-moi vos scrupules,
vos regrets, ces hontes de la jeunesse qui font
que dans la nuit obscure, on mord, en gemis-
sant, son oreiller, »
II pensait que le premier devoir d'un p^re est
fl'AfrA le camarade moral de ses fils. II rappelait
erreur. une page ^mouvante de Montaigne,
vieux mar^chal de Montluc, je crois, se
ire d'avoir perdu son gargon sans lui avoir
120 ALPHONSE DAUDET
jamais laiss6 deviner quelle passion il avait
pour lui.
II 6coutait patiemment nos theories les plus
extravagantes, laissant aux circonstances le soin
de nous calmer. II semblait surtout d6sireux de
nous voir penser par nous-mfemes, a Tabri des
influences. Car,^ dans le domaine intellectuel, il
avait horreur de I'imitation : « Une des plus
terribles paroles est celle de Lucain que le
genre humain vit pour pen de persortnes. J'ai
le souvenir d'une multitude de physionomies et
de causeries. Je pourrais facilement faire le
compte des individualit6s et des id^es neuves.
Les uns, trop impressionnables, r6p^tent les
leQons apprises dans les livres et les journaux.
D'autres sontlesilotes d'un parti, d'une doctrine;
que de suiveurs! Quelle joie aussi quand on
entend un accent sincere ! On a de ces surprises.
Celui-la que Ton n'avait pas remarque, qui se
confondaitavec les autres, entre tout a coup enlu-
mi^re, prend du relief, se d^tachcIlssontTimage
de la vie, les couloirs de theatres un soir de
premiere. Chacun interroge son voisin^ tremble
de s'exprimer seul : — Ne pensez-vous pas?...
Quel est votre avis, cher maitre ? — N'est-il nas
strange que, malgre le troupeau, lee ceuv
classent, il se lasse un partage du beau
laid, de justes reputations emergent? »
LE MARGHAND DE BONHEUR 121
Que de fois nous avons agite ce difficile probl^me
de la persoiinalit6 artistique ! certains donnent
de grandes esp6rances, d^butent par une oeuvre
vigoureuse et nouvelle et subitement s'arr^tent
comme 6puis6s, a bout d'invention. II echappe a
la critique, le rouage intime des cerveaux. Souvent
la reflexion s'empoisonne parce qu'elle 6labore ce
secret. Voil^ pourquoi mon p^re conseillait, en
premiere ligne, Tetude dela nature, de ses formes
et de ses nuances. La pens6e qui d^vore sa propre
substance Finqui^tait : « Get admirable ecrivain
poss^de un pouvoir (Fautodestruction surpre-
nant », disait-il en parlant du philosophe Nietsche,
La forme continument amere et sarcastique de
ses aphorismes le rebutait aussi. II lui reprochait
surtoutde ne pas suffisammentjorenrfre rair.
Depuis pen d'annees seulement, je comprends
la profondeur de cette doctrine qui pousse Tecri-
vain ^ sortir de lui-m6me, a ne pas perdre le
contact avec la vie. La premiere condition de la
joie intellectuelle est d'organiser des sensations,
des sentiments. L'epuisement arrive vite si les
uns et les autres ne se renouvellent pas, se laissent
squ'k la trame* C'est la le piege de Tana-
mon p^re analysait sans cesse, mais s'arr6-
^'^int de lassitude. II avait porte sa machine
11
122 ALPHONSE DAUDET
pensante h la plus haute tension possible. Des
plus petites, des plus ordinaires circonstances il
tirait un parti surprenant. Geci nous expliqne
comment, malgr^ ses transes et ses douleurs^
malgr^ les attaques d'one implacable maladie, il
conserva jusqu'au bout celte clairvoyance et cette
traicheur d'impressions qui ^merveill^rent qui-
oonque I'ajpprocha.
II est certain que ia connaissance, Tobservation
poussees h ce degp6 sont deux grandes sources de
bonheur. La cause profonde en est que la person-
nalit6 se complete et s'enhardit. On se sent
d'autant plus ^02 qu'on aborde un plus grand nom-
bre des problemes, qu'on leur trouve plus de ces
solutions que les math^maticiens appellent ele-
ff antes. U^iegance fut, en cette acception, une
des qualites d'Alphonse Daudet. L'hygi^ne mo-
rale le preoccupait. Bless6 dans son corps et
condamn^ a une existence r^duite, il put appli-
quer tous ses soins aux parties nobles de son
esprit.
Je le complimentais un jour d'avoir dressS son
imagination : « Certes, repondit-il, je lui al
toujours impose comme limites la v6rit6 (
vraisemblance. Je connais son domaine fum*
ces con trees ou la fantaisieemporte les plusgrp
pontes. Mais un romancier ne doit point se
LE MARCHAND DE BONHEUR 123
mettre les debauches mentales d'un lyrique.
D'ailleurs, je tiens avant tout a remotion, et r6-
motion se perd quand les proportions humaines
sont d^passees. »
II me vantait constamment la justesse : « C'est,
si Ton veut, une qualite mineure, mais, sans elle,
rien de sincere. Elle seule cause ce petit frisson
qui parcourt le lecteur des pieds a la t^te etle
donne eonfiant^r^erivain. La justesse! Elle exige
parfois de durs sacrifices. II m'est arriv6 de sabrer
impitoyablement tel beau discours^ tel brillant
episode, afin de rester dans la mesure...
c( Et ce qui vaut mieux que I'application de
n'importe quel principe, c'est le don, Tinstinct du
superflu et du necessaire, le gout de rhannonieet
de la proportion. Nous autres modernes, par la
complexity de nos impressions, avons un peu
perdu, semble-t-il, cette vue claire et limpide des
anciens, cette realisation immediate d'un art
sobre et parfait. Dans Rabelais, dans Montaigne
chez qui Thumanisme se mdle a I'ivresse geniale,
6clot tout a coup, parmi le fourre des maximes ou
descriptions, une delicate fleur au parfum latin ou
grec; c'est le miracle de la reviviscence. Avec
quelles d6lices on la respire alors ! Comme elle
•e la page ! »
voit la gen^ralit6 des coHseils qu'il donnait
Mutants en litt6rature. C'est qu'il croyait
124 ALPHONSE DAUDET
Teffort spontan^ et individuel condition indispen-
sable du succ^s. « Les sermons des personnes
dgees ne servent qu'a faire bdiller d'ennui. Cha-
cun, a ses depens, doit acqu6rir son brevet. »
Oil le « marchand de bonheur » se retrouvait,
par exemple, c*est dans Fexpos^ des principes h
Taide desquels on evite Tenvie, Taigreur, Famer-
tume, plantes parasites du metier litteraire.
« II est certain que de mon temps on ne d6vo-
rait pas, comme aujourd'hui, les ancfetres. L'ar-
gent, le sale argent, ne troublait point encore
lescervelles, non plus que TappM des gros tirages.
C'est un fl^au contemporain. On n'ambitionnait
point cette enorme diffusion et ce vacarme qui
paraissent la marque du succ^s. Le succ^sl 11
6tait pour nous bien plus dans I'appr^ciation de
cinq ou six grands confreres v6ner6s que dans
Tenvahissement des 6talages. »
II revenait k toutes occasions sur cette « dou-
ceur d'admirer » dont le charme se perd dans
Tavalanche des mille : Pour cette g^n^ration
d'ecrivains, les apr^s-midi chez Flaubert demeu-
raient le plus brillant, le plus pr^cieux souvenir :
« Bah, nous ne nous vendrons jamais, nous
autres, disait Emile Zola avec m6lancolie! » Mais
les regrets s'^vanouissaient au bruit du bop
nerre qui roulait en toutes discussions un vac^
d'idces et de mots. Silencieux « peu lisible *
LE MARCHAND DE BOMIEUR 125
tenait dans un coin Tourguenef, estim6 de tons,
gardant ses impressions vraies pour lui seul. On ne
devait les connaitre qu'aprfes sa mort et elles
attristferent. D6ji se montrait Maupassant, tinaide,
et Flaubert vantait ses premiers essais. II y avait
aussi quelques savants, Tillustre Pouchet du
Mus6um, qui jouait dans cette societe le r6le de
Berthelot au diner Magny.
Souvent j'entendis de Goncourt ou mon p^re
regretter ces cordiales reunions ou le mot de
« confraternity » prenait un sens, ou la philo-
sophic des evenements passait par I'epreuve
d'une demi-douzaine de cerveaux robustes qu'en-
fi6vraient le contact et I'ardeur a briller : « Pour
ces journ^es-la, nous gardions le meilleur de
nous-m^mes. On songeait : je leur conterai cela,
ou bien : je leur lirai cette page et prendrai leur
avis. Aucune bassesse, aucune servijite, ni el^ves,
ni maltres... des camarades respectueux de leurs
anciens, se chauffant au reflet de leurs gloires, et
prouvant par leur choix qu'il y a dans notre
metier autre chose que Targent ou la vente. »
Je mc rappelais ceci, au P^re-Lachaise, sous le
jour blafard et triste d'hiver, tandis qu'Emile
"Ti quelques mots superbcs, disait adieu h
11 ami. Que Ton discute tant qu'on voudra
..antisme ou le naturalisme, I'utilit^ ou le
"* des ecoles, ce fut une belle heure litt6raire
11.
r7_l_
426 ALPHONSE DAUDET
celle qui r6uiiit dans de m^mes enthousiasmes
Gustave Flaubert, Ivan Tourguenev, Emile Zola,
Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Guy
de Maupassant, Ceard, Gustave Toudouze, et
quelques autres. Ce n'etait point la le cenacUj
le groupementd'ambitions deques, la potini^re oii
Ton d6molit les absents. Et, quand Flaubert
mourut, je revels leur douleur a tous; quelques
jours auparavant, il y avait a Croisset une reunion
de fideles, une petite partie litteraire d'oii ils re-
vinrent enchantes Je vois, parallelement, la
semaine qui preceda la mort de mon p^re, le diner
Balzac, organise pour renouveler ces belles tradi-
tions : lui, Zola, Barr^s, Anatole France, Bour-
get.... Ce fut cordial et charmant. Entre tant de
sujets, on parla de la mort. Bourget rappela que
Taine avait demande pour ses demiers moments
la lecture d'une page de Sainte-Beuve « afin d' en-
tendre quelque chose de clair ». L'on constata
aussi Funanime admiration a Tegard du grand
critique de Port-Royal et des Lundis.
Comme nous revenions en voiture, mon p^re,
heureux et emu, me dit : « Ces agapes sont indis-
pensables. EUes fouettent Fesprit, elles Fembel-
lissent. Par les idees ^chang^es, nous p^net*'^'^^
r^ciproquement nos cervelles. Nous voyor
m^me fait, le m6me Episode apprecie de t<
famous d'apr^s les caract^res et les habit
LE MARGHAND DE BOMIEUR 127
Pauvre petit dtner! je pense a mon Goncourt. II
s'eclaircira vite. »
On avait fait, pendant le repas, F^loge de Cher-
bnliez, que Fun de nous s'etait charg6 d'inviter
r^gulierement h. Favenir. Tous nous v6nerions la
modestie de ce grand ^crivaih qui poursuit coura-
geusement son oBuvre et^ sans se ranger sous un
drapeau, a^crittantdepagesremarquables. ((Ainsi,
murmuraitmonp^re, il n*y a point d^effort perdu.
Us mentent ceux qui representent notre humanity
comme un fourmillement d'injustice. II y eut une
seule Yoix ce soir pour convenir de la puissance
et de Tautorit^ k qui nous devons Ladislas Bolski^
le Comte Kostia, vingt superbes volumes ».
D'apr^s Alphonse Daudet^ il n'y avait, pour
arriver an bonheur, qu'une seule route, celle de la
justice.
Me voici an plus prfes du coeur que j'ai entrepris
de vous d6voiler. Si le g6nie est fait de sentiments
excessifs et qui s'accordent entre eux par le pri-
vilege d'une nature harmonieuse, si I'art d'6crire
vient de ce que ces sentiments ebranlent les mots
vigoureux, pittoresques, mettent en ceuvre une
" J verbale corrcspondante, si, entre les convic-
" que le cerveau coordonne et ces mouvements
main qui fixent sur le papier leur formule,
des voies directes et profondes, je puis
128 ALPHONSE DAUDET
aflirmer que le sens de la justice fut au talent de ^
mon phre le stimulant le plus certain et le plus
vif. Si les qualites morales impr^gnent jusqu'a la
mani^re, j^ajoute, sans crainte d'erreur, qu'il eut le
style de la justice.
Les plus petits Episodes de la vie nous le mon-
trent passionn6 pour ce qui est vrai, irr^conci-
liable adversaire de ce qui est faux. Nul plus que
lui ne reconnait ses torts, nul n'avoue mieux
s'^tre tromp6. II r6p^te h sati6t6 : « Ce me serait
un martyre que de m'ent^ter k une opinion
inique. » Dans les multiples debats de famille, on
le prend comme arbitre. II « s'assied sous le
chtoe », c'est-Ji-dire qu'avec une extreme patience
il ecoute et p6se les griefs, tournant et retournant
sa plume ou son monocle, le visage l^g^rement
. incline... parfois dans son regard un prompt sou-
rire. '
Une fois renseign6, il r^flechit quelques se-.
condes, puis, sans solennite, mais avec une dou-
ceur grave qui impressionnc,* ii 6met son avis et
Texplique.
II est bien rare qu*il ne convainque pas. J'ai
cherch6 k me rendre compte de son action imme-
diate sur un jeune homme violent tel que moi, .
qu'aveugle souvent le parti pris : j'ai trouv6 ,
raisons : Tune instinctive et Tautre morale
premiere est le son de voix ensorcelante, et
LE MARGHAND DE DONHEUR 129
qu'on ne saurait rimagiiler. Je ne fus pas le seul
a en subirle charme. EUe a tantd'inflexions, et si
douces, qu'il setnble que plusieurs personnes, qui
toutes vous seraient chores, s'adressent h vous
cbacune avec un accent particulier.
La seconde cause est une souplesse qui lui per-
met d'entrer dans les vues de celui qu'il veut
persuader, de se confondre avec sa nature et de
I'amener au parti le plus sage par des chemins
ou Ton se retrouve. Cette qualite-la fait le grand
romancier, le createur de types. Au fond de tout
g^nie, il y a de la seduction.
Ainsi je m'explique I'horreur de la tribune
qu'avait mon pere. Son action etait ce qu'il y a de
plus oppose a Vart oratoire, Nul artifice, nulle
hypocrisie. II gagnait un esprit; il n'eut pu ga-*
gner une foule. A celle-ci, il faut le discours d'An-
toine dans ce Jules Cisar de Shakespeare, que
nous lumes tant de fois, sans epuiser notre admi-
ration.
A I'individu, un autre discours conviendrait
mieux, celui, par exemple (que rapporte si ma-
gnifiquement Agrippa d'Aubigne), de Tamirale
de Coligny a son hesitant epoux, la nuit, tous
deux couches, tandis que retentit le tocsin des
I _lcJS.
'^ncore je retrouve la marque chretienne. A
1 jnce antique, la religion du pardon et du
130 ALPHONSE DAUDET
sacrifice substitua, par le confessionnal, une
autre forme d'action mieux adapt^e a cet indiyi-
dualisme dont on d^c^le les traces dans les predi-
cations de J6sus. D'Mre h. ^tre^ sans public ni
prestige, il s'agit de s'inQuencer, de se con-
yaincre. La parole est d'autant plus vague qu'elle
s'adresse h plus d'auditeurs. Par le petit nombre
elle se particularise et elle a chance d'etre d'au-
iant plus Jusie.
Alphonse Daudet avait fait une etude appro-
fondie de la vanite : « Alors que Toi^ueil est un
levier de tout Findividu et ne s'arrete devant
rien, la vanity diminue la conscience; Torgueil,
tension des forces vives, peut exasperer la jus-
tice ou Tarracher brutalement du cceur. La vanity
la detruit sourdement. Insinuante et insaisis-
sable, elle se glisse dans les replis caches, dans
nos mobiles les moins distincts. Souvent nous
nous demandons pourquoi cet homme a agi con-
trairement h son caract^re, avec une pareillema-
ladresse. C'est qu'il a c6de au pouvoirvaniteux, le
plus, expert, le plus raffine des maitres. »
II n'6tait pas rare qu'un fait de la vie courante
vint corroborer ces causeries morales par la « de-
monstration au tableau » .
Parmi ses connaissances, mon pere av: 5
type du vaniteux : « II doit venir aujourc
T^che d'Mre la. Nous le ferons alter. S'il est ' 5
LE MARCHAND DE BONHEUR 131
I ses bons jours, nous pouvons esperer des mots
I admirables, de cesmots qui sortent involontaire-
ment de la passion dominante, comme Balzac en
I irouve pour ses moments dramatiques »...
On sonnait, c'etait le « yaniteux ». Avant m^me
de s'asseoir, 11 commenQait aussitdt par nous en-
tretenir de ses succ^s, nous vanter sa famille et
I lui-m^me, faire ressortir les differences de situa-
) tion, la tristesse de la maladie « qui contraint les
plus actifs k rester dans leur fauteuil, les prive
d'uae gymnastique n^cessaire an cerveau ». Mon
p^re a sou vent fait la remarque que la vanite,
^ I'orgueil excessifs aboutissent a la cruaute. Les
« moitrinaires », comme il les appelait, perdent
1 toute notion sociale et morale, ne s'attendrissent
plus que sur eux-memes, et ce qui, dans Tuni-
I vers, offusque leur debordante personne leur
I paraii meriter toutes les catastrophes.
Cependant le « vaniteux » continuait. II en 6tait
' Il Fattendrissement, jouissant de sa propre sante
^ par le spectacle de I'ami malade. Mon p^re alors
\ rinterrompait. II affirmait ne s'^tre jamais mieux
I porte : « La gait<§ me revient, je fume ma pipe,
I heureux symptome ! Je travaille admirable-
n Prochainement j'irai h Champrosay. La,
d ^^ verdure et le soleil, il est certain que j'au-
r; "mine mon livre avant deux mois. » L'autre
^ fi H grimace... Tout a coup, sans transition
132 ALPHONSE DAUDET
«
et le plus naturellcmcnt du monde,son malicieux
interlocuteur lui contait Tapologue suivaiit :
« Un rat plein de suffisance, done envieux, alia
rendre visite a un autre rat, lequel venait de s'em-
poisonner. L'infortun6 se tordait de coliques dans
son magnifique domaine. En face de lui, le visi-
teur souflfrait de tranch^es plus 6pouvantables
encore, caus6es par son d^sespoir devant de telles
splendeurs. Voiis semblez jaune! — Moi^ non, ce
nest rien. Von est si bien ici. Mais vous-mSme? —
Oh! moi^je me porte a merveille^ je vous assure,
lis expiraient ainsi en face Tunde Tautre, ef I'en-
vieux mourait le premier. »
Pendant ce recit, je m'amusais fort de la mine
ind^cise du visiteur qui ne comprenait qu'^
moiti6. Lui parti, mon p6re riait de bon coeur :
« Le cher gargon souhaite ma mort. Son excla-
mation habituelle est: Comment^ vous travaillez!
Ne trouves-tu pas que le mot est chez lui une
veritable bosse? Ah la jolie 6tude, et gaie et
frauQaise, qu'il y aurait h ^crire sur ses pareils et
les envieux! L'un de ces damn6s m'avouait un
jour, avec une contraction de toute la tace : Vous
ne savez pas comme ga fait mal. Celui-la jouissait
positivement du r6cit d6taill6 de mes do;^
Je m'en apergus. Je Ten privai et, dfes lors e
prit en grippe. II etait k la t6te d'une ad.^
tration tr^s importante, une sorte d'autocra^^' s
LE MARCHAND DE BONHEUR 133
employes et subalternes, connaissant sa manie,
ne se pr6sentaient devant lui que geignant, se
lamentant, avouant des souffrances illusoires, la
ligure travers6e d'un bandeau. »
Sur TEnvie et la Vanite, les recits des petils
cahiers sont innombrables et je ne veux point
deflorer ces pages merveilleuses qui paraitront
bient6t en librairie : « Quand je relis mes notes,
je m'aperQois de la difficult^ de faire un person-
nage avec cet ensemble de ridicules que provoque,
entretient, accroit la vanity. C'est du gaz, du vide,
de la viande creuse ! »
II observait attentivement la vanite chez les
enfants et chez les femmcs.La naivete de ce vice,
en ces derni5res, Tenchantait : « Elles sont comme
des negresses avec Icurs verroteries. » II avait
6tiquet6 jusqu'Ji la vanit6 des malades, qui les
porte h exag6rer leurs souffrances. Un petit
inlirme de Lamalou lui avouait son contentement
devant la sympathie provoquee, la fiert^ de sa
triste voiture qui le faisait « different des autres I »
« Pauvres com^diens que nous sommes et
dupes de nos comedies I » II constatait combien
sont rares les hommes simples et siirs d'eux-
* 3, tels en particulier qu'en public, que ne
xe pas le fait de se sentir regard6s, observes :
'"ment nous, litterateurs, 6chapperions-nous
botinage, lorsque nos moindres gestessont
12
434 ALPHONSE DAUDET
«
6pi^s par une presse bavarde, lorsqu'on semble
rechercher noire avis sur les sujets les plus
6loign6s de notre competence ! »
Les acteurs (pensez h Delobelle) lui avaient 6te
line mine pr6cieuse de renseignements au point
de vue de la vanite. « En ces miroirs grossissants
Ton retrouve les efTets de torse, de regard, d'atti-
tude, habituels^ tons les hommes, mais deform^s,
amplifies par Toptique de la sc^ne, I'eclairage
d'en bas. » J'ajoute vite, pour ne pas firoisser la
plus susceptible des corporations, qu^Alphonse
Daudet eut pour plusieurs com^diens lasympathie
la plus afl'ectueuse. II faisait remarquer combien
les mechants, les malhonnMes, les fourbes sont
raxes dans ce milieu, comme Ton s'entraide :
« Ces 6tres la ont une existence factice. La r^alite
n'a presque pas de prise sur eux, Entre les repe-
titions et les representations, oil trouveraient-ils
le temps de se ressaisir, de se retrouver semblables
aux autres? Un comedien, retomb<§ dans la vie,
m'avouait la douleur profonde de cette meta-
morphose, Taveuglement de hibou en pleinmidi,
Tenvie qu'il portait aux camarades demeur^s
de Vaiitre cole de la rampe^ c6te mysterieux,
enchante, ou Ton incarne Tillusion humaip'* ^^
Pour certains comediens il eut une afFei
veritable. Je citerai entre autres Coquelin, I
et Lafontaine. Celui-ci Temerveillait par sa *-
LE MARCHAI^D DE fiONHEUR 135
m^moire, les innombrables souyenirs de la grande
epoque, notamment snr Frederick Lemaitre, roi
dn genre, type de la profession, chez qui les
qnalites et les d^fants furent egalement pouss^
k Fextr^me.
Quant aux comediennes, men p^re se montra
toujours aimable et respectueux vis-^-vis d'elles,
mais ce respect mfeme etait une fagon d'eviter
la familiarity de conlisseSy le tutoiement banal
qn'il avait en horreur comme tout ce qui n'est
pas sincere.
II me conseilla toujours, a leur 6gard, de ne
point mfiler le rfeve a la vie, de fair la d6sillusion
du r6el. II estimait que, si franches et si char-
mantes soient-elles, celles qui font m6tier de
changer d'Ikme comme de costumes offrent peu
de garanties k un cceur fiddle. Je ne pus jamais
lui faire admettre que cette souplesse m^me fut
leur eharme. II trouYait monstrueux que le d^sir
d'un seul fut eveille par le desir de tons, que Ton
admirat chez une femme Tadmiration des autres
hommes. Ce fut la une de nos querelles. Je
persiste a croire que, renseigne comme il Tetait
sur le monde des th^dtres, il eut du ^crire pour
P^*«^ joie une sortede Wilhelm Meister moderne,
< ' philosophic famili^re se fut rehauss^e par
1 episode de T^temel roman comique.
136 ALPHONSE DAUDET
Done, si Alphonse Daudet aiiuait la justice, il
n'en estimait pas luoins la justesse, et ce qui fausse
le naturel lui plaisait peu. Ces fagons de voir
s'enchatnent. La vanit6, TafFectation sont de
perp6tuelles causes d'iniquit^. Quel habile ad-
versaire du mensonge et de Thypocrisie! Com-
bien l.es fausses larmes I'^mouvaient peu! Com-
•
bien il 6tait difficile de lui en faire accroire. Le
moindre changement de la voix, le moindre tres-
saillement du visage, tout embarras du geste
suffisaient a Tavertir. Aussit6t lui-in6me se me-
tamorphosait, devenait cassant et dur. II lui
6tait insupportable qu*on escomptdt sa bonho-
mie.
II insistait sur ce qu'il appelait Vinjustice a
rebours, celle qui s'exerce a regard des riches et
des heureux, et qui, comme Xdkpitiirusse^ limit^e
aux sc6l6rats et prostitu6es, lui semblait une
monstruosit^ sentimentale. Ce genre d*affectation,
si frequent aujourd'hui, lui 6tait odieux, qui
consiste St ne plaiiidre les malheureux qu'au-
dessous de trois mille francs de rente et h. consi-
d^rer comme meritees les catastrophes des mil-
lionnaires et des puissants : « Moi-m6me, disait-il>
j'ai parfois a me defendre de sentiments de cet
ordre. lis sont detestables, comme tout ce qui
des castes en face de la destin^e. Est mau
tout ce qui ajoute a Tinjustice, celle-ci fut
LE MARGHAND DE BONHEUR 137
une exag^ration de la justice, un besoin mal com-
pris de revanche sociale. »
Au moment de la catastrophe du Bazar de la
Chariti il eut a const'ater d*illustres exemples de
cette injustice d rebours. Beaucoup « d'amis du
peuple » aflfectaient de ne pas plaindre des
« briil6es » a « dix millions pi^ce » comme je
Fentendis sauvagement avouer. Mon p^re s'irri-
tait : « Cabotinage ! Opinions 61ectorales, bonnes
pour les comptoirs de Chands-de-vin! Ceux qui
ont eu piti^ et qourage, dans Thorreur des cris et
des flammes, furent a la fois des humbles et des
braves. Le peuple vaut mieux que ses repr6-
sentants ».
Parmi nos rficents tartufes, le demagogue, le
faux jacobin 6tait Tobjet de son mepris. Il I'avait
vu de pr^s, le cabotin electoral, une main trem-
blante et sur son coeur, Tautre dans la poche
d'autrui. II en gardait un souvenir inefFagable et
Ton trouvera, dans Soiitien de Families un de ces
portraits en pied, magistral, comme il savait les
faire.
A un tel ennemi des « attitudes » quelle naus^e
donnait la vie politique ! Heurt6 perp^tuellement
p«« 1/1. spectacle des parlementaires, son sens de la
j ,e se transformait en colore. Ce qui Texasp^-
] lus que tout, r6talage de grands mots : « Ces
j '•^s-lk se figurent que les sentiments 6lev6s
12.
138 ALPHONSE DAUDET
ne sent que des attrape-nigauds, dont il sufiit do
faire les gestes. Je me demande comment un
homme de la valenr^ de la droiture de Clemen-
ceau a pn passer plnsienrs anntes dans un pareil
milieu! »
J'allai «u Congr^s de Versailles, il y a quelques
anuses, lors deT^lectiondn president actuel.Jefis,
au retour, le r6cit de ce que j^arais vu, cet abomi-
nable chaudron de sorci^res, ces faces terreuses,
crispSes, hypocrites, ces personnages noirs errant,
qu6tant, giiettant^ votant, dabaudant dans les
galeries de statues p&les, ces airs d'importance,
ces bras lev6s, ces chuchotements. La plnpart
semblaient des magistrals v6reux et torves^
m&chonnaient des mots tels que : « constihi-
tionnel... anti-constitutionnel au premier chef, »
D'autres; au milieu d'un groupe d'imbeciles rica-
nant, prof^raient h voix basse d*6pouvantables
secrets. II y avait chez toute cette canaille, trans-
pirant sous son masque composite et sournois, la
vanit6 d*en itre, de disposer du sort de la pauvre
France.
Gomme j'acheyais ce tableau, mon p^re, qui
m'avait 6cout6 avcc des yeux brillants, reprit :
i< Oui, pauvre France 1... Quand j'ai approcb^ i?^ ^^^
ces hommes, j'ai toujours ^t£ stup^fait de sa .
valeur, de sa prodigieuse niaiserie. Sauf de i
exceptions, on Voit au Parlement le rebut du p;
LE MARCHAND DE BONHEUR 139
le medecin sans clientele, Tavocat sans cause, le
vet^rinaire dont se m^iient les animaux,... mais
ne se mefient pas les 6lecteurs. Suivant Texpres-
sion vulgaire, c'est « de la bouillie pour les chats ».
Et cette bouillie nous emplit la bouche. Les dislo-
cations de ces tristes pantins sont reproduites par
la presse, colport^es dans le monde entier. Ah! si
nous n'avions pour nous representer que notre
representation nationale ! »
II est un type d'hommes frequents et qui
mettaient mon p^re hors de lui. Ce sont ceux
que, faute d' etiquette, j'appellerai les « niveleurs
d'opinions et d'evenements ».
Alors que certains amplifient tout, voient dans
cinq soldats une armee, dans un rassemblement
une emeute, etc., d'autres volontairement dimi-
nuent, annihilent, enl^vent aux gens et aux choses
leur importance, leur nombre, leur vigueur. Le
temperament protestant, par exemple,ramtoe vo-
lontiers tout h une sorte de m6yenne, k un vague
id6al neutre, a un « pas tant que ^a )> perpetuel.
C*est une des formes de la prud'hommie. A cette
categoric se rattache Thomme si demesurement
ArcniPilteux que ce qui d^tourne Fattention de
'*s et gestes, fut-ce une eclipse ou un trem-
'^ de terre, Texasp^re, lui parait de nuUe
nee : « A ce point-la, vraiment, mon cher,
140 ALPHONSE DAUDET
vous croyez?... En <^tes-vous bien s&r?...Nec6dez-
vous pas h un emportement, certes legitime, mais
qui... etc. ?.., » — A de telles raisons, mon p^re
murmurait : «.Tartarin a Tenvers. » Mais d^s que
I'autre, arriv6 iiune aventure personnelle, oubliait
sa prudence, s'exaltait, s'enfi6vrait, il lui reservait
ses arguments : « Calmez-vous, mon cher... N'exa-
gerez-vous pas?... Oil sont vos preuves? >> Ceci
avec un ceil- ^tincelant de malice, de courtes
bouff^es de la petite pipe.
J*entre dans les details afin d'esquisser, autant
que je le puis, un portrait v6ridique de cet homme,
singulier dans les petites comme dans les grandes
circonstances de la vie, dou6 d*un sens comique
sup^rieur.
Ce sens comique, il le jugeait indispensable
au bonheur : « L'ironie est le sel de Texistence.
EUe fait tol6rer les beaux sentiments qui, sans elle,
seraient trop beaux. J'aime la vertu famili^re,
sans tunique ni cothurnes, sans phrases, qui agit
il la derobee; j'aime une bonte si discrete qu'elle
nese regarde pas elle-m^me, car le subtil orgueil
se satisfait par des monologues devant la glace,
aussi destructeurs de la simplicite qu'un discours
k la tribune ; j'aime une charity si obscure qu'on
ne distingue jamais le visage du donateur, (
n'exige nulle reconnaissance, laquelle est, h,
Tantichambre de la haine. J'aimc une '
LE MARCHAND DE BONHEUR 141
honteuse, sans le masque de la piti6, sans la
volupt6 de la main tendue, sans cette arriere-
pensee si fr^quente qu'on est « heureux de n'en
pas fetre la ». Celui qui pense aux malheureux
sans gite, lanuit, pendant la temp6te,chaudement
h I'abri lui-m6me entre ses draps, celui-ci n'est
pas loin du sadisme qui renforee la jouissance per-
sonnelle par Timage de la douleur d'autrui. Je
hais la grimace de la vertu, la vertu-alibi, le mon-
sieur grisonnant qui, de deux k cinq heures, distri-
bue beaucoup de sermons, quelques soupes aux
petites ouvri^res, et, vers six heures, s'assure
qu'elles out enfia le ventre chaud; la dame du
monde qui, ostensiblement, tricote un pantalon
pour un vieillard pauvre, les yeux fix^s sur la
pendule, et songeant k un jeune homme riche.
« Oh! le masque de la charity... Les visites h
domicile. . , Le Berquin r^volutionnaire, . . La bonne
dame... Ses jolis enfants et la fiddle Brigitte...
La voix de gorge... La tranche de boeuf sal6... La
grand'm^re quitousse dans son placard... Le nou-
veau-n^ pendu a un sein froid. . . Rassurez-vous mes
amis! Void unpdte qui rC est pas en carton, du bor-
deaux.,, et reprenez courage.,, Vous serez garde-
forestier,,. Vous figurerez dans une piece en quatre
■
Vous r^soudrez la question sociale. Adieu,
lis, demotion ni" Strangle.,, comme cest
' '^hez vous,., Venez, mes enfants,,. Ouiybonne
L. ^
142 ALPHONSE DAUDET
petite mere.,. qui fa donne celie ordure?.,. La
vilaine petite fiUe,.. jette ^a vite, ca sent mauoais.
Cependanty les bienfaiteurs partis, la grand^m^re
est sortie du placard. On boit le bordeaux, on danse
en rond, on s'empiffre de bceut sal6. Oh la Ikl
quelle gueule, la yieille Brigitte ! mince de
m6mesL.. AbouTe le ip&te... etc. »
Apr^s cette sc^ne de comMie, mon p^re re-
prenait son s^rieux : « L'ironie nous preserre de
pareilles sottises. EUe apprend au bienfaiteur
qu'on ne met pas ce titre sur ses cartes de Yisite;
h rhomme vertueux, qu'il faut se cacher de la
vertu plus encore que du rice ; a Tapitoyi, que
la piti^, si elle n'est discrete, est le plus grand
levain des violences. Vois, aux epoques r6volu-
tionnaires, cet etalage de beaux sentiments, cette
mode d'attitudes attendries, ce z^le pour la cha-
rity redondante, raum6ne a m6taphores, F^galit^
et la fraternity en latin. Les victimes soignent
leurs mots. Les bourreaux sont ivres de philoso-
phie larmoyante. Eh bien, en de tels melanges,
on chercherait vainement Fironie. Elle a disparu
avec la mansuetudey sa soeur. N'est-elle pas une
tendance a sortir de toute opinion extreme ? Les
femmes ne Faiment pointy ni les enfants, ni les
sauvagcs, ni les gens du peuple, ni les h6ros
II souriait, les yeux perdus vers le pass^, n
mant ces hautes flammes eteintes, et il y a
LE MARCHAND DE BONHELR 143
dans ce sourire une multitude de prolongations,
puis 11 poursuiyait :
<c Pendant la guerre de 1870, qui fut ma grande
6cole, je pus me rendre compte de la colore que
provoque Tironie chez le peuple. II fut question,
dans notre compagnie, de remplacer le capitaine
par voie elective. On me pria de prendre la pa-
role en ma qualite de decore^ A'ancien militaire.
Ancien militaire de trente ans ! Je c^de. Je
monte sur une estrade, ce qui m'est odieux et
me paralyse. Je commence. Je m'embrouille. Je
Lafouille et je finis par m'^crier : « Ah, ma foi, je ne
le connais pas plus que vous, moi, ce capitaine ! »
Je descendis de Testrade dans un silen^ce glacial.
II se d^clarait capable, par une longue expe-
rience, de venir en aide aux plus susceptibles
sans « leur laisser un souvenir odieux ». « Un
apn^s-midi d'ete merveilleux, calme, ti^de et
dor6, assis dans la for^t de Senart, au carrefour
du Gros-Chi^ne, avec ta mere et les enfants, je vis
^ peu de distance une « roulottc » miserable de
boh^miens, les petits en haillons, une femme
aux traits durs et un homme sombre qui 6plu-
"^ "^ ies pommes de terre. Je pris le bras de Lu-
t m'avangai vers eux. (J'avais prepare mon
ne.) lis me voyaient venir. La femme rou-
lomme se faisait plus morae. Alors je
144 ALPHONSE DAUDET
saisis au passage un galopin aux yeux de brais
et je collai ma pi^ce dans sa petite main ti^de.
se sauva avec... un vrai chat sauvage : « Merci »
murmura la femme. L'homme n'avait pas bron-
che. Mais longtemps je me rappellerai ce trajefc
du « bienfaiteur » aux « obliges ». Les « obli-
ges », quel aflfreux mot et qui justifie Tingrati
tude! »
Ce chapitre n'aurait pas de fin si je ne.
r6sumais maintenant Topinion d'Alphonse Dau«j
det quant a ce grand problfeme humain : la :
cherche du bonheur.
— II y a autant de formes de bonheur qu'il y
de formes d'individus. Pour les atteindre et les
enseigner, il faut done voir et voir clair.
— 11 n'y a pas de bonheur sans la forte notiou
du droit et de la justice. Un des leviers moraux'
du monde est cet axiome : Tout se paie. J
— Les apparentes d6Yiations de la justiceJ
m6me excessiviBS et prolong^es, ne aont qu'un:
d^faut de notre observation. Tantot celle-ci nej
porte que sur un ensemble de faits trop res \
treints ; tantdt elle s^attache k un point particu- 'i
lier qui lui obscurcit le reste. Tant6t elle se butei
h une faQade grossi^re et ne va pas au fom es
choses.
— 11 y a une science de la justice, qui n*est at
le code; line dynamique de la justice, lar" [le'
I
LE MARCHAND DE BONHEUU
145
n'est qu'une recherche d'un 6quilibre inorp,! per-
petuel. L'homme ne peut, avant la quaranti^me
|ann6e, avoir que des lueurs de cette science.
— h' instinct de la justice ^quivaut h la science
le la justice; des natures trfes grossi^res peuvent
sorter en elles des lueurs plus vives et pures que
le tr^s magnifiques penseurs. C'est ce qu'a vu le
shristianisme.
— La douleur et la piti4 sont des auxijiaires
>r6cieiix de la justice^ en tant qu'elles ne de-
iennent pas excessives, la justice demeurant
>ujours dans la moyenne. Extreme, la douleur
^ndurcit, rend insensible au monde exterieur.
:tr6me, la piti6 devient monstrueuse et perd de
[ue son principal objectif qui est le soulagement
e rhomme. Extrfeme enfin, la justice entralne
lux consequences les plus ^tranges, vers la
leaut6 et le malheur.
— La recherche du bonheur (ceci est un point
ipital), doit tou jours s'appliquer h, autrui, non h
a-mfime. L'homme ne doit 6chapper h aucune
jsponsabilite morale, h aucune solidarit6'sociale.
— Le bonheur dans la famille est tradittonneL
|e culte des parents le r^gle et le transmet. En ce
JUS. le plus grand et le seul irreparable malheur
"- « la perte de ceux qu'on aime ».
ne faut jamais d^sesperer.
4ui qui a le don et le goiit de V observation^
13
146 ALPHONSE DAUDET
ou de VimaginatioTiy a en lui une capacity de
bonheur plus grande que les autres hommes,
quelle que soit I'apparence du contraire. h'exer-
cice cotuinu de Pespriij qui donne de la souplesse
aux id^cs, est une cause de bonheur, alors que
le travail pour le travail n'est qu'un moyen
d'^chapper k la vie.
— L'egoisme est une cause de malhenr.
L'6gotisme (qui rapporte k soi Forigine de tous
les sentiments, sans vouloir, d'ailleurs, en b^n6-
ficier) est une cause de malheur.
— Une place spSciale dans la recherche du
bonheur doit 6tre faite au pardon et au sacrifice.
II est bien entendu que mon p^re ne donnait
pas & son enseignement cette forme rigide eH
didaetique. Mais je crois devoir k sa m^thode,
laquelle 6tait d'exp6rience, analogue a celle de
Socrate, de Montaigne, de Lamennais, aj outer
quelques aphorismes qui revenaient souvent
dans ses discours.
L'inter^t de ces axiomes et d'autres que je
citerai, c*est quails furent sa rfegle de conduite.
Je les ai vu appliquer avec une Constance qui
m'6merveilla et me pousse k cette croyance
que les mobiles les plus g6n6raux de nos \
font partie integrante de nos tissus, au plu?
fond de notre personnalit6.
LE MARCHAND DE BONHEUR 147
Je ne puis abandonner, sansy insister^ la ques-
tion du pardon et du sacrifice. La vie, sans le
pardon, paraissait h. mon p^re intolerable :
« L'erreur et le vice sont ici-bas dans les champs
les meilleurs. II ne suffit pas de les arracher. II
( faut encore oublier leur emplacement. »
U m'expliquait un jour comment la plupart des
facultes morales ont des correspondances avec les
facult^s intellectuelles. C'est ainsi que \e pardon
est plus difficile kceux qui ontune m^moire excel-
lente : « J'ai du faire quelquefois de prodigieux
e£Forf s sur moi-m6me pour excuser la petite tral-
^ trise d'un ami ou telle injure a la reconnaissance.
C*est que ma m^moire me repr6sente les phi§-
nom^nes passes avec une vivacit6 effroyable,
comme a la lueur dun grand sentiment. Je me
rappelle les choses autant qu'un jaloux ou qu'un
[ criminel. »
Le livre la Petite Paroisse est une 6tude tr^s
pouss^e du pardon. Comme toujours, il avait pris
ses modules dans la vie : « Les deductions imagi-
naires de Tauteur sont un assez grand sacrifice k
. rirr^el. Au moins que la source soit humaine. »
[ Comme toujours, il avait groups autour du cos
cf ' ^ une multitude d'exemples particuliers.
D ^et ouvrage, le pardon lutte precis^ment
a^ "L jalousie. C*est la cette lueur sentimentale
q »onse Daudet trouvait dans sa m6moire.
148 ALPHONSE DAUDET
Aussi, combien est vraie cette autre parole de
lui : « II est impossible h un auteur sincere de ne
pas se mettre tout entier dans son CBUvre; cela
ne signifie point qu'il raconte un Episode de
sa propre existence, mais il anime ses fagons de
penser et de sentir, il les habille, il en fait des
personnages ; ce qui nous frappe dans le monde
et ce que noiis p6n6trons le mieux, c*est ce que
nous devinons semblable a notis^mSmes! »
Et, comme il d6sirait tout 6claircir par des
exemples tir^sde la r^alit^, et qu'il refusait de me
suivre dansune discussion m^taphysique, il ajou-
tait :
« Imagine que tu sois sous le coup d'une ingra-
titude. D'abord ta colore est vive et tu ne penses
qu'a ce cas special. Calmfe un peu, tu philosophes.
Tu songes h tons les ingrats qui circulent par le
monde. Te voil^ vibrant h cette id^e et a ses con-
tradictoires , pr6t h pleurer de reconnaissance,
pr6t h, flairer dans les salons, dans la rue m^me,
les rancuniers, les oublieux, les endettes, les
mauvais amis, etc. C'est la periode des coinci-
dences, Cest alors que tu remarques, que tu d6-
couvres partout des circonstances tr^s voisines de
la tienne. L'hallucination continue. Or, ch' ' s
romanciers, ces diverses associations atte^' t
au paroxysme. Le don consiste k leur pr ei
vie, h les faire sortir de leurs regions abstr' t
LE MARCHAND DE BONHEUR 149
purement I^orales, pour les lancer dans e tu-
multe mondain^ comme disaient les jans6niste&.
« De ceci r6sulte que nous comprenons ce qui
nous environne h, mesure que nous Teprouvons.
Nous vivons deux existences parall^les et qui se
complfetent : Tune d'emotion, Tautre d'observa-
tion. Donner la preeminence a Tune ou a Fautre
de ces existences, c'est se vouer au malheur. Le
bonheur est dfeois leur 6quilibre. »
Plus j'avance dans mes souvenirs, plus il me
parait difficile de donner h. ceux qui me lisent
Timpression de sincerite, de s^r^nite, que laissait
une de ces causeries. Songez que mon p^re, pour
rexpos6 de sa doctrine, choisissait toujours le
meilleur moment et le plus bel endroit. J'ai dans
Fesprit, grdce a lui, des paysages li^s a de mer-
veilleuses dissertations morales et il pretendait
avec raison que cette harmonie du dedans et du
dehors est ce qu'il y a de plus profitable a la sen-
sibilite et h. la creation po6tique : « Les conversa-
tions de Platon, celles de Socrate, plus pr^s de
no IS celles de Lamennais, t6moignent d'un vif
d^sir de ne point s6parer les deux natures, Thu-
] — '-- et rext6rieure. D'une part, lesciels, lesas-
] jrrestres, leur nuances mouvantes, devien-
: 'tant d'images vigoureuses et profondes,
^es; d'autre part, de nobles songeries
13.
150 ALPHONSE DAUDET
ajoutent leur harmonie myst^rieuse aux arbres,
aux prairies, aux nuages, aux ruisseaux, devien-
nent autant d'inscriptioiis, de signes et de sym-
boles. »
Et comme cet adroit philosophe saisissait le
point de fatigue^ le moment ou, si vaste et curieux
que soit le sujet, il n'excite plus le m6me enthou-
siasme! II s'interrompait alors brusquement,
glissait h un de ces ravissants en£aatillages, k un
de ces joyeux r6cits qui faisaient, pr6s de lui, lea.
heures si braves.
r'
►
K"
CHAPITRE IV
NORD ET MIDI
A Alphonse Daudet revient le m6rite d'avoir
dress6, dans une lumifere eclatante, le type jus-
qu'alors seulement caricatural de V « Homme du
midi ».
Une pareille tentative exigeaif un meridional,
qui seul connait le fort et le faible de sa race,
mais un meridional assez subtil pour se dedou-
bler, s'observer soi-m6me, rechercher dans ses
gestes et ses mobiles propres ce qu'ils peuvent
avoir d'autochtone, de national, de « diflferent ».
Entre tant de probl^mes humains auxquels
mon p^re s*attacha et se d6voua, il n'en est
m peut-etre dont il ait si passionn^ment
i les phases et les aspects divers. « Cette
stion n'int6resse pas seulement la France.
'Que pays a son nord et son midi^ deux p6les
Q-|-|/>111
152 ALPHONSE DAUDET
entre lesquels oscillent les caracteres et les tem-
peraments. Autant il serait exag6r6 de rapporter
toutes les variations morales h des questions de
climat, autant il serait fou de ne pas tenir compte
des divergences 6normes qu'amfenent les degr6s
de latitude. »
C'est dans son enqu6te h ce sujet que m'est
apparue le plus vivement une de ses qualit6s
mattresses : Fabsence totale de p6dantisme.
Notre ^poque, qui se pr6tend liberale, est une
de celles oil Ton a peut-^tre invoqu6 le plus fr6-
quemment le principe d'autorite en mati^re intel-
lectuelle. Les r^volutionnaires n'aspirentqu'^ fon-
der des 6coles, k dresser un dogme, h styler des
fiddles. Les ind^pendants 6rigenttout de suite une
banni^re sur laquelle le mot « Ind^pendance » se lit
en caract^res gigantesques, et d^butent par denier
h leurs adversaires tout bon sens et toute bonne
foi. Une nouvelle forme d'hypocrisie, « Fhypo-
crisie scientifique », vient d*fetre r^cemment ins-
taur^e. A I'abri de termes obscurs, de conson-
nances grecques et latines, une multitude de
notions inachev^es et confuses sont devenues des
armes de guerre aux mains de cuistres insup-
portables qui les brandis'sent en toutes occasions
Jamais je n'ai entendu mon pfere employei
mot qui ne fut point de la langue usuelle. II a^
NORD ET MIDI 153
pour les n^ologismes, une horreur insurmontable
et justifiee ; car la plupart sont des « monstres »
formes en dehors de toute r^gle, d'inqui^tants
exemples de la « barbarie civilisee ». Sideline que
ffit la question, si enchevMree m^me qu'elle ^
apparut, il tenait avant tout h tester clair, et il
appliquait la r^gle eartesienne, qui est de com-
mencer par les ditficultes moindres pour aborder
aux difficult6s suprfemes.
J'ai r6p6t6 maintes fois qu'il prenait son appui
dans le r6el, qu'il tdtonnait pour s'assurer de cet
appui , qu'il reconnaissait h peu de faits et de
ph^nom^nes cette suret6 et cette limpidity qui
leur permettent de devenir des bases, des points
de depart.
Le sens de sa race lui donnait une double certi-
tude : intellectuelle et physique. Une seule into-
nation m^ridionale le mettait en joie. L'appari-
tion, vers le matin, h travers les vitres embrum^es
du wagon, des oliviers et des routes blanches, le
« faisait chanter ». Cette ivresse, que I'^vidence
math^matique communiquait h un Descartes et h.
un Pascal, Alphonse Daudet, « imaginatif obser-
vant », r^prouvait au contact de son sol, de son
oir.
i, il aimait tous ceux qui, dans la litt6rature et
^ ^'art, se souviennent de leurs origines, em-
154 ALPHONSE DAUDET
bellissent, divinisent le coin ou ils ont y6cu, les
endroits qu'ils ont fr6quent6s.
Certains, pour lesquels ce qui n'est pas fanste
ne saurait 6tre profond, ont reproch6 aux Tttr^
tarin leur outrance. Mais cette exag^ration est
dans le sang. EUe prend parfois la forme froide
du Bompard de Numa Roumestan. EUe n'en
devient que plus comique. II semble que Tarbre
de la gait6, poussant le long de i^ yallde du
Rh6ne, jette encore deux branches vigoureuses
vers la Touraine et la Normandie, un rameau
ironique en Champagne, un autre vers Tlle-de-
France.
Mon p^re savait que la <c belle humeur »
convient h tous les degr^s de Fesprit. Elle est una
faQon d'^clairage. II dut h cette vertu d*^chapper
au courant pessimiste et conserva sa nature in-
tacte. Aupr^s de lui, les jeunes semblaient des
vieillards. A tout moment de la joum^e, et
malgr6 ses douleurs, il 6tait pr6t k rire, Sis'amuser
lui-m^me du vagabondage de son imagination.
« Vive le bon sens latin! » Que de fois cette
phrase n'est-elle pas venue clore \me discussion
et r^sumer de longues th6ories ! Je Tentends
encore, disant k un ami, apr^s une dissertation
philosophique ou celui-ci s'etait 6chapp6 : « Vo^
done, mon cher, cette ligne de iumi^re rose i
bas, au faite des arbres: est-ce assez joli, as
NORD ET MIDI 155
net? Nous sommes loin, je suis myope, et je dis-
tingue chaque feuille. Je me croirais dans mon-
pays. »
Dans ces Qiiinze arts de manage qu'il laisse
inachev^s, se trouve Thistoire d'un couple dispa-
rate, la lutte du « nord et du midi », oeuvre assu-
r6ment symbolique, car la vie de la France 6tait,
selon lui, determin^e en grande partie par le
combat et les oppositions de ces deux elements si
divers.
« Ce n'est ni la mfeme fa^on de sentir, ni la
m6me fa^on de -voir, ni la m^me fa^on de s'ex-
prin*er. Les meridionaux sont quelquefois ferm^s
camme des pierres. L'exc^s de leur imagination
les fatigue. Us tombent alors dans la torpeur,
assez semblables h, des ivrognes d6gris6s. Quant
\, leur fantaisie, elle diff^re de celle des North-
mans en ce qu'elle ne m6le ni les elements ni
les genres et demeure lucide en ses transports.
Chez nos esprits les plus complexes on ne remar-
quera jamais cet enchevfetrement de directions,
de rapports, de figures qui caracterisent un Car-
lyle, ou un Browning, on un Poe, par exemple.
Anssi Fhomme du nord reprochera toujours ii
omme du midi cette absence d'arcanes et de
"^bres.
Si Ton considfere la passion humaine la plus
136 ALPHONSE DAUDET
violente, V amour, on voit que le meridional fail
d*elle la grosse occupation de sa vie, mais ne se
laisse- point d^sorganiser. II en aime le bavardage,
le d^cor l6ge'r et changeant. II en d6teste la servi-
tude. II lui est un pr6texte a serenades, a disserta-
tions fines et precieuses, h moqueries et a caresses.
II comprend difficilement I'alliance de Famour et
de la mort, qui est au fond de toute ftme septen-
trionale et jette sur ces braves d^lices une brume
de m^lancolie ».
Un point sur lequel il revenait sans cesse : la
facility avec laquelle rhomme du midi se dupe k
ses propres mirages, Temballement demi-sincere
auquel il se laisse aller avec le correctif d'un sou-
rire. On retrouve, en son talent, Tempreinte de
cette Amotion qui a la pudeur d'elle-m^me, qui
craint de d6passer la mesure. Une partie du
charme vient de la. C'est une s6curit6 pour le
lecteur d6licat de n'avoir point h. rougir de ses
larmes.
II vantait aussi I'eloquence naturelle a ses com-
patriotes. Dans la moindre reunion rustique, on
est surpris d'entendre un vibrant discours, pro-
nonc6 d'une voix assur6e : « Je n'ai point h^rit^
de ce don-la. Ma langue s'embrouille, s'il me i
m'exprimer devant plus de dix personnes,
myopie y est pour quelque chose. »
NORD ET MIDI 157
Un intarissable sujet de discussion 6tait le pro-
bl^me du mensonge : « Est-il juste de traiter de
menteur un homme qui s'enivre avec son verbe,
qui, sans but vil, sans instinct de tromperie, de
ruse, de n6goce, cherche h embellir sa propre
existence et celle des autres avec des r^cils qu'il
sait illusoires, mais qu'il souhaiterait vrais ou
vraisemblables ?
« Don Quichotte est-il un menteur? Sont-ils des
menteurs tons les pontes qui veulent nous arra-
cher au r6el, franchip la planfete h grands coups
d'ailes?
« D'ailleurs, insinuait-il, entre m^ridionaux on
; ne se fait pas d'illusion. Chacun, h part soi, retablit
les proportions deplac^es. G'est, comme dit Rou-
mestan, « une affaire de mise au point ».
i
I Les compatriotes d- Alphonse Daudet ne lui ont
point gard6 rancune de ses plaisanteries. lis ont
compris quel hommage leur avait rendu I'^crivain
en glorifiant et gen6ralisant, par sa puissance,
leurs tournures et fagon d'etre : « J'aime tout de
' mon pays, jusqu'Ji la nourriture. Ne me parlez
pas de viandes lourdes, de pommes de terre, de
pesants r6tis. Un anchois 6cras6 sur du pain, des
( 3S, des figues, un aioli, voil^ mes preferences.
, ie le sort des bergers, seuls au milieu de
] troupeaux, soit dans les plaines de la Ca-
158 ALPHONSE DAUDET
margue, soit sur les plateaux sales des Alpes,
entre les marais et les 6toiles. »
Pour quiconque a v6cu dans un « mas » du
midi, de Fexistence des « paeans » oudes gardiens
de chevaux, VArlisienne est une CBuvre d'une
v6rit§ extraordinaire. On retrouve les principanx
types, le « berger », le « baile » et la « bailesse ».
Les « innocents » ne sont pas rares. 11 est alors
curieux de voir comment Alphonse Daudet a
group6 tous ces 6l6ments, tir6 de leur jonction
une tragedie poignante, ou sont ranim^es la vi-
gueur, Tunite, Tharmonie des po^mes antiques*
L'histoire d'un jeune provengal qui se suicida
par amour, deux femmes s'appelant dans la vaste
plaine, une voix aigue, une voix grave : telle est
la gen^se du drame. Mon p^rela raeonta sonvent.
11 aimait a rechercher dans ses souvenirs les
lignes directrices et il apportait lit une extrdme
perspicacite : « Comme ces deux voix de femme
alternaient dans I'espace, au cr^puscule, je sentis
qu'elles me p^n6traient d'une mani^re strange et
r « Arlesienne » m'apparut, ainsi qu'une halluci-
nation rapide. De m^me, un soir, h la chute du
jour, devant les ruines roses et dories des Tuile-
ries, j'eus la vision des Rois en exil et la formula
qui ach^ve mon livre : Une grande vieille c,v,
rnorte. »
Ce probl^me des origines d'une ocuvre, de
NORD ET MIDI 159
tincelle primordiale, nous occupa souvent. Mon
i^hre pensait que, dans son explication du « Cor-
beau », Edgar Poe a force la note, imaging apr^s
coup : « Je crois que, chez les createurs, 11 &e
fait, a leur insu, des accumulations de force sen-
sible. Leurs nerfs surexcit6s enregistrent des
visions, des couleurs, des formes, des odeurs dans
ces reservoirs demi conscients qui sont les tr^sors
des poetes. Tout a coup, sous une influence quel-
conque, une Amotion, un accident de la pens6e,
ces impressions se rejoignent avec la brusquerie
d'une combinaison chimique. Chez moi-m^me
cela s'est g6n6ralement passe ainsi. Je restais des
mois et des mois h ordonner une pi^ce ou un
livre qui surgissaient, en une seconde et dans
leurs details, devant mon esprit stup6fait. Plus
rimagination est ardente, plus ces tableaux sont
brusques et soudains. L'oeuvre enti^re de Balzac
bat la fi^vre de la decouverte et de Tinstanta-
n6it6. »
Je lui faisais remarquer que c'est la un etat de
rfeve « second », que, chez les pontes, la reality et
le souvenir, les vivants et les fantdmes se traver-
sent et se d^forment perp6tuellement, ne gardant
f^-n p.ommun qu'une sorte de puissance lyrique,
i dgrandit les traits, les paroles, les paysages,
i "ovoque Tenthousiasme. Mon p^re ajoutait :
^« don lyrique, cette Anergic intime ne sont
160 ALPHONSE DAUDET
peut-6tre qu'un sens trfes profond de la race et des
origines. Goethe, c'est V&me allemande enti^re.
II semble que le sang de lord Byron charrie en lui
la furie anglo-saxonne, Ics images exasp6r6es de
tout un peuple. Mistral est le miroir complet du
midi ))
Apr^s quelques minutes de reflexion, il conti-
nuait avec modestie :
« Descendons des grandes choses aux petites.
Quand je veux me moriter le cerveau, me dormer
du ton, c'est aux spectacles de ma jeunesse que
j'ai recours. C'est une habitude de mon esprit de
localiser tous les sentiments. Les mots « amour »,
« f6licit6 », « joie », « d6sir » ne demeurent point
en moi h Tetat abstrait. lis prennent des figures,
participent h des episodes. Or, la lumiere qui les
environne est toujours celle de mon pays. C'est
sous le ciel de Provence que je place les traits
d'h^roisme, d'abn^gation , de g6n6rosit6. Pour
que je vienne en 6tat de transe, d'inspiration, il
me faut le soleil de iJi-bas, et, jusque dans Tex-
tr^me douleur, je me repr^sente des routes chauf-
f6es h. blanc,* d'lme intensity crue qui me d6ses-
p^re et me brule. »
II c6lebrait la chaleur : « EUe m^ne le te^^*^-
rament a la fleur, an fruit, h, Tdclosion. EUe r »
h, I'etre son parfum intime et aux sentiment.
v6h6mence. Accumul6e dans Tindividu et la
NORD ET MIDI lOd
elle agit comme un alcool plus subtil, comme un
opium d6licat, elle transfigure, elle divinise. Elle
n'efface pas les nuances du caract^re; elle les
rend plus fines et presque fuyantes; comme
dans les for^ts des tropiques, elle suscite le reseau
des lianes, en m6me temps que I'arin^e des
grants ; et le lourd serpent s'assoupit, par exc^s de
bien-6tre, tandis que chatoient ses ecailles. La
fain^antise meridionale a invents le « cagnard »,
le petit coin de roseaux de canne ou Ton s'engour-
dit, comme le boa, oil Ton se rdtit au soleil. »
Puis son visage s'assombrissait : « Ces sensa-
tions-1^ se paient plus tard. Le nord homicide
nous attaque, nous, les transplant^s, avec ses
brumes, son vert rhumatisme^ ses pluies tristes
et ses frimas. Detremp6s au dehors, nous brulons
au dedans, sous Taction continue de notre alcool,
le soleil, en proie h. une nature disparate. Alors
les impressions s'affinent. Le nord, bien plus que
le paresseux et voluptueux midi, est difficile sur
le choix des mots, leur valeur et leur emplace-
meift. C'est le supplice de Baudelaire qui connut,
grace au voyage, Texcessive nature, I'empire de
la chaleur, et, revenu chez lui, chercha dans le
v'^'^^^ulaire, au prixde son cerveau, les prestiges
6 uis :
- monde s'endort, — dans une chaude lu-
n »
14.
162 ALPHONSE DAUDET
Aussi ces « transplantes » avaient toute sa
tendresse : « Le myst^re des origines est tel que
parfois un voyageur, dans un pays lointain,
retrouve sa race ignor6e, son sang, tout ce qu'il
aima et admira, dfes le berceau, mais ne connut
que par le r^ve. Quelle ivresse alors de vivre au
milieu du prodige r6alis6, de respirer les parfums,
do savourer les paysages qui semblaient r6serv6s
au royaume illusoire ! La musique parfois m'exalte
ainsi. J'entre dans ces 6tats de F^me dont me sepa-
raient mille portes closes, k travers lesquelles ne
m'arrivaient que des murmures confus et vagues.
Et, quand on revient de 1^, c'est une douleur de
retrouver le monde ordinaire, oil la beaute est rare,
ou les transports sont fugitifs. »
Je profitais de ces heureuses dispositions pour
lui demontrer que la m^taphysique est, elle aussi,
une griserie trfes voisine de la musique et pent
donner des jouissances semblables. Mais lui : « Si
je te comprends, ces jeux du raisonnement peu-
vent aboutir h un 6tat, que nous retrouvons d'ail-
leurs c^lebre dans le bouddhism6, 6tat incojore,
sans joie ni douleur, ou passent, comme des
^toiles, les rapides splendours de la pens6e. Eh
bien! Thomme du midi est rebelle a ces paradis.
La veine de la sensation vraie est chez nous
chement, perpetuellement ouverte... Mais oi.
a la vie,.. L'autre c6t6, celui qui tient a Tab^
NORD ET MIDI 163
tion, h la logique, se perd pour nous dans les
brumes. »
Puis, suivant sa m6thode, il descendait de ces
regions extrfemes vers des observations comiques
ou touchantes, capables de faire aimer le r6eL
« Violent et timide, » ces mots reviennent
plusieurs fois dans les petits cahiers. Mon pfere
avait recueilli un grand nombre d'exemples de
ces « sentiments accouples » qui, expliquait-il, se
contrebalancent dans le caract^re et donnent aux
actions un cachet souvent contradictoire :
(( Le timide accumule lentement des impres*
sions p^nibles de toute sorte. II est entr6 dans un
magasin, n'a pas su demander ce qu'il voulait, ou
bien, g6n6 par son accent m6ridional, s'est laiss6
fourrer dans les mains la moiti^ de Tetalage. 11 a
rencontr6 un ami dont la conversation Fa bless6
et h qui il n'a su le dire. II aurait voulu prendre
un fiacre, mais il n'a pas os6 faire les gestes ou
signaux n^cessaires.
a Le voilk rentre chez lui, tranquille entre sa
femme et ses petits. A la moindre observation, la
chaudi^re delate. II s'emporte, jette les plats en
Tair. La sauce d6gouline, les enfants hurlent, les
i^ tiques s'6pouvantent. C'est la crise. EUe
i ^ aussi brusquement qu'elle avait commence,
i ''. des larmes, des regrets, des promesses, des
i °ports de tendresse et d'amour. Parfois, notre
164 ALPHONSE DAUDET
homme se couche, et demande jan bouillon qui le
remettra.
« Si rhomme et la femme, poursuivait-il, sont
du midi, ce petjt drame n'a que peu d'importance.
Mais, si la femme est du nord ou inversement, il
se produittant6t un ph^nom^ne de fatigue : la ten-
dresse s'6puise, les 6poux se s6parent; tant6t un
ph6nomfene de contagion : ils deviennent violents
tons les deux... et c'est la solution la meilleure. ».
II mimait, de la fagon la plus exacte et la plus
gaie, ces sctoes de fureur vite tomb^e, ces alter-
natives de douceur extreme et de rage, qui sont,
dans le midi, la menue monnaie conjugale. « La
tante Portal » de Numa Roumestan est, comme
pas mal d'autres personnages, un portrait de
famille, car i'emprise de la r^alite etait si forte
qu'il lui 6tait impossible de rendre ces reminis-
cences meconnaissables :
« Oh! la force de la chose vue, observ^e... jus-
qu'a la couleur des cheveux, i la forme du nez, h
un tic, a une grimace qui semblent n^cessaires,
indispensables a la silhouette! La nature, merveil-
leuse artiste quand elle accentue un caract^r6,
complete le physique par le moral, de telle sorte
que la plus simple modification a Fair d'une »"-
percherie. L'individu, le type, emporte ave^
son mobilier, ses vetements, sa mani^re, tou
cadre.
NORD ET MIDI 165
c< Et celui qui n'est pas hant6 par le besoin
d'exactitude, par le detail vrai, le relief vrai,
celui-la n'est pas un romancier. »
J'ajoute ici une remarque qui, fr^quemment,
revenait sur ses l^vres :
« C'est une erreur des prosateurs de croire
que le don du style donne le pouvoir de cr^er
des types : ce sont des moyens tout diff6-
rents. En g^n^ral, un homme de talent pent se
raconter lui-m^me, et, s'il est adroit, il donnera
des titres et des mobiles divers h diverses parties
de son^tre. II separtagera enplusieursmorceaux,
quelques-uns antithetiques, lesquels batailleront,
discuteront, agiront, parfois avec eloquence, mais
sans nous donner Fillusion de la vie. Ces 6crivains-
la, je les appelle des essayiste$, et je pr^ftre de
beaucoup leurs 6tudes de morale ou de litterature
k leurs tentatives cr^atrices qui, le plus souvent,
avortent, ou d^vient, ou s'arr^tent a moiti6 chemin
« Quant au romancier, c'est une autre affaire.
JJ imagination lui est n6cessaire, parce qu'il doit
sans cesse reconstruire un animal avec un os,
forger un sentiment d'apr^s un regard , un mot,
un geste, dfeviner, sur une attitude, une passion
o" "*" vice, donner k son r^cit cette harmonie et
c --ipleur qui g^n^ralisent un 6v6nement par-
ti ", et, derri^re les personnages, tracent les
s de la fatality sur le mur.
166 ALPHONSE DAUDET
« La justesse lui est n^cessaire, parce qu'il ne
doit desaccorderm ses h6ros ni ses heroines, qu'il
doit leur conserver leur son logique et sentimental,
que, sous peine d'eloigner le lecteur, il doit res-
pecter les conditions de la vie et de la vraisem-
blance, parce qu'enfin il lui faut sauvegarder
avant tout Tarchitecture de son a3uvre, et cette
structure intime sans laquelle il n'y a que
d^sordre et gdchis.
« Uobservation lui est necessaire, puisque c'est
elle qui fera, de chaque caract^re, un miroir ouse
reconnaitra Thumanit^, puisqu'elle enrichira le
r<5cit, Temotion, et jusqu'au path^tique, de cir-
Constances singuli^res et directes.
« Mais, plus qneV imagination, que Isl Justesse et
que V observation, une autre vertu est necessaire,
qui n'a plusde nom,nid'6tiquette, qui, cependant,
est la premiere ; cette faculty d'hypocrisie (pre-
nons le mot dans son sens grec), qui permet k Tau-
teur de se glisser dans la peau de ses personnages,
de s'approprier leurs tournures d'cisprit, leurs ha-
bitudes, leurs gestes, de parler selon leur formule ;
cette faculte qui fait que Shakespeare est succes-
sivement Antoine et Cl<5opatre, Hamlet, Des-
demona et Polonius; que Balzac est Lucien <le
Rubempr6, Anastasie de Restaud et Vautrin ,
Si quelques secondes d'intervalle, de Marsj t
rinoubliable Fille aux yeux d*or.
NORD,ET MIDI . 167
<c Plus j'y rcflechis, disait mon p^re avec force,
plus ce don me parait primordial, indispensable,
irremplaQable. Sans lui, nous demeurons en
dehors de nos creatures, et celles-ci conservent
quelqufe chose d'eraprunt6, de factice, h quoi le
plus simple d'entre les lecteurs ne se trompe pas.
Sans lui, Ton pent bien fixer une fois un type
inoubliable, ^ condition que ce type soit celui de
I'auteur lui-m6me ou son contrairCy ou une par-
celle ffrossicj mais le miracle ne se renouvellera
pas et la suite des oeuvres ne sera qu'une succes-
sion de silhouettes, d'6bauches de plus en plus
ternes, de moins en moins 6mouvantes.
« Celui qui a ce don de transformation peut
manquer de style, 6crire a la diable, se hdter. II
restera dans son oeuvre une force particuli^re qui
la fera vivre et durer, alors que d autres plus soi-
gn6es, plus irr^prochables, auront pass6 depuis
longtemps.
« Prenons, en face de Balzac, le plus grand
lyrique du si^cle en exemple : Victor Hugo. Le
plus grand lyrique, c'est-a-dire le plus gros moij
la personnalit6 la plus envahissante. Dans ses
romansetdans ses drames, quevoyons-nous? Des
fetres d6mesur6s, formes par des plissements ou
d ^plissements du propre moide Victor Hugo.
.oi diversifi6 de mille mani^res, mais recon-
n We, sous ses vfetements d'emprunt, h son
108 ALPHONSE DAUDCT
langage, a ses m^taphores, kses ensures ^motives,
a ses antitheses, aubagage romantique enua mot.
Ce sont des po^mes admirables, ils ne nous don-
nent pas Tillusion de la vie ; Javert, c*est la duret6
de Victor Hugo; scBur Simplice, c'est son senti-
ment du devoir, c'est la gen6rosit6 de Hugo ; Jean
Valjean, c'est tout Hugo, sa r6volte, sa magnifi-
cence et son 6goisme h la fois...
'( Cette personnalit6 est si d6bordante, si inca-
pable de metamorphose que, dans ce merveilleux
livre d'observation. Chose vue^ elle imprime sa
marque h. tous les 6v6nements. II se reserve les
paroles sages, les appreciations sensees , les
solutions hardies, s'approprie Fhistoire avec une
gravity et une certitude comiques. »
Je me souviens qu'un jour, k la suite d'une de
ces causeries, je lui demandai d'ou venait ce pou-
voir, cette aptitude a entrer (fans le cceur d'au- |
trui et h rev^tir sa maniere. I
11 me r^pondit : « Je ne suis pas un m^taphysi- I
cien, tu le sais, mais il m'apparait, a travers tous '
les syst(^mes, que la philosophic, sagace dans les
probl^mes de la raison et de rintelligence, est
rudimentaire pour ce qui a trait h. la sensibility.
« Celle-ci est demeur6e myst^rieuse, ii^ 3-
r6e, pleine d'abimes. Tout Teffort de De° 3s
et de Spinoza ne fut-il pas de la ramener I i-
NORD ET MIDI 160
son, de chercher aux probl^mes passionnes des
solutions logiques et froides ?
« Je n*ai pourmoi que mon experience, soute-
nue par quelques rfiveri'es. Mais Texp^rience d'un
seul est eelle de tout le monde, puisque nous for-
mons des individus par des combinaisons etroites
et particuli^res de facultes generales.
« Or, la sensibilite humaine m'apparait ainsi
qu'une sorte de circuit, ou chaque Element serait
une image abr6g6e de Tensemble. La pitie indivi-
duelle, la douleur individuelle, la charity indivi-
duelle ne sont que des reflets de la douleur, de la
pitie, de la charit6 universelles. Aussi, dans ce
domaine^ tout est-il de contage, de transmission
rapide etmerveilleuse, et il n'est pas rare que tout
un peuple se passionne jusqu'a la mort pour une
idee de justice qui le laissait jusque-lk indiffe-
rent.
« Nous autres romanciers devons faire nos
efforts pour rendre plus frequente cette commu-
nion sensible. Notre tache ideale est de susciter
des mouvements g6nereux, de maintenir les 4mes
en 6tat de metamorphose, de connivence avec
d'autres dmes.
« De la decoulent certains devoirs, certaines
.. Nous sommes coupables de propager le
7u la laideur — par impr(5voyance ou par
— Nous sommes coupables de ne pas
i5
170 ALPIIONSE DAUDET
rficontorter, de d^sesp^rer, d'augmenter la souf-
france ou la vilenie humaines. »
Alors revenait la question de race : « S'il est
nn peuple chez qui ce don de metamorphose, i
la transmission de la sensibility existe, c'est bien '
le peuple du midi.. Quelqu'un, chez nous, dans un i
groupe, raconte un afFreux accident : les visages i
expriment le d6go<it. lis suirent le r^cit de Tora-
ieur avec une vivacity qui contraste avec Tatti- I
tude ferm^e, mysterieuse d'une foule septen-
trionale. Ici, les sentiments plus dissimul^s
s'accumulent, et, sous le moindre pr6texte, font
explosion soudainement.
« Moi-m6me, continuait-il, je me rappeUe^
tout petit, avoir pass6 une partie de la nuit i
rechercher I'intonation douloureuse de mon pfere
apprenant la mort demon frtre ain6. Je Fadorais^
ce fr^re, mais la justesse et la force de Faccent,
du geste accompagnant la rude voix angoiss^e
accaparaient mon organisme sensible dejii pr6t,
tu le vois, au prodige de la transformation.
« Car c'est un veritable prodige, qui d^passe
les fantdmes et les tables tournantes. Balzac met
en sc^ne un personnage auquel il suppose certains
vices. II trouvera, pour chaque circonstance, les
mots typiques, ce : « Alors j'emmtoe la peti »
du baron Hulot que Ton sent n'avoir pu ne s
6tre dit. Ce ne sont pas des reminiscences. Ce e
NORD ET MIDI 17i
reproduit a chaque page. C^est le don supreme du
romancier.
« Or, j'ai entendu des paysans de chez nous,
des conteurs qui poss^daient ce don au plus haut
point, avec un vrai genie de mimique. Ainsi qu'il
arriva pour mon cher Baptiste Bonnet, la nature
6tait, envers eux, prodigue. Non seulement ils-
ayaient I'^motion et le pouvoir de la susciter,
mais ils avaient encore le style^ une forme demi
traditionnelle, demi spontanee, qu'a bien not^e
Blade dans son magnifique recueil des Conies de
Gascogne, et que fait disparaltre peu a peu I'edu-
cation la'ique et obligatoire.
c( Transform^ en chaleur et mouvement, fu-
rieux, irresistible, le soleil se glisse dans les veines-
des m^ridionaux. S'il les enivre, s'il les affole,
en apparence, il li'attaque jamais leurraison, qu'il
rend au contraire plus ferme, plus profonde et
lucide. Comme il leurpermet, en toute saison, de
se rencontrer sur les « places » ou pour les travaux
des champs, il favorise X humanity ^ les rapports
sociaux, qui vontde Tamour au civisme, qui cr^ent
les races fortes et durables. Le soleil amplifie
le geste qui se d^coupe sur un fond clair. II donne
h. ^« "^oix de la resonance. II semble que son har-
n 3 et la force rythm^e de ses rayons impr^gnent
r "^tion et le verbe. Comme il 6teint les cou-
1( et les nuances, comme il met tout sur le-
172 ALPHONSE DAUDET
mfetne plan, il rend Tillusion facile; il ramasse
Yindividu dans le moment, il luisimplifie Tavenir,
dor6 comme lui, ti^de comme lui, heriss6 comme
lui de sensations vives et bruyantes. En jets, en
nappes, en gerbes il projette les sentiments devant
la conscience 6blouie, les diploic en magnificence,
les decuple en rapidity, et favorise cette fr6n6sie
oil se m6lent la pudeur et Th^roiisme, la g^n6rosit6
et la crainte, la verve et la timidity en une foule
son vent ironiqne.
« Cette foule est celle de FSire lui-m4me, [Ici,
mon p^re prend un regard particulier et appnie
sur les mots, comme lorsque son discQurs touche
Tin point capital.] Certes, tout homme la sent en
soi, vivace et bruyante; on est stupefait, anx ^
heures passionn^es, de la multitude qui s'agite
dans les t6n^bres de la conscience, et oili il semble
que revive la cohorte oubliee des anc^tres ; c'est
un frisson, un chuchotement universel. Puis,
une tendance se dessine et devient le meneur de
la foule. La decision est Facte de ce meneur.
Ukesitation est un d^bat entre des tiraillements
h6r6ditaires.
« Or, chez les m^ridionaux, la foule de t^tre
apparait dans une fulguration br^ve et cu' ' 5
comme une douleur. Le d^clic instantanf i
decision provoque ce d6sordre du visage 1
geste, cette ardeur de colore on d'am — i
NORD ET MIDI 173
parait comique, si Toil n'est de cette race exces-
i sive. »
Mon pfere r^unissait avec soin — on les trou-
vera dans ses notes — tons les proverbes meri-
dionaux, ceux surtout qui concernent la famille,
le r6le de la femme dans la maison. II recherchait,
dans sa m^moire, des silhouettes lointaines de
parents singuliers, tels que les formait jadis la
province, quand^ une centralisation excessive
n'emondait pas les caract^res^ ne les ramenait
pas a un type banal.
Lorsqu'il est en Provence, il fait causer chaque
paysan, 6coutant avec joie ces explications force-
n^es, pittoresques, m^l^es de remarques senten-
cieuses qui r^v^lent le filon remain : « Je decouvre
ma jeunesse a chaque tournant de route. Faut-il
croire la parole du Dante? Est-ce un supplice ou
un soulagement que de se rappeler les heures de
joie parmi la peine et le regret? »
II pensait, comme il Ta 6crit, « qu'en France
tout le monde est un peu de Tarascon ». II disait,
sous une autre forme , que « le Frangais qui
s' ^'3 devient ais^ment meridional ». C'est ainsi
q endant la guerre de 1870, il avait pu voir
I pagation des fausses nouvelles, Fextr^me
e --^iasme joint h, Timpr^voyance du d6but,
15.
i74 ALPHONSE DAUDET
rabattement proportionnel des heures noires, ces
alternatives d^sordonn^es qui sont le mauvais
c6t6 de la « Race du Soleil ».
II constatait aussi que « le Frangais a un pfere
Celte, une m^re Latine », et que « les jeux de cea
influences d^tenninent les soubresauts de notre
histoire ».
Tout jeune, il avait vu dans sa ville natale les
derni^res luttes ouvertes des protestants et des
catholiques. « Je devine le huguenot, surtout le
meridional, k son accent, h son geste, h son re-
gard, h son raisonnement. II forme un ^tre h part,
beaucoup plus compass^, plus troid, plus maltre
de lui que le catholique. II y a, pour ces tempera*
ments, deux portes, ainsi qu'aux cimeti^res de
chez nous : la « schismatique » et « Torthodoxe »•
II n'est pas douteux, ainsi que j'ai Tai A§jk
montr6, qu'il appartint, lui, au p6le catholique.
II avait la piti6, la pitie totale c[ui, du moment
qu'elle trouve son objet, fait abstraction de toute
dialectique. II avait le gout du risque et de
Taventure. Je n'entends point par la que les pro-
testants manquent de bravoure ; je leur crois,
contraire,une 6nergie morale tr^s vive, s'il s'*
de leurs convictions, et du sens imm^diai
la justice. Mais ils p^sent leurs actes et ''
!
NORD ET MIDI 175-
paroles. Mon pfere 6tait un spontan^. Dans le do- '
maine de raction, il se m^fiait du calme ; sa
g6n6rosit6 naturelle le mettait d'instinct dans la
voie h^roique. Enfin, j'ai souvent remarque chez.
les protestants une difficult^ extreme k se decider,
una forme paralytique du scrupule. Mon p^re
acceptait les responsabilit^s tranquillement, mais
imm^diatement ; il prenait son parti en quelques^
minutes.
Ces plis que la religion laisse au caratt^re fax-
saient Tobjet de nos frequents entretiens. II con-
naissait h merveille les traits qu'imprime la foi
dans les dmes, L'histoire de la Reforme I'avait
passionn6, en tant qu'opposition du Nord a Fex-
pansion toute m^ridionale de la Renaissance :
« Eh oui, je comprends que, sous un ciel bas et
dans les brumes, ces papes voluptueux qui, sui-
vant le mot admirable de Tun d'eux, n'imagi-
naient pas que les hommes v^cussent « sans se
couillonner les uns les autres », ces papes k
rubans, a dentelles, a maltresses, a peintres et a
musique devaient revolter des ames violemment.
rigoristes. C'est la qu'6clate TinQuence du cli-
mat Dans nos campagnes encore Taspect du
vi" ;e protestant diff^re enti^rement du village
ca lique. Mais il n'est pas douteux que le
ca licisme a pour lui le sens du pardon, du
sa ■'*'*, ce beau dogme de la substitution et du
176 ALPHONSE DAUDET
rachat que Ton a tant de fois d6form6 et mal
interprets. »
r
Les « Evangiles » lui mettaient les larmes aux
yeux. II aimait, du culte, la pompe extSrieure,
Fordonnance, les processions, la blanche douceur
des communiantes, les cloches surtout dont la
voix grave Templissait de mSlancolie. Jamais de
sa bouche n'est sortie une parole d'impi6t6.
Etait-il absolument incroyant et sceptique? Ge
sont IJi de ces secrets que garde jusqu'au bout la
conscience. II 6tait heureux que ma mere alldt
prier sur la tombe des siens. II manifesta le desir
de nous voir baptiser, communier. II 6tait fils
d'une m^re devote. Lui-m6me, dans sa toute
jeunesse, avait 6t6 d'une pi6t6 excessive. Par son
sens de la douleur et la dure 6preuve de la vie,
il tenait 6troitement ^ cette religion qui a trouv6
les plus beaux cris, les plus profonds apaise-
ments, les renonciations les plus tragiques et les
plus subtiles. Je Fai entendu parler du Christ
avec une onction vigoureuse qu'envierait tout
prSdicateur, quelque chose d'Stroit, d'embaum6,
de familier, qui concordait aux horizons de Pales-
tine, et qu'il tenait de la Provence. Souvent son
oeil s'est 6clair6 h. une parole de myst^re, ^,,
miracle ; il s'exprimait sur la foi, les period'*
s6cheresse, les tourments des croyants ave
eloquence puis6e aux sources intimes de If
NORD ET MIDI 177
sibilit^ religieiise..... Et pourtant, il v6n6rait
Montaigne plus encore que Pascal; pourtant, lors-
qu'on le poussait sur ces probl^mes, il avait des
repliques d'un septicisme aigu ou de longs si-
lences de doute.
En r6sum6, je crois que cette empreinte de la
race, si forte en lui, avait marqu6 les formes mo-
rales de la foi catholique ; je pense qu'il eiit sou-
hait6 cette foi, que Tath^isme et le mat^rialisme
absolu lui ^taient odieux, mais que son amour
puissant et doux de la vie pour la vie, de la justice
sans recompense et de la piti6 qui s'ignore lui
remplaQaient les conceptions 6troites d'un mond^
ulterieur et mieux organist.
Le plus souvent, etlorsqu'on 6tait plus de deux,
il 6vitait ce genre de causerie « ou chacun n'ap-
porte que des paroles vkgues et d€jh. cent fois
entendues ».
II s'etonnait mfeme, je me le rappelle, que les
plus grands sujets de Thumanite soient pr^cis^-
ment ceux sur lesquels on accumule le plus de
sottises et de poncifs, comme si, a un certain
niveau, Tesprit s'engourdissait, perdait la vue
nette et les images f6condes.
Un apr^s-midi d'6t6, comme nous nous prome-
D il me dit : « C'est une alternative douloureuse
(\ _ la nature nous apparait m^chante et homi-
c -^.ais e'en est une plus sinistre encore que
I
178 ALPHONSE DAUDET
son indifference, lorsqu'elle nous apparait s^pa-
r6e de nous par un infranchissable gonffre.
« Ainsi je m'explique que les croyants ferment
les yeux au monde^se bouchent les oreilles et
se renferment dans les ^tranges palais de I'&me.
lis ne trouveraient au dehors que p6ril, desert et
tentations.
« Et moi, dans le sang de qui se combattent le
doute et des souvenirs de croyances,j'aiun aspect
double de ce qui m'environne, de ce pare, du cifel
et des eaux : tant6t cela vibre, cela m'atteint, me
traverse et m*enthousiasme. Tantdt je demeure
froid, et les endroits familiers me sont des s^jours
inconnus, presque hostiles... JN'est-ce pas aussi la
douleur qui me d6colore mon petit domaine? »
A la fois nomade, amoureux du changement et
traditionnaliste, respectueux de la religion, scru-
puleux et moqueur, haissant Fofficialit^, la cote-
rie, les honneurs mensongers de la soci^t^ettoute
convention, il m'apparait comme un type achev6
mais 6pur6 de I'homme du midi.
Epur6 ; car c'est dans Faction que le meridional
souvent se degrade : mon p^re ne I'ignorait point
etjugeaitsev^rement certains politiciens c6lfebres»
ses compatriotes :
« La morale lAche comme la ceinture, des rigo
de taches, le verbe aussi facile que Felan, que
NORD ET MIDI 179
promesse, que le parjure. Bien vite, s'il s'agit de
I'affreuse politique, nos qualit^s tournent au pire :
I'enthousiasme devient hypocrisie; T^loquence,
faconde et boniment ; le scepticisme I6ger, escro-
i querie; Tamour de ce qui brille, fureur du
lucre et du luxe h tout prix; la sociability, le
!besoin de plaire se font Iftcbet^, faiblesse et pali-
nodie.
« H61as! que de hautaines comedies 1 le poing
frappant la poitrine, la voix sourde, ^raill6e,
mais si pressante, les larmes commodes; les
adjurations, I'appel au patriotisme, aux senti-
ments nobles ! Sais-tu qu'au mot de Mirabeau :
« Et nous en sortirons par la force des baion-
nettes... »une 16gende^ peutfetre v6ridique, ajoute
ce correctif soumois, oblique, murmure de c6t^,
avec Toeil qui cligne : « Et d^s qu'elles yicnnent,
nous foutons le camp ? »
L'amour de la solitude et de la r6flexion, qui
n'avait fait que se d6velopper chez Alphonse
Daudet, est aussi rarement une vertu m^ridionale :
« Tout en dehors », est une devise de cette race
« de grill ons bruns », changeante et bruyante :
Le « quand je ne parle pas, je ne pense pas », de
*mestan est d'une v6rit6 protonde. Je remarque
^assant combien de formules, de m6taphoreS|
^urs de phrases, de definitions^ invent^es et
1
480 ALPHONSE DAUDET
popularisees par mon pfere, ont fait une fortune
rapide et sont employees couramment par quan-
tity de gens qui ignorent leur origine. C'est que
formules et definitions ont en elles la « vertu vi-
vante », le myst^rieux attrait du pittoresque et
de Tapplication facile qui perp^tue la toumure et
d6forme quelquefois le sens primitif. Si peu vain
qu'il flit de son talent et de son succ^s, il se
r^jouissait de ces survivances. II riaconte quelque
part comment son coeur se gonfle de fierte pater-
nelle quand il entend dire : « C'est un Delobelle,
un d'Argenton, un Roumestan, un Tartarin. »
N'est-ce pas la gloire des litterateurs de specifier
ainsi des caract^res et des types, qui se confon-
daient avant eux dans la foule indistincte des
humains? « II semble,luidisais-je,qu'une destinee
de Tart soit de differencier les elements vitaux,
personnages, paysages, objets m6mes, de rendre,
en ses moindres -aspects, la beauts visible et
pr6sente. »
II me r^pondait : « Cette reflexion sort des
lettres que tu m'6crivis de Hollande au sujet des
grands peintres de la r^alite, Rembrandt, Franz
Hals et Vermeer. J'ai ton jours pens6 dem^me. Un
trait de lumi^re sur un visage, un sentiment qui
affleure, un geste, un regard ont une v ir
propre, immediate et immortelle, qui les sej it
de tons rayons lumineux, sentiments, f ^« st
NORD ET MIDI 481
regards possibles. Nous individualisons tout et
nous diclassons la nature. »
Ce travail qu'il fit pour les m6ridionaux, il efit
souhait^ que chaque ecrivain le fit pour ceux de
sa race : « C'est ainsi qu'on devient repr^sentatif.
Et ces 6tudes particuliferes, loin de nuire aux
vues g6n6rales, les servent et les nourrissent
d'exemples. »
De Mirabeau Ji Bonaparte, h Thiers, h Guizot, h,
Gambetta, on lit, dans les « petits cahiers », une
suite de remarque.s biographiques du plus haut
int6r6t et qui, toutes, tendent a retrouver les on-
gines dans les actes et les paroles, sous cet amas
de conventions hypocrites et necessaires qu'ap
portent aux politiciens le contact d'autres ambi-
tions, le go6t de la lutte et le desir d'exercer leup
influence.
Selon Alphonse Daudet, le roman 6tayait
rhistoire. II pouvait m6me Teclairer par endroits
et la justifier. Chaque fois que mon cher oncle
Ernest Daudet, que mon p^re aimait tendrement
depuisleur toute petite enfance^venait Jilamaison,
la conversation entre les deux ir^res tombait
siir cefint^ressant sujet. Ernest, passionn^ pour
1 *'"mps 6coul6s et d'une Erudition merveilleuse,
g .jnait les droits de I'histoire. II reconnaissait,
( "3urs, la n6cessit6 de I'lUustrer par dea obser-
16
482 ALPHONSE DAUDET
vations d'aujourd'hui, de secouerla poussi^re des
manuscrits. Plusieurs de ses OBuvres t^moignent
de ce souci. Parmi les travaux des conlemporains,
le Blanqui de Gustave Geffroy est un bel exemple
k Tappui de cette thfese. A T^tude d'un grand
caract^re, cet artiste consciencieux, ce « po^te
du r^el » qu'est Geffroy a appliqu6 les proc6d6s
modernes d'investigation et de description. II
en r6sulte un travail rare et remarquable, qui^
servira sans doute de type et de modMe h. bien
d^autres essais du m6me genre.
Qu'on ne s'imagine point que mon p^re poussait
jusqu'a la manie ce goftt de Panalyse au point de
vue de la race. Son « bon sens latin », son amour
de la mesure le preservaient d'un tel exc^s. H
ven^rait Michelet, il le relisait constamment ; il
trouvait sans cesse, pour le' sublime auteur de
VHistoire de France ^ de la Femme, de la Mer, de
la Bi6le de rHumanite, de nouvelles formes lau-
datives. II admirait Taine, tout en se m^fiant de
sa syst^matisation violente et le trouvant trop dur
pour les h^ros, les exaltes. Cet amoureux de
r^quilibre et de Tharmonie dans le domaine de
la pens6e, comprenait, excusait la fr6n6sie dans
le domaine de Faction. Et je crois bien q_ x
Origim$ de la France contemporaine^ il preff it
la Litt4rature Anglaise.
NORD ET MIDI 483
Ce zhle pour Thistoire provoquait des dialogues
dans le genre de celui-ci :
Moi. — Comment n'as-tu pas encore 6crit une
^ande 6tude sur un de tes h6ros, ou telle p6riode
■de guerres de religion en ton pays, tel Episode de
la Renaissance et de la R6forme, que je te vols
•etudier avec acbarnement ?
Lui {avec unsoupir), — Le litterateur ne va pas
ou il veut. Un sujet surgit, Fentratne et le detourne
de ses projets. Tu trouverais, dans mes notes, un
'Napoleon homme du Midi, qu'a realist et au dela
notre cher Fr6d6rie Masson, une Gueri^e des Albi-
-geois, un Soulevement de VAlgerie, une monogra-
phie de Raousset-Boulbon et une de Rossel, etc,
lis sont innombrables les sujets de ce genre, k
la lisi^re de Thistoire et du roman, que j'aurais
voulu appro fondir, traiter d'apr^s les documents et
la vie.
Moi. — Toujours des m6ridionaux ou des Epi-
sodes de la lutte entre le nord et le midi !
Lui. — Ne t'ai-je pas rep6t6 cent fois que ce
qu'un homme peut aj outer comme contribution a
la v6rit6 est infiniment faible? Je crois que j'em-
porterai avec moi bien des observations curieuses
siiT* ma race, ses vertus, ses d6fauts. On ne peut
t noter — mais la m^thode reste. J'ai confiance
d s Tavenir. La r^alite a une force incroyable et
«d -ncte de la force de v^rite.
184 ALPflONSE DAUDET
Mot. — N'est-ce pas la m6me chose?
Lui. — NuUement. La v6rit6 est un jugement
moral, port6 par les hommes ou les faits, sur la >
r§alit6. Le jugement peut s'obscurcir, d^faillir et 1
sombrer. La v6rit6 est d'une susceptibility sup6-
rieure h n'importe quel papier impressionnable. i
L^air la degrade, et la lumi^re et le souffle et
tout. La r6alit6, elle, persiste et demeure. Mais il
faut un pofete pour lui ^onner la force de revivis-
cence, de propagation et de dur6e. Michelet fut
un visionnaire du reel, »
Rarement un esprit ose dtre ce qu'il est.
Ce vers, qui est, je crois, de Boileau, mon p^re
le lanQait tout h. coup dans la conversation comme j
un encouragement ou un reproche. II expliquait j
comment le caraciere est le r^sultat d'un courage.!
moral, qui porte Ffetre & se d6velopper dans son
sens propre, ^^ pousser en relief les vertus et le$
vices qui forment son patrimoine. « De m6me,
ajoutait-il, il est une timidity intime ; laquelle ,
inhibe Tindividu, Fempfeche de r^aliser son type J
etnous donne cette multitude de m^dailles frustes,
il demi effac^es, sans int6r6t, qui sont la m-— e.*
« Un litterateur, qui traite des passions, )r-
c6ment affaire h, cette masse, h. ces silhoi ;es
indistinctes. Ce sei*ait une convention fat' ite
• NORD ET MIDI ' 185
de ne mettre en oeuvre que des caractSres.
C'est dans ces demi-teintes, dans ces passages de
clair-obscur que notre tdche devient le ptus
difficile. « Un h6ros du non-hero'isme, » voilk le
tour de force qu'a r6alis6 Flaubert dans VEducit-
tion sentimentale.
« Or un homme d'une race differente ou d'une
^poque differente devient, parcela m^me, ty pique.
Dans une foule du midi, Roumestan ou Tartarin
ne se distinguent pas. C'est Paris qui les met en
lumi^re. De m^me nous fr6quentons encore cer-
tains vieillards ou certaines personnes vivant hors
du monde, qui ont conserve intacts les pr6jug6s,
les fagons de voir, les g6nerosit6s, les ardeurs de
48. Et c'est pour nous une joie, comme e'en est
une pour le numismate, de d6couvrir une m6-
daille bien nette. »
II est, dans un roman de Jean Paul Richter, un
personnage qui a pass6 son enfance sous terre et
croit entrer dans le paradis le jour ou, montant
a la surface, il voitle ciel, les fleurs, les eaux et
les forfets. Une pareille impression est r^servee a
quiconque, ayant v6cu dans le nord, d^couvre
asquement le midi, la joie de la lumi^re. Cette
B, Alphonse Daudet Tavait conservee pieuse-
nt. E!le dominait en son ftme la souftrance
^am^lancolie.
16.
;186 ALPHONSE DAUDET
Ce que Fobservatioii lui apportait de cruel,
<ie que I'imagination luisugg6rait d*apre, de veh6-
ment, de terrible, 6tait adouci, temper^ par la
ti6deur dor6e de Provence, ramen6 aux horizons
purs, harmonist selon ces lignes qui, depuis
Tantiquit^ classique, furent directrices de la
sagesse humaine.
Ce sens merveilleux de la mesure est la sauve-
garde de Fesprit. Celui qui descend en soi-m^me,
et que ne retient point Tamour de rharmonie,
s'enfonce bient6t dans d'epaisses t^n^bres. II
est inintelligible. II perd tout pouvoir d'ensei-
gnement. Ce fil conducteur est peu de chose. II
aurait rendu immortelles des /euvres telles que le
Peer Gynt d'lbsen par exemple. La multiplicity
•des interpretations possibles est, h coup siir, un
signe de faiblesse. Le po^me devieni une sorte de
jeu, de labyrinthe, ou s'exerce la sagacity du lec-
teur. La br^ve excitation qu'il procure ne vaut
point un souvenir clair.
Sur ce sujet, mon pere 6tait tranquille. La pen-
s6e frauQaise, selon lui, demeurerait, en d6pit de
quelques rares hearts, amoureuse du limpide et
<lu vrai et fiddle h, ses origines. II admirait cer-
taines pieces d'Ibsen, pas toutes, car il en est d ';
le symbolisme lui semblait enfantin et tromp€
Dans le sarcasme septentrional du Canard '
vage, par exemple, il retrouvait le rire de ca
NORD ET MIDI 187
chouc^ le rire de Voltaire conserve par les frimas
pomiraniens. II avait un culte pour Tolstoi, -le
Tolstoi de Guerre et Paiix, d'Anna Kareniney des
Souvenirs de Sebastopolet des Cosaques, haSonate
u Kreutzerle r6voltait par certains endroits.Enfin,
le n^omysticisme de Fauteur et ses derni^res
CBuvres 6vang6liques ne Tinteressaient pas du
tout : « Tolstoi, disait-il, a, dans sa jeunesse,
savour^ de Texistence tout ce qu'elle a. d'exquis,
de luxueux, de brillant. II a aim6 la chasse, les
mascarades, les courses en traineaux, les jolies
femmes, les amis, les arts. Maintenant il voudrait
interdire aux autres ces plaisirs que la vieillesse
lui refuse. Dans la conversion d'un septuag^-
naire, je me m6fierai toujours du regret et de
cetteenvie, oh! tr^s sourde, lointaine etretorse,
mais tenace, qui se lit h travers les rides. »
La lecture de Crime et Chdtiment avait 6t6 une
Crise de son cerveaii. Ce livre I'avait emp6ch6
d'^crire I'ouvrage qu'il projetait sur Lebiez et
Barr6 et Taction, sur la jeunesse pauvre, des doc-
trines darwiniennes mal comprises. Cette devia-
tion des lormules dans les esprits, cette prolon-
gation pratique des theories Tinqui^tait et Ton
<'--'* h cette inquietude : La Lutte pour la Fee, la
j te paroisse et le Soutien de famille. Pour
1 jnir h. Dostoievsky, il n'estimait pas mdins les
J ^^s Karamazov et la Maison des mortSy mais 8i la
1
188 ALPHONSE DAUDET
fr^nesie Evocative, aux hallucinations vraies du
Dickens russe, il pr^Krait Fharmonieuse beautt
d'Anna Kardnine^ la somptueuse ordonnance de
Guerre et Paix,
On voit done que son amour pour le midi ne lui
faisait point d^daigner la litt^rature septentrio-
nale. Quant auclimat lui-m6me, c'6tait une autre
affaire, et je le plaisantais sou vent sur a contra-
diction qui existait entre son horreur • pour la
brume et le gel, et son gotit des expeditions arc-
tiques.
r i
CHAPITRE V
L'EXEmPLE FAHIILIER
En t6te de ses admirables Vies Imaginaires^
Marcel Schwob, Tauteur merveilleux du Roi an
masque d'or, du Livre de Monelle et autres oeuvres
6clatantes, insiste avec infiniment de justesse sur
rimportance du detail familier, quant ^ la biogra-
phie des grands personnages. Souvent une'habi-
tude, un trait de moeurs, une pr6f6rence en r^v^lent
davantage qu'une longue th^se ou un corps de doc-
trine. Ce qu'il y a de particulier, de sp6cifique
dans un 6tre s'affirme parfois plus nettement
par une de ces remarques que Tesprit academique
traite volontiers de n6gligeables. C'est une des
""'"ons pour lesquelles les 6loges solennels et les
ours devant les tombeaux se ram^nent
que tons a un th^me identique, incolore et .
mgue oil sont exaltees, d'apr^s un formulaire
dOO ALPHONSE DAUDET
rituel, dcs vertus sans relief et des circonstances
monotones.
Alphonse Daudet 6tait, dans son v6tement,
d'uiie modestie exemplaire. II n'en fut pas tou-
jours de m6me. A la premiere representation
d'Benriette Marechal^ on remarquait, parmi les
d^fenseurs enthousiastes de la piece, un jeune
homme aux longs cheveux noirs dont les applau-
dissements faisaient scintiller les reflets d'un ves-
ton argente. La future M°* Alphonse Daudet, alors
M"® AUard, assistait k cette s6ance memorable :
-« On pent amener les jeunes fiUes ; le tapage sera
si vif qu'elles n'entendront rien. » Telles avaient
et6 les paroles de Tami qui apporta la loge ; telle
fut la premiere rencontre, tr5s inconsciente, de
mon pere et de ma m^re.
Dans les derni^res ann6es, mon p^re, quand il
dinait en ville entre amis ou chez lui le jeudi,
portait un veston de velours noir. Mon fr^re et
moi 6tions heureux de lui donner le bras et fiers
de sa beaute, en certains jours vraiment extra-
ordinaire. Avec quelle pudeur il cachait sa souf-
rance ! Elle crispait ses traits un instant, mais
si bref que nous seuls pouvions la deviner; il
nous rassurait d'un sourire et contait aussit/St
quelque histoire bouffonne et vaillante, acconc
gnee d'un petit fremissement de Foeil qui n ;
associait a son heroisme.
L'EXEMPLE FAMILIER 10 J:
Souvent, nous nous le r6p6tons : ce qu'il ne- .
disait pas, ce qu*il laissait entendre par son re-
gard 6tait aussi penetrant, aussi divinatoire que
sa parole. Et quelle indulgence ! « Pour bien
tenir ce qu'on tient, laisser toujours un peu de
corde. Si les enfants ont Fdme bien faite, la ten-
dresse qu'on leur montre ne leur nuira jamais,
EUe les soutiendra plus tard, dans les heures
mauvaises. C'est toujours cela de pris sur Texis-
tence ennemie. »
En v6rit6, je le dis pour ceux qui ne Font point
connu, il n'etait pas le Christ h^ve et bl^me que
certains se representaient. Quand ses douleurs lui
laissaient un r6pit, il donnait Tillusion de la sante
complfete. La table est par6e de fleurs et de cris-
taux. Voici les convives les plus divers : Goncourt,
SchoU, Copp6e, Albert Wolff, Mallarm^, Marieton,
Heredia, Sully Prudhomme, Flaubert, Drumont,
de Banville, Il^brard, Georges Hugo, Hervieu,
Gambetta, Tourguenef, Maupassant, C6ard, Le-
conte de Lisle, Zola, Rochefort, Barr^s, Hennique,
Montesquiou, Rodenbach, Geffroy, Charpentier,
combien d'autres! D^s le potage, mon p^re a
r"^° tout le monde a Faise, enchante ses h6tes
] un r6cit bref et brillant, une de ces impro-
^ 'ions ail^es dont il est coutumier, ou quel-
i -observation d'un comique irresistible. Puis,
192 ALPnONSE DAUDET
avec une adresse raerveilleuse, il lance la cau-
serie dans un sens favorable k la verve des uns et
des autres, il la dirige, il la protege, il la ranime,
il la hausse et la maintient humaine ; tant6t il fait
tSte h tons, s'emballe, et le son de sa voix chaude
et souple, ardente et prenante, et ses yeux et son
geste compl^tent un fabuleux ensemble. Tant6t il
c^de la place, se fait petit, se dissimule*, et laisse
un glorieux du r^cit remporter son triomphe,
II sait le prix des opinions, Tentrainement des
discours, Fivresse des contradictoires. Sur un seul
point, il est s6v6re. II tient au bon ton des plai-
santeries, et malheur k celui qui se permettrait
quelque allusion risqu6e, quelque mot choquant
les oreilles f^minines. Le regard devient noir; la
voix change; avec prestesse et dext6rit6, il rap-
pelle au maladroit les bornes de la politesse,
« ces jolies fronti^res ou Ton pent tout dire,
pourvu que n'apparaisse aucune image vilaine,
rien de ce qui souille et degrade ».
D'une acuity d'oreille extreme, mon pfere en-
tend ce qui se chuchote a dtx converts de lui;
il intervient soudain dans un a parte ou on ne
Tattendait pas, et rien ne Famuse comme de
derouter un I6ger myst^re, un debut de flirt, une
approche timide.
Mais il ne faudrait pas se duper a tan,
bonhomie, prendre cette douceur pour de la
L'EXEMPLE FAMILIER 193
Messe, et, comme il dit, « lui retirer sa chaise ».
J'ai connu h deux hommes le don complet de
repartie : Tun, c'6tait Alphonse Daudet ; Tautre,
est notre cher et admire Paul Hervieu. Pa-
reille adresse d'escrimeur, qui, sur une at-
taque impr^vue, trompe le fer et file a la poi-
trine avec une rapidity d^montante. Pareil re-
gard aigu, brusquement sombre et implacable.
Pareil choix de mots, de traits inoubliables, em-
poisonnes et barbeles et qui voleront d^sormais
sur les l^vres. Pr^cieuse faculte dont Tabus n'est
pas h craindre chez des hommes pareils, faculty
qui prend une forme durable dans des oeuvres
telles qneVImmorteloixPeintspareux-m^mes, qui
dompte et bride les sots, les m(Schants et les
Inches, et qui, plus r6pandue, assainirait la so-
ci6t6, renouvellerait Tair souvent empest6 des
r6unions discourtoises et mondaines.
Le « naturel », tel 6tait le present que faisait
mon pfere k toute soci6t6 ou il se trouvait. II d6li
vrait les gens des mille liens de Lilliput, que
nouent' les convenances hypocrites, les prejuges
et la niaiserie des snobs. R6volutionnaire, enne
"^^ des abus et des masques, il gardait les formes
a politesse. Sonironie se faisait dissolvante et
•'ble, en demeurant d*apparence douce. Sou
des hommes froids, graves etfermes, rebelles
17
194 ALPHONSE DAUDET
h, toute familiarity, semblaient changer de carac-
t^re, et se livraient a T^crivain, joyeux de d^poser
leur attitude. Un certain soir, dans un diner, une
dame ftgee qull voyait pour la premiere fois et
qui ne buvait que de Feau, femme envi^e, dans
une situation brillante, lui confia la r^elle d6-
tresse de sa vie, avec une candeur, une simplicity,
une naivete qui le stupefi^rent. Pourtant, der tels
aveux n'6taient point rares. U est et demeurera
myst6rieux Tattrait qu'ont certains 6tres, qui
pousse h se livrer k eux, k les consulter, it
les prendre pour guides, en d6pit des distances
et fictions sociales. Le d6sir de se denuder
rdtne, de rejeter la robe de ceremonie et de
d^fubler la perruque est plus frequent qu*on ne^le
pense : « II y a, disait-il, un vif de la vie oil deux
personnes, qui s*ignoraient la minute d'avant, se
jettent tout k coup avec une impudeur strange,
cette soif du vrai qui tourmente les scrupuleux et
les croyants. »
U apprdciait, dans la bonne chftre, les plats trhs
simples et parfaitement r6ussis. Car la haine de
I'artificiel s'^tend aux modes les plus divers de la
sensibility. Les grosses viandes, noires ou rou^
le rebutaient. En parfait Provencal, il aimait
olives, les figues, la cuisine ratatin^e et les sala
UEXEMPLE FAMILIER 195
toutes les salades. Nous sommes h un buffet de
FH^rault : « Ce morceau de viande froide est
libre, Madame? — ^ Parfaitement, Monsieur. Vous
remportez? — Certes, je Tenleve. — Et les poivrons
avec? — Bien sur. '» Dans nos souvenirs gastro-
nomiques, cette tranche de veau demeura cel^bre.
II Tassaisonna de maintes considerations sur la
cuisine m^ridionale, faite pour des estomacs in-
quiets et briiles : « Pour bien manger dans le pays,
11 faut manger avec un berger ou un pScheur. La
saquette de Bonnet, tu peux m'en croire, renfer-
mait des gourmandises merveilleuses. Le repas
estcomme tout le reste. II ne vaut qu'en pleine
nature. II prend son meri^e alors, le vin dor6 de
nos cdteaux. II a sa valeur le gibier, par 6 de
feuilles de vigne, qui tourne dans la flamb6e des
sarments de Tauberge. » — « Ce plat est tout un
paysage! » Tel etait son grand compliment. IL
pr6f6rait le bourgogne au bordeaux : « Mon goiit
canaille, c'est le petit «ginglet)) de terroir, quel
qu'il soit, pourvu qu'il rdpe la langue et accom-
pagne une tranche de fromage un pen fait, une
« horreur », comme s'^crient les dames, lors-
qu'on Tapporte odorant et terrible ! »
Paris, la journ^e de mon p^re se partageait
c J le travail , les visites d'amis , quelques
I aenades.
lOG ALPHONSE DAUDET
D^s huit heures installe devant salable, il com-
mence par dieter sa copieuse correspondance a
son seul secretaire, le m^me depuis trente ans.
C'est, comme il Fa maintes iois raconte, en J 870,
un matin aux avant-postes,qu'Alphonse'Daudetfjt
la connaissance de Jules Ebner, qui, devant la
neige et Tennemi, lisait tranquillement une ode
d'Horace. Depuis lors les deux hommesne se sont
plus quittes, que par la mort de Tun. d'eux, du
« patron », pour qui l*autre avail une admiration
et un d6vouement dont je n'ai point vu un second
exemple. Depuis trente ans, sans manquer un
seul jour, en d6pit d*une besogne souvent tardive
de secretaire de la redaction dans un grand jour-
nal, Ebner est la, devant mon pfere, la plume h I»
main. II faut r^pondre aux confreres, aux ^diteurs,
aux traducteurs, aux qu^mandeurs, faire le tri du
bon, de Tinutile, du pitoyable, de Tescroquerie...
Quelqu'un sonne... On doit s'interrompre . . .
L'accueil de mon p^re est toujours affable; sa
bonne gr§,ce n*est point un masque, car elle varie,
suivant le visiteur, de la tendresse Ik plus vive a
la simple cordiality.
Souvent c'est un camarade qui, passant par le
quartier, est venu se rcchauffer pr^s du mai^-
demander un avis, un conseil. II est aux jeu
si indulgent! Un des derniers debuts auxquel^
s'interessa fut celui de Georges Hugo, qu'il r*
L'EXEMPLE FAMILIER 197
rissait h Tdgal de ses fils, et dont il admiral t le
talent prdcoce, incisif etnerveux. Le cri de r^volte
^ des superbes Souvenirs dun matelot lui 6tait all6
' au coeur, comme le bouleversait toute parole
6mue et sincere. II rarest arriv6 d'^crire des
pages violentes et mfime sanglantes. Jamais il ne
m'a impose la moindre restriction, II savait d*ail-
leurs que la colore n'est qu'une autre face de la
pitiS. Dfes mon plus jeune dge, il me conseilla
la moderation dans le doute et la hardiesse dans
la certitude. Je n'avais pas dix ans qu'il me fit
donner ma premiere legon . d'armes et de pis-
tolet, « pour me permettre d'etre aussi patient
et longanime que possible, mais, le moment
venu, d^etonner Tadversaire ».
Tant qu*elle ne le fatigua pas trop, Tescrime
fut son grand exercice. II s'y livrait avec passion,
gardant la planche pendant une heure, et sa
natur<e apparaissait 1^ tout enti^re, un melange
de force et de finesse, une prudence h. ensures
brusques d'audace et d'emportement qui faisaient
de lui un redoutable adversaire. Sur le jeu d*6p6e
et de fleuret, sur Taveu d'un caract^re par les
feintes/ sur T^lan irresistible, il a 6crit des notes
e ..entes, dont la justesse 6tonnera les profes-
8 •*3ls.
' m6me 6poque, il faisait de longues maiches
d aris, d'un pas rapide, roulant dans sa t6te
17.
198 ALPHONSE DAUDET
des projets de livres et de personnages, auxquels
s'associait tout a coup le monde ext^rieur : « C'est
lorsqu'une id^e nous exalte et nous absorbe, que,
par un singulier paradoxe, nous devenons le plus
« poreux », le plus <( impressionnables ». L'6tatde
demi conscience, c'est le magasin d'accessoires,
c'est I'engrangement du romancier. »
. Quand ses forces d6clinantes ne lui permirent
plus de grandes courses, son but de promenade le
plus frequent devint la maison de son beau-pere,
Jules AUard, « son meilleur ami ». Mes grands-
parents habitaient alors en haut de la rue du
Chei*che-Midi, unejolie maison avec jardin dent
la description revient souvent dans les « petits
cahiers ». La, sont rapport6es de longues cause-
ries avec mon grand-p^re, connaisseur d'hommes
et po^te, r^publicain de la grande 6poque, avec
ma grand'mere, L6onide AUard, d'esprit large et
mystique, etqui d^fendaitles droits du surnaturel
contre les railleries du r^alisme. Car mon p^re fut
toujours rebelle aux manifestations de Tau-delk,
et garda sur « llnconnaissable » Topinion de son
ami Montaigne.
« Ma ch^re maman (il Tappelait ainsi) " i
remarqu(5 que, dans une famille, la superstiti it
le scepticisme s'6quilibrent, comme s'equilL t
aussi la vertu et le vice, la prodigality et ^
L'EXEMPLE FAMILIER 199
rice et, en g6n^ral, les oppositions de caractferes. »
M6me dans la maladie, alors qu'un bras et une
canne lui devinrent n6cessaires, la d-marche de
mon p^re garda une noblesse, une 6l6gance, un
air de braver la douleur. Sa couverture sur T^paule,
d la provengaley il redressait la t6te en arri^re,
aspirant la lumiere du soleil, et ses yeux remer-
ciaient la Vie des joies qu'elle lui laissait encore.
Sa tendresse se manifestait par de courtps haltes,
un sourire : « Reposons-noiis sur ce petit banc »,
XLTLp^ reprise courageuse de I'fetre. Quand Fautomne
secoue les feuilles mortes, il aimait h. fouler cette
parure, 6parpillant les souvenirs dords, jouissant
des heures braves et m6lancoliques... Sur la ter-
rasse de Champrosay, ses enfants blottis centre
ses genoux, pr^s de sa femme, dont la presence
exalte en lui toute beauts intellectuelle ou morale,
il savoure le fracas de Forage et conte une « belle
histoire de peur w^ tandis que I'horizon s*6claire
de lueurs soudaines.
Depuis le progr^s de sa maladie, il sortait pen
le soir. II fallait une circonstance exceptionnelle
pour le decider. Cependant, il aimait le monde, la
society, et la presence d'etrangers lui 6tait bonne,
''^■"''•achait a ses souffrances.
JL repetition generale de Sapho^ a I'Op^ra-
nique, fut une de ses ultimes distractions. II
*tait le plus vif intercut a la mise en sc^ne de
200 ALPHONSE DAUDET
ses pieces, au jeu des acteurs, a cette « prepara-
tion » que connaissent les auteurs dramatiques
et qui est un dea plaisirs du metier. II distribuait
IJi, g^n^reusement, la quantity d'observations
« sur le vif » qu'il ne cessait d'emmagasiner, et
tenait k ce que chaque detail fM scrupuleusement
r^gle d'apr^s le r6el. On n'imagine pas rint6r6t
d'une repetition dirig^e par Porel, qui a le ginie
du theatre et une inepuisable invention, aide de
mon pere, la vie meme. Quel art, quel soin sont
necessaires pour arriver k Tillusion! Comme il est
difficile de faire mouvoir un personnage, d'etablir
les entrees, les sorties!
L'annee precedente, au debut de Thiver, Mas-
senet etait venu h. la maison jouer son ceuvre au
piano devant la principale interprete, Emmia
Calve, les auteurs du livret, Cain et Bern^de et
ses amis Daudet. Quand arriva Touverture poi-
gnante du dernier acte, cette longue lamentation
coupee de sanglots, mon pfere ne put retenir ses
larmes. Qu'imaginait-il, qu'entrevoyait-il k tra-
vers ces angoisses sonores? II nous le laissa
ignorer, mais nous n'entendrons plus ce morceau
sans fremir.
Les portraits d'Alphonse Daudet sont nombr
et quelques-uns d'une grande exactitude. Ce a^
, UEXEMPLE FAMILIER 201
ne peuvent rendre, ce qui est bien perdu, c'est sa
voix aux inflexions aussi d6licates et nombreuses
que les sentiments qu'elle exprimait, priv6e d*ac-
ceut de raCe, mais non de m6Iodie, etcomme enso-
leill6e,quandrdme 6tait joyeuse, ou tressaillante
dans les phases m^lancoliques. EUe est si bien de-
meurde dans mes oreilles, avec toutes ses nuances,
qu'il me sembleTentendre, quand j'ouvre unlivre
de lui ou quand je cite quelqu'une de ses paroles.
L'ironie se traduisait par une courte hesitation,
une sorte d'arrftt au milieu des phrases que Tau-
diteur devait parfois achever. Le rire etait franc et
superbe, de contagion irresistible. Un 16ger m^-
contentement, les petits ennuis de la paternite
s'exprimaient tantdt par le miitisme, sans bou-
derie, mais fort gfenant, tantdt par des remarques
h c6t6, « sans avoir Tair ». — Tiens, tu sors beau-
coup, cette semaine. — II me semble que ga ne
va pas fort, le travail Et autres ruses inno-
centes.
« Si Ton s'attaque aux miens, je deviens une
b6te ferocc. » Cette phrase, dans sa bouche, n'etait
pas exager6e. U domptait sa nature par la gen6-
ro , la bonte, la douceur, par Thumanite, mais
le i 6tait violent et d'une ardeur extrfeme. Le
bl er dans ses affections, c'etait provoquer sa
CO '^ d'autant plus dangereuse qu'il savait se
102 ALPHONSE DAUDET
contenir et attendre Theure, selon lui imman-
quable, du chdtiment : « Laisse done faire le
destin, me disait-il, quand je brillais du desir de
venger un affront; il se chargera de ta haine. »
Mais, quant a ce qui ne touchait que lui, il fut
toujours incapable de rancune : « Bah, la vie est
trop courte ! »
. Cependant je dois remarquer qu'il revenait peu
sur ses jugements et qu'on ne se relevait pas de
son m^pris. Comme ceux qui aiment vraiment,
il avait Tamiti^ susceptible. Une trahison lui al-
lait au coeur. Et, quand il se croyait lui-m^me
dans son tort, il eut tout fait pourr6parersafaute,
et il Tavouait sans reticences. Nul homme ne fut
moins hypocrite; nul ne detesta aussi sinc^re-
ment le mensonge, « cette herbe parasite qui est
dans les regards, la voix, le geste, la demarche...
qu'on a tant de mal k chasser compl^tement ».
Pour ce qui est du conlortable de la vie, mon
p^re ne tenait h rien, et ne s'attachait qu'h quel-
ques objets tr^s simples, toujours les m^mes, ses
pipes, son porte-plume, son encrier, petits sou-
venirs de nous dont sa table est restee couverte.
Lui-m6me parle, en quelque endroit, des • ' "ets
chers au d6funt, « petites figures, petites efl es,
qui font les larmes irr^sistibles ». Si no" lui
donnions des cigares, il les distribuait • mt
L'EXEMPLE FAMILIER 203
venant dans la journ^e: « J'ai un mal extreme,
r6petait-il, a me ligurer que quelque chose m'ap-
partient. »
Ici se terminent les souvenirs « moraux » que
je voulais reunir, pour que ne dispartit pas tout
enti^re, avec Alphonse Daudet, son atmosphere
de charme et de tendre3se. Arriv6 au bout de ma
tftche, je m'aperQois combien elle 6tait difficile.
Certains me reprocheront d*avoir 6t6 trop sobre de
<f r^cits ». Je I'ai fait expr^s, considerant qu'il
vaut mieux montrer le coeur et Tesprit d*un
homme tel que mon p^re, plutdt que de les mor-
celer en gestes et anecdotes Qu'ajouterai-je?
J'ai, d'apr^s mon dme et ma memoire, esquiss6 le
portrait d'un humain, simple et complexe, sen-
sible et clairvoyant, dans la force de son dge et de
ses travaux. S'il m'est amv6. de d^faillir, sa
grande ombre me le pardonnera, car elle sait que
jefus sincere, et elle me precede d6sormais, sur la
route br^ve ou longue de la vie, comme jadis //
guidait les pas de son enfant.
\
DE LMMAGINATION
DIALOGUE ENTRE MON PERE ET MOI
La causerie est mon plus grand plaisir. Prome-
nade d travers les idies^ vagabondage de mots et
d* aspects, fl&nerie aufildes 4tres et des choses, elle
me paratt la distraction superieure, le moment de
la vie 6tl Pon est le inoins loin du rive. 11 y faut
un ban partenaire. Les amateurs de ce noble jeu
aiment que toutes qualitis, tons difauts s'y mani-
festent, dans leur audace et leur couleur, que le
violent se montre violent, que le rattocinateur rai-^
sjonne, que le sensitif expose nerveusement sa sen-
sation, que le philosophe ddveloppe ses froides
C ' Hes, Chaque caractere est bon, qui ne cherche
J. * a se dissimuler, car alors la crainte de la
t le alourdit la conversation et ne lui laisse
I rette aisance fluide, imprevue et doree, qui
18
206 DE LIMAGINATION
rassimile aiix forces naturelles^ dans leur grace '
alerte et prompt e.
J'ai connu des febriles^ des frenetiques de can-
serie, dont la verve etait admirable. A travers leur
grandiose esprit^ comme par une porte de la rie,
s* ^coidaient en se bousculant les foules du souvenir
et de r improvisation, et le souvenir etait aili^
delicat, inoubliable^ et [improvisation roulait
avec un grondement de torrent, enrichie par la
circonstance, ce que le del et les regards, feau, le
geste et les plaines ou les rues apportent au cau-
seur heureux, quand le trepied de son eloquence
vibre bien^ et que son contradicteur rallume.
Xai connu de pesants chariots, lourds a se mettre
en marchcj mais qui ensuite secouaient le sol,
comme des phenomenes de la nature ^ et fai connu
d'adroits sagittaires dont les traits montaient jus-
qxia Vinfini, comme Vhirondelle par les beaux
jours. J ai connu des subtik, qui parlaient par
symboles et signes de signes^ comme les Japonais
travaillent le jade ou Vivoire^ et des amateurs de
clarti qui trouaient les pires tenebres de leurs mi-
taphores embra^ies.
J'ai connu des savants^ maintenus par lefait, et
scrupideux jusqiiau delire, et des poetes que ^'m
n'arrSte et que Vabsiirde sur excite; et toute e$
voix, lou7'des, graves, aigues^ legeres, enfiei 5,
calmes, mordantes, nasillardes, ont en ma U
DE ^IMAGINATION 207
moire une tede intensity qu'elles viennent parfois
troubler mes r^ves.
Cest avec monpere que fai caus4 le mieux et le
plus. Parmi tant d'elogieuses v4rit4s que mon rdle
de ais me defend^ je ne me permettrai que celle-ci,
de dire qu'il fut in^piiisable, et toujours prSt^ qua-
lit^s merveilleuses qu'appr^ciera tout bon causeur.
En outre, dans le foyer des idees et du verbe, Hje-
tait du bois sans s'arrSter^ pour que la flamme soit
toujours haute et claire, Enfin il ecoutait son par-
ienaire, et ne Fentrainait pas sur ses tenses, comme
<:e7*tains bavards dgoistes. Tout domaine lui plai-
sait, quil fertilisait aussitdt, grdce a une imagi-
nation inconcevable.
Et ce fut justement /"Imagination, notre sujet
le plus frequent, matiere grasse et riche, sans fond,
qui ne lasse point. Elle entoure le monde par
rhomme, et dans Vhomme elle fait tenir le
monde. Elle est le reservoir des poktes, des hiros,
de toutes beauth, Elle seule rend possible Vexis^
tence, sans elle plate ^ monotone et noire. Elle seule
donne du prix a ramour, a la mort mime et au
niant.
Qy!on nous suppose done, mon pere et mot, nous
p'^^vienant bras dessus, bras dessous dans lejardin
d ^'hamprosay par ces matins d!iti en or clair,
o .haque feuille abrite un oiseau. Je suis encore
Ti ' '^eveille apres douze heitres d*un sommeil sans
2C8 DE ^IMAGINATION
rH'cs, Mais la voix patemelle me rantme et peu a
pen me desengourdit.
MoN pdRE [un peu ironique, ce qui apparatt dam
un coin brillant de son oeil que je connais bien). —
Alors, tu as une th6orie sur V Imagination? ^^^q-
toi, une th^orie, c'est lourd k porter, c'est terrible.
Une fois dedans, on n'en sort plus. On veut plier
les faits, les d^former h. la mesure de cette malle
strange et mal commode.
Moi. — Mais, mon p^re, sans th6orie, on n'a
pas de vues nettes. Les faits sejuxtaposentcomme
des jouets d'enfant. L'esprit n'avance pas. Sans
les ideas generales, nos sensations les plus
aigues, nos sentiments les plus d6licats, demeu-
rent du domaine animal.
Mon pfeRE [se montant). — Je te dis, moi, que le
plus souvent les id6es g6n6rales nous dupent, et
qu'un bon fait, bien observe par des yeux clairs,
est aussi vaste, aussi troublant, aussi f^cond que
n'importe quelle hypoth^se. Parbleu, je ne de-
mande pas qu'on se cantonne dans la note ou la
notation, qu'on reste un observateur, un mon-
sieur avee un lorgnon ou un monocle, un verre
r6tr(5cissant quelconque, mais vois Darwin, vols
Claude Bernard, de vrais, de solides am' u
r6el; c'est leur fagon que j 'admire; c'esl r
m§thode qui me seduit.
DE L'lMAGINATION 209
Moi. — lis ont b4ti des hypotheses-.
MoN pfeRE. — Sans doute, mais pas a la maniere
des m^taphysiciens. lis ont observe ceci, puis
ceci, puis ceci- lis vous le racontent, ing^nument,
avec une forte prise sur le pittoresque, en pontes
qu'ils sout- Et ils laissent Tobscur travail de gene-
ralisation se faire dans Fesprit du lecteur... Mais
je ne veux pas te decourager. Done, tu vas m'ex-
poser une th^orie sur Y Imagination... Comment
t'est-elle venue ?
Moi. — En lisant Shakespeare et Balzac. D^s
que nous arrivons Ji la campagne, oil ils forment,
avec Sainte-Beuve, la biblioth^ue d*6t6, je ipe
pr^cipite sur eux avec une fureur amoureuse.
Voila des maitresses qui ne trompent point! Je
les connais, comme toi, par coeur, et pourtant,
chaque fois que je replonge en eux, mon cerveau
s*enrichit, je me sens plus vigoureux, plus alerte.
' Mon pere. — Le vin de vie... II circule en eux
magnifiquement. lis m'ont impressionn6, comme
toi, tout jeune, tellement que je me rappelle
avoir fait d'un personnage de Shakespeare, Polo-
nius, je crois, le h^ros d*un de mes premiers
contes.. . Balzac, Shakespeare, Shakespeare, Balzac*
J — s noms se mfelent dans mon esprit. Je ne les
J re pas Fun de Tautre. Bien souvent il m'est
\ "6, devant un 6tre neuf, une sensation nou-
, d'avoir recours h eux, d'^tiqueter Tfetre ou
18.
210 DE L'IMAGINATION
la sensation du nom d'un de leurs personnages,
* d'une de leurs fulgurantes formules. Tu as cer-
tainement remarque les analogies souterraines
de ces deux genies.
Moi. — Saisissantes analogies! lis ont traits
les mfemes sujets. Le Phe Goriot, le Roi Lear^ le
Pkre Grandety Shylock, Les ChouanSj ces admira-
bles Chouans, c'est le th^me de Romeo et Juliette^
Tamour entre deux 6tres, contrecarre par des
haines de famille ou de race. Ici les Montegut, ce
sont les blancs; les Capulet, ce sont les Mens*
Montauran, .c'est Rom^o. Mademoiselle de Ver-
neuil, c'est Juliette. Et cette odeur de volupt6 et
de mort, qui parfume les amants de V^rone, par-
fume aussi les amants de Foug^res, pendant leur
tragique nuit de noce.
MoN pfeRE. — Les Chouans sont un de mes livres
de predilection. Cela m'amuse que tu aies herit6
de ce gout-la. Chez Balzac, ce que j 'admire peut-
6tre le plus, c'est la facult6 du dialogue, comine
il met dans la bouche de chacune de ses creatures
le mot juste, ce que j'appelle la dominantey le
mot qui ouvre et 6claire un temperament.
Moi. — Et Balzac a toujours 6choue au theatre I
MoN vt^^. — II semble presque que son imae-i-
nation soit trop forte, trop representative poui
rampe, le fard, les monologues, toute I'hypocri
grimee de la sc^ne. Ce monstre-1^ charrie it
DE LIM AGINATION £11
avec lui, le decor etles personnages. Et comme il
salt placer les lumieres ! comme il vous illumine
un quartier, une ville, un appartement! Et quel
art de la gradation! Tiens, ce soir apr^s diner,
s'il ne nous vient pas un gfeneur, nous lirons aux
enfants, dans les Chouans, Fassassinat de Galope-
Chopine par Marche-a-Terre et Pille«Miche. Tu te
rappelles, la journ6e brumeuse, Farriv^e' tra-
gique de deux Chouans, leur silence et leurs
grands chapeaux? Et cette goutte de cidre qui
tombe rythmiquement du pichet? Voil^ un detail
qui, h la sc^ne, serait ridicule, et qui, dans le
livre, est sublime. Et les bullet de lait que leurs
couteaux ^crasent h la surface des lourdes beur-
r6es! Ah! quel homme, quel homme!
Moi [insidieusement et songeant a ma th6orie).
— II avait en lui tons les autresl
MoN pfiiiE. — C'est cela. Ou tout au moins il les
reyivait, selon le branle de sa reverie^ comme eut
dit le vieux Montaigne. Quand tu m'as demands
ce que c'etait que le talent, je f ai repondu : c'est
line intensity de vie. Ce n'est pas 1^ une explica-
tion de circonstance. Je suis persuade que Balzac
et Shakespeare avdient en eux une multitude de
vf <5xasp6r^es et qu'ils ont depens^es dans leurs
ce .es.
11. — Te voilk dans ma theorie. Jevais tdcher
d* " Mmpide, de ne pas heurter ton esprit latin^
2^2 DE L'IMAGINATION
comme tu dis, II y a une faculty sublime que
les philosophes ont trop n^glig^e et qui est, a
mon humble avis, une c\6 de la nature : la faculty
A'lmitatiorij ou, dans le sens ctymologique, d'fly-
pocrisie : d6sir d'entrer dans la peau d'autrui, de
rev^tir son masque, de se soumettre aux passions
qui le tourmentent.
Mon pftRB. — Le d6sir de se rapprocher des
autres^tres, de s*assimiler leurs habitudes d'esprit
et leurs opinions, est aussi violent que le d^isir
eontradictoire de leur r^sister.
Moi. — Done cette faculty d'hypocrisie est fr6-
quente parmi les humains, mais chez les hommes
de g6nie, pouss6e au paroxysme, elle constitue
leur plus grande beauts, leur don suprfeme. Par
elle Shaskespeare est Shylock et Balzac est
Grandet ou Gobsek ; par elle Tun est Rosalinda,
Desdemone, Miranda, puis Caliban, Richard III,
Macbeth, et Fautre est successivement Madame de
Maufrigneuse, Madame d'Esparre, la princesse de
Cadignan, puis Hulot, Philippe Brideau, de Mar-
say. II est certain que Shakespeare et Balzac fai-
saient plus qu'observer les hommes autour d'eux
et reconstruire la vie d'apr^s leurs observations.
lis se mdtamorphosaient en une multitu.' le
caract^res et de temperaments dont ils avaie- m
eux les formes. Leurs ceuvres sont deux sp^"'- U
melempsy coses. Voila pourquoi elles nous r-
DE L'IMAGINATJON 213
veillent tellement ! Voila pourquoi les dialogues
sont 6claires par une lueur de verit6 si intense
que les moindres personnages en ont le reflet sur
la figure !
MoN pfiRE. — Je me rappelle un mot de Balzac a
un 6crivain mystique aujourd'hui peu connu,
mais fort eloquent, Raymond Brucker, Tauteur du
Chas de V aiguille : « Mon bon Balzac, oil observez-
vous vos h6romes et vos h6ros? — Eh! mon ami,
comment voulez-vous que je prenne le tetnps
d'observer? J'ai a peine le temps d*6crire. >/ Ceci
prouyerait que le m6canisme que tu indiques 6tait
connu de Balzac lui-m6me.
Moi. — Balzac connaissait tout. Une imagina-
tion comme la sienne a tout entrevu, tout coor-
donn6. II am^me eu le don de prophetic, puis-
qu'on pretend qu'il a cr6e son temps a Timage de
la Comedie humaine, II suffit, pour fetre sybille,
de raisonner juste, et de serier les ev(5nements.
Mais ne trouves-tu pas s^duisante cette id6e avan-
tureuse qu'un esprit renfermerait en lui toutes les
carkct6ristiques passionnelles ou sentinaentales, h
r6tat de germes, bien entendu? L'observation,
alors, n'aurait plus qu'un r6le d'evocatrice. EUe
d< — erait leur sens h, ces cristallisations morales
qi wOnt les vertus et les vices, Jices architectures
pi ' ndes de Tavafice, de Torgueil, de la luxure,
d( timidite, de Th^roiisme, etc.
214 DE LIMAGINATION
MoN pfeRE (riant). — Quand V association cTidees,
comme disent les p6dants, est riche, elle s'appelle
imagination. Cette hypoth^se sur Fimagination
ne me deplairait pas du tout. Quand j'arrive le
matin devant ma table et que je trouve, dans mon
cahier, mes personnages ranges en cercle, atten-
dant la vie que je vais insuffler a chacun d'eux, je
me fais bien Teffet de ce magicien ou, si tu pre-
fferes, de cette hypocrite apte a entrer dans les
temperaments et les caract^res, k 6voquer des
sentiments et des sensations d'apr^s les 6tincelles
de la m^moire.
Moi. — N'est-ce pas qu'il y a des moments ou
ton illusion est absolument complete, ou, pareil
h Tacteur que son r6le emporte et transfigure, tu
entres si profondement dans la chair d'un de tes
enfants romanesques que tu oublies presque ta
personnalite ?
MoN p^RE. — Cela est rare, mais cela arrive. Et il
est fort possible que, Chez certains 6crivains privi-
legies, le phenom^ne soit habituel. C'est Balzac,
je crois, qui repondait h quelqu'un iui reprochant
sa melancolie : « Je suis triste... je suis triste,
parce que je viens de tuer Vautrin. »
Moi. — Cette these sur les metamorphoses He
r^crivain en ses divers personnages serait 6* e
si elle n'avait des prolongements. Je wJ6L e
que notre ^poque n'ait pas encore mis au ^ ,
BE L'lM AGINATION tl5
creant son objet, suivant la formule dUegel, un
grand philosophe de la sensibilite. Toutes les phi-
losophies que nous avons eues jusqu'a ce jour,
toutes sans exception, ont 6t^ des philosophies de
rintelligence, des grands syst^mes fort habile-
ment induits et deduits sur la faQon dont se com-
porte notre cerveau, lorsqu'il fait de lui-m§me son
etude. Pascal, si ingenieuxet si vibrant, ce'cru-
cifi6 dont Fdine 6tait chantante, Pascal a couqu
Tunivers interieur comme une serie en leger
disaccord avec la s^rie de I'univers ext6rieur et il
les a reconcili6es par la grdce. Spinoza a ramen6,
par un prodigieux effort, la sensibility a Tintelli-
gence, et, 6tudiant la trame de nos impressions,
il s'est apergu qu elle 6tait la mfeme que celle de
nos jugements. La destin^e n'aurait pas deux
tapisseries. Nous nous en serious doute, sans ce
grand homme, mais il faut lui savoir gr^ d'avoir
dress6 un tableau original des sentiments hu-
mains en tant que soumis a la raison.
Tons ces monuments-lJi sont admirables, et le
Discours sur la m^thode. et les Pensies de Pascal,
et VEthique, et la Monadologie^ et le Fondement
de la metaphysique des moeurs demeureront k
ji _ titre un objet de respect pour les generations
ft 'res, mais ce sont en quelque sorte des habi-
fc ns du pass6. Pas plus que nous ne possedons
u ^'•chitecture vraiment moderne,nous ne pos-
216 DE LIMAGINATION
s6dons une philosophie moderne, qui satisfasse
notre culture presente.
Mow pfeRE. — Tu m'expliques le peu d'int^r^t
qu'a pour moi la philosophie. J'ai beau m'appli-
quer, me contraindre, je bailie devant la raison
pure, et les formules de Spinoza m'ont toujours
donn6 Tiinpression d'un musde de squelettes.
Moi. — Parce que tu es un sensitif complet,
conscient et sincere. Ce que tu voudrais trouver
dans un ouvrage de philosophie, c'est une tenta-
tive d'explication sur ces myst6rieux Eclairs de la
sensibility, ces fugitives apparences qui, au milieu
m6me d'une Amotion, nous font entrevoir une
Amotion contraire. Carlyle, Elmerson, Novalis,
Maeterlinck, voilJi de merveilleux r^veurs; et
trfes souvent, sur leurs reveries intenses et m6-
16es de fifevre intellectuelle, sautillent et dansent
les feux volants des mar^cages. Mais, pour s'fetre
rapproch^s de la sensibility contemporaine, ils ne
la poss^dent pas encore. Ce serait un ouvrage
difficile h, 6crire que cet essai sur les ^iats semi-
bles de la conscience.
II est certain qu'on Tficrira. II sortira du desir
universel comme en sortent toutes les oeuvres
belles et n^cessaires, qui sont les fiUes du v^ >s
et de r^nervement. De m6me qu'autour de is
dtats raf finis de la sensation (il faut bien dee ' ts
neufs pour des id6es neuves) flbtte une s'^ e
DE L'IMAGINATION 217
vapeur qui nous exalte at nous rend lucides, de
mfime, autour des p^riodes f^condes de I'esprit,
certains signes annoncent les grandes oeuvres.
MoN pi^RE. — Voici une de mes sensations les
plus vives. Je traversais, par un jour de grande
chaleur, la place de la Concorde luisante et r6ver-
b6rante copame une casserole de cuivre. Un tom-
bereau d'arrosage passa. Dans T^troite pluie de
fralcheur qu'il perdait et vaporisait par une etroit^
gerbe lumineuse, un petit papillon s'^battait et
dansait. II s*6battait et dansait avec une fi^vre,
une volupte et une adresse h suivre sa douche
dont rimage, entrant dans mon esprit h une pro-
fondeur insolite, me troubla comme le rep^re sen-
sible de toutes les ivresses, de toutes les ardeurs,
de leur subtilite et sagacit6 6ph6m^re. Sous ce
ciel implacable j'entrevis, en un 6clair presque
douloureux h force d'intensit^, une multitude d'im-
pressions tantdt m^lancoliques, tant6t joyeuses,
dont je serais bien en peine de retrouver la serie,
mais qui me troublent encore lorsqu'un soleil
trop vif ramene mon souvenir au tombereau et au
fapillon.
Moi. — Le philosophe dont je te parle et que je
souhaite, tiendrait compte de ces observations-1^,
et histoire est un noeud admirable pour mon
rai mement. Car toute th6orie sur la sensibility,
toi ^,tude de ces miraculeuses regions d'oii nous
19
218 DE L'IMAGINATION
viennent la force, la joie etladouleur, toute phi-
losophie de ces hauteurs presuppose une bonne
etude de rimagination. Si la raison et le juge-
ment gouvement les actes ordinaires, tous les
mouvements qui tendent h lutter pour la vie, i
conserver cette vie malgrfi les obstacles, c'est
rimagination, c'est la faculty des images qui rdgle
la sensibility. Sensibility, imagination, sontdeux
termes connexes. On ne le sait pas assez. Quand
je vois un enfant trfes joyeux ou trfes m^lancoU-
que, sachant s^amuser seul, se passer de petits
camarades, faisant preuve d'une sensibility vive
et personnelle, je me dis : Voila un imaginatif
futur. C'est une rfegle qui ne trompe pas. Le phi-
losophe que nous r6clamons devra Tinscrire en
tMe de son essai.
MoN p^RE. — N*est-ce pas la sensibility qui per-
met ces metamorphoses, dont nous nous entre-
tenions tout h I'heure? Tuconnais mon amour des
vagabonds, de tous les pauvres diables couleur de
route, qui se rafraichissent h la fontaine, et dont
j'epiais les moindres gestes quand nous habitions
la maison en haut de la c6te. Eh bien, je t'affirme.
et tu ne riras pas, que j'ai quelquefois quitte ma
chambre, ma maison, ma peau, et que je suis
entre dans ces organismes k la derive, da es
miserables souhaits, dans ces soifs terrible^ is
ces formidables contentements^ du pain, in
DE LIMAGINATION 219
et de Fombre. Voila un chapitre de sensibility.
Etait-ce la piti6, ce grand ressort moral qui m'en-
trainait, ou une curiosite centrale et fonci^re qui
aiguise Tome et les regards? Je I'ignore. Ce qtie
je sais, c'est que j'ai v6cu la vie de ces errants,
nomades, de ces pontes inconscients. Quelles
belles choses h 6crire sur feux ! As-tu r6v6 parfois,
— c'est le papillon qui m'anime encore, — as-tu
r6v6 h leurs longues et profondes m6lancolies, h
toutes les beaut6s de la nature qui les p6n^trent
i, leur insu, les bl6s, cette mer jaune, cliquetante
et remuante des 6pis, les vallonnements roses,
les bois solitaires ou les lapins ont leurs concilia-
bules, les lisi^res des bois, si fraiches, si belles,
si 6inouvantes? Un jour que je t'avais emmen6,
tout petit, au dela de la for6t.de S^nart, nous
vlmes deux pigeons Wanes qui s'activaient paral-'
l^lement sous Forage, fuyant des nuees opaques,
frang6esdecuivre. Ebbien, cette po6sie naturelle,
elle circule dans le vagabond avec son sang et sa
mis^re, et, dans la^ philosophic dont tu paries, il
devrait former un chapitre k part, puisqu'il est un
assemblage de sensations vraies et primordiales.
[Aprks reflexion,) Non, vois-tu, les id6es
ab^^T^ites ne sont pas une nourriture saine. Elles
de nent vite une jonglerie, et Fesprit, qui se
do ^ elles, perd le relief et la couleur. Celui
qv \ parler de Fim agination d^oupe son sujet
220 DE ^IMAGINATION
.en chapitres, et de chaque chapitre, il fait une
s6rie de raisonnements glac6s. Que ne proc^de-
t-il par des exemples? Le roman contemporain, le
roman historique, tel que nousle pratiquons, m'a
appris une chose : tout se tient dans le monde
moral. Pendant que tels personnages combinent
telle situation, il se joue au-dessous ou au-dessus
d'eux une com6die, un petit drame, qui sont la
fresque ou la caricature de cette situation, qui la
d^terminent, et il est frequent qu'un avare ait
dans sa salle h manger une mauvaise lithographie
repr^sentant la Cigale chez la Foiirmi. Par une
merveilleuse et juste intuition, Hamlet, pr6occup6
d'un crime n^cessaire, reQoit les com^diens i
Elseneur et leur impose une sc^ne qui donnera
h tons Favant-goftt du meurtre et la terreur des
flambeaux emport6s. Nous sommes des Hamlets
perp6tuels. Nous n'accomplissons aucun acte qui
ne soit accompagn6 d'une multitude de ph^no-
m^nes additionnels oti il se reflete et se prepare,
et la Nature, k c6t6 du chef-d'oeuvre, accumule
consciencieusement les ^bauches.
. Tout ceci pour t'expliquer comment, tandis
qu*il tracera les lois connexes de Timagination et
de la sensibility, le philosophe devra, par<"'le-
ment, 6crire des exemples, raconter des 6p' is,
illustrer son texte, ainsi qu'on fait pour le* its
enfants. Je ne connais pas de plus beau li^ ae
DE L'IMAGINATION 221
la Litterature anglaise de Taiue. A chaque instant
V^crivain passe au tableau et nous donne Fexem-
ple de sa th^orie. Ses formules s'enrichissent
d'admirables vers de Shakespeare, de Byron, de
Keats, d'une incisive tirade de Swift ou de Fiel-
ding. La litterature est un art si abstrait, si
detach^ des choses, qu'on ne saurait la rattacher
au sol par des liens assez forts et solides. Et j'en
dirai autant de la philosphie, si elle veut nous
toucher vraiment et impressionner notre 6poque.
Moi. — Un proc(§d6 commode est de d^crire des
fetrestypiques, porteursde la faculty qu'on ^tudie.
L'oeuvre de Balzac doit 6tre, selon moi, consid6-
ree comme un phenom^ne de haute c6r6bralit6,
comme une sdrie d'exemples pour cette philo-
sophie du sensible. L'incomparable auteur de la
Com^die humaine a eu, vivante en lui, une puis-
sance capable de projeter hors de lui les caractfi-
ristiques humaines dont son dme 6tait grosse,
Cette puissance, c'est le D^sir^ « Tessence de
Thomme », dit Spinosa, le d^si?" que nous subis-
sons tons, mais que nous connaissons si mal et
dont le besoin n'est qu'une image r^duite.
C'est un effet singulier de la civilisation mo-
ii ^^ que le d^sir augmente, tandis que la r6a-
1 +ion diminue. Plus la soci6t6 encadre les
1 .nes et les fige dans des fonctions immuables,
c ^n6ralement ab^tissantes et d^gradantes, plus
19.
222 DE LIMAGINATION
elle les met en contact avec une multitude de
richesses et de joies qu'ils ne peuyentqued^irer,
qui deviendront pour eux de mauyais rftves. La
plupart de nos contemporains sont dans Titat de
ces pay sans y apr^s une visite aux Elzpositions
universelles, que la m^diocrit^ de leur condition
d^godte, qui rftyent de bayaderes et d'alm6es, et
tuent leurs yieux parents pour une nuit de jouis-
sances. Cette montSe du d^sir a pour coroUaire la
mont^ du suicide.
Je sortiraiy quant k moi, satisfait
D'un monde ou Taction n^est pas la sceur da r^re.
Or, pour. Balzac, comme pour Shakespeare,,
comme pour Racine, comme pour Dante^ Taction
fut la scBur du r^ve. Car le desir tue celui qui n'a
pas d'imagination ou le rend fou ; mais de Tima-
ginatif il fait sortir un monde qui lui ressemble,
qui a Fempreinte de son exasperation, de sa £r6-
n^sie, et c'est lui le grand cr6ateur.
MoN pfeRE. — Et par une chaine 6trange, c'est
la beaut6 qui est la source du desir^ ou si tu
pr6f^res, rillusion de la beauty. C'est, en effet,
par 1^ que la po^sie nous d^livre ou nous sauye.
Un trop beau spectacle, une impressior
yiye, inclinent nos tunes h la m6lancoIie. .
nous ne pouyons chanter notre Amotion
m^lancolie deyient une tristesse, et^ par h
DE L'IMAGINATION 223
du d^sir, Toici la beaut6 source et gage de dou-
leur. Beatite, D^sir^ DmdenTj trois stimulants de
la sensibilite^ que I'imaginatioii apaise, ^teint^
entraine dans ses profondeurs.
II est des heures dans la yie 011 les raisons des
choses semblent sur le point de nous apparaitre^
ou, pench6s surnous-mSmeSy nous apercevonsnos
profends rouages et r^clair luisant de nos ma-
chines.
Te rappelles-tu, il y.a septou huit ans, certaine
visite k Mistral, en Provence? Nous ay ions pass6
une journ^e admirable , dans la lumi^re et la poesie
et le grand createur de rfeves nous avait gris6s de
son verbe, autant que d'un vin merveilleux. Vers
la tomb6e du cr^puscule, on prit le chemin de
Tarascon. C'6tait T^poque des vendanges. Des
voitures lentes fr61aient notre rapide yoiture,
chargees de travailleurs aux fiers visages et de
filles d'une souplesse paienne. Comme toutes ces
faces 6taient blames, au-dessus de la route blfeme
au-dessous d'un ciel exasper§ment rose, ou flot-
taient des vapeurs tildes ! Aux croix, les vendan-
geurs avaient pendu des grappes, ofTrande antique.
L'all^gresse, la force et la joie du travail s'harmo-
n it dans cet air l^ger, tellement que cela
d '^lorieux et que nos yeux se mouill^rent de
h , comme quand la beaute l^ve brusquement
8< les... {Un silence. Apres reflexion.) G'6tait
224 DE LIMAGINATION
bien cela, tout h fait cela : Beaute, D^sir^ Dotileur.
Moi. — Ces phases d'exaltation sensible de-
vaient fetre T^tat normal d'un Shakespeare ou
d'un Balzac. lis ne voyaient le monde cxterieur
qxih travers le monde qu'ils portaient en eux, la
lorgnette de leur Imagination. Aussi tons leurs
personnages, si rapproch6s soient-ils de la r6alit6,
portent la marque du Maitre, quelque chose de
hagard et d'exccssif, qui nous parait de temps en
temps chequer la raison et cesse de nous 6mou-
voir. Le Roi Lear^ le Pdre Goriot deviennent des
monstres de Tamour paternel, a force de mani-
fester cet amour.
Et ne trouves-tu pas que ces outrances soient
encore une preuve de Vorigine interieure de ces
oeuvres colossales?La plupart des hommes n'ont
pas de sentiments complets, de sentiments purs,
tels qu'ils sortent de la forge des dmes heroiques.
lis ne boiventpas sans frelatage le vinde T Amour,
celui de la Haine, celui de la Piti^, celui de la
colfere, etc... lis se contentent devagues mixtures,
et la haine de celui-ci est en partie maintenue par
la crainte, et la piti^ de cet autre est limit^e
par son ego'isme^ et le remords de ce troisieme est
^teint par sa fureur. En un mot, chez la maj, 5
des humains les passions s'amoindrissent p 3
contact et le melange. EUes perdent leur
chant, leur aigu, leur couleur. Elle& devif^' t
DE L'IMAGINATION 22S
faibles et sans inter^t puisqu'elles cessent d'avoir
en elles de quoi determiner de grandes actions.
Or, c'est chez les imaginatifs, chez ceux qui ne
craignent point d'outrepasser la r^alit^, que nous
retrouverions, si elles quittaient le monde com-
mun, les passions modules, les passions-types. lis
les soumettent aux mouvements de leur dme, h
sa li^vre, k ses soubresauts. lis leur donnent cette
beauts qui est d'aller, en d6pit des 6venements,
des obstacles, jusqu'^ Fextr^me realisation, jus-
qu'a rach^vement. Chacun de leurs personnages
accomplit imp6tueusement, imp^rieusement sa
destinee, et il chasse la vie devant lui ainsi qu'un
grand nuage de poussi^re. Voici un avare : Gran-
det. II sera avare jusqu'au delire de Tavarice. Ses
mains, ses pieds, toute sa chair prendront la forme
de son vice, ses regards auront T^clat du m^tal,
chacune de ses paroles sera craintive, t6n6breuse,
mais en m^me temps marquee d'un ^goiisme dur,
implacable. Voici un coquin : Philippe Brideau. Nul
dans la coquinerie n'a 6t6 si loin et si f6rocement.
On pourrait les prendre tons, tons les marquer au
front d'un vice ou d'une vertu. Ce vice et cette
vertu sont sans attenuation, sans melange, tels
— 3hez le premier homme.
IS oeuvres nous 6meuvent tellement parce
lies sont du Vrai agrandi,
m p6rb. — Ne touchons-nous pas ici au
226 DE L IMAGINAnON
d6bat du R6el et de rimaginaire? Bien que ta ne
sois pas de ce temps, tu connais les criailleries
qui accueillirent Flaubert et ses continuateurs,
Zola, les Goncourt, moi-mfime. On ne pouyait
nous pardonner d'introduire dans le roman les
6l^ments ordinaires de la yie. II est certain que,
depuis, le r6alisme s'est galvaud^, qu'il a roul6
dans le vulgaire, et Ton a voulu voir une doctrine
Ik ou il n'y avait qu'une Emancipation. Nous
r^clamions le droit de parler de tout, de traiter
tons les sujets, de prendre nos caract^res et nos
tableaux dans toutes les classes. D n'y a pas it
nier que VAssommoir soit un chef-d'oBuvre, ni
que Germinie Lacerteiix en soit un autre. Nos
opinions, bonnes ou mauvaises, out donn^.un yif
6lan h la litt^rature nationale et de cela personne
ne pent se plaindre.
Mais le vieux reproche est autre : « Vous voulez
peindre la r^alilE. Alors vou^ serez des photo^
graphes, d'inertes miroirs, des phonographeSy
des appareils qui reproduisent ce qui tombe dans
leurs embouchures, dans leurs tuyaux, et qui
reproduisent tout, sans discernement, ni choix.
Yous voulez peindre la r6alit6; mais nous la
connaissons trop, la r6alit6. Elle est la antnnr
de nous qui, chaque jour, nous obs^e ef
Etreint. Ce que nous demandons k Fart, c'co
cis^ment de nous arracher au r6el, de uouf
DE L'IMAGINATION 227
trer d'autres visages, d'autres cieux, d^autres pays
que ceux qui sont autour de nous et dont le mono-
tone contact nous lasse. »
Le reproche est sp^cieux. II est troublant parce
qu'il renferme une part de v6rite. Tout h fait
injuste, s'il s'agit d'^crivains comme Flaubert, .
Zola, Goncourt, il devient fond6 s'il s'agit de
scribes et de copistes imbeciles, appliquant sans
talent des formules mal comprises.
Et le ncBud du probl^me, c'est pourquoi je
I'aborde en ce moment, le noeud du probi^me est
tout entier dans Y Imagination,
Moi. — Je t'avoue que les aventures des grands
personnages, des h^ros, m'int^resserqnt toujours
plus que celles depetits bourgeois. Etj^appelle
grands personnages non seulement des rois et
des capitaines, mais aussi des philosophes, des
6crivains,des artistes. Les col^res qu'a provoqu6es
ce qu'bn a intitule si grossierement le naturalisme
ont failli nous faire verser dans la litterature
d'exception. Le symbolisme k ce point de vue fut
une reaction inevitable.
Mow pftRE, — II ne s'agit ni de symbolisme^ ni
de naturalisme. Tu sais le cas que j'ai toujours
feit des 6coles et des classifications. Je les hais
. Je ne suis d'aucune.
'agit ici de r6alit6 et de v6rit6. Or, il n'y a
: ^ dehors du r6el. II n'y a rien en dehors du
2:^ OE LIMAGINATION
vrai. Et ces deux mots-la se retrouvent dans cette
vertu : la sincerity. Remarque que ma formula
est large. Un lyrique sincere est dans le vrai,
lorsqu'il s'adonne au lyrisme, et, bien que d^for-
mant la realite selon la loi et la construction de
son cerveau, il demeure vrai quant a sa concience.
// ne cherche point le faux sciemment, Un my^-
tique sincere est dans le vrai quand il construit
ses architectures de nu6es et de vapeurs selon sa
conscience et les deformations que celle-ci apporte
au r^el.
En d'autres termes, la r6alite est soumise aux
metamorphoses de Timagination, mais sans elle,
sans cette nourriture, Timagination broierait a
vide, s affaisserait sur elle-m6me et deviendrait
imbecillite ou folic. Et quels que soient la forme
et le degre de Timagination, son propri§taire est
sincere vis-a-vis d'elle lorsqu'il expose ses pro-
duits tels qu'ils sortent de sa fabrique.
II n'y a point de formes d'art. II n'y a que des
temperaments. Or, ces temperaments sont si nom-.
breux et si varies qu'ils n'epuisent jamais le reel.
Un esprit original, en arrivant au monde, peut
projeter de reconstruire ce monde. Si longtemps
qu'il dure, il n'utilisera point les innombrables
ressources que la vie et les dechets de la vie
sentent sans cesse h Timagination.
Innombrables ressources I J'ai beaucoup v
DE ^IMAGINATION 229
J[*ai eu tout jeune la facult6 d'observer ; et, quant
h rimagination, j'aiconnu, pendant mon enfance,
Joules les terreurs des corsaires, des explora-
teurs, des abandonn6s. Eh bien, chaque jour j'ai
une surprise, je fais una remarque nouvelle. Je
reconnais surtout que je m'etais trompe, Se rendre
compte de son erreur et I'avouer, c'est le com-
mencement de cette science qui n'a pas encore de
nom, et qui me parait n^anmoins la plus haute
et la plus importante de toutes, puisqu'elle
consiste Si tirer de I'existence tons les rensei-
gnements que cette existence comporte, qu'elle
enfermela morale, la psychologic, la physiologic,
qu'elle ne d6truit point la piti6 et qu'elle n'exalte
point Torgueil, qu'elle n'a ni chaire, ni p6dants,
ni instituts et qu'elle porte en soi sa recom-
pense.
Moi. — Cette science, ou Timagination trouve
ses ressources, n'est-elle pas pr^cisement F^cole
de la sensibility?
Mon pfeRE. — EUe est cela et autre chose en-
core. Tu as raison de dire qu'elle enrichit Timagi-
nation. Cette science, les grands imaginatifs, les
grands observateurs du coeur humain Tout port^e
en eux comme un organe nouveau, Font pratiqu6e
c —3 on respire, comme on dig^re. EUe est &
c ""6 page de Montaigne, pr6sent6e sous cette
ii bon enfant et morcel6e qui seule lui con-
20
2)0 DE L'IMAGINATION
vient, car elle doit redouter les axiomes, dSdno
tions, formules et autres menottes. Elle doit porter
laceinture l&che. Pascal, qui Fa enrichie de quel-*
ques d^couvertes admirables, avait cependant
rimagination trop math6matique pour elle.
Comme elle est la science de la vie, ce qui lui est
n^cessaire avant tout, c*est une imagination
vivante.
Moi. — La crois-tu, cette science-lJi, destin6e
h un grand avenir?
MoN pftRE. — Plus grand qu'aucune autre. |
Depuis Auguste Comte et la Philosophie positive^
les savants des sciences exactes s'imaginent que
leurs progr^s sont continus et ind6finis. Et ils
regardent avec m6pris les artistes, qui, disent-ils,
ne progressent point. D'abord ne progressons-
nous point? sommes-nous stationnaires? et n'est-il
pas possible, sur la longue histoire des lettres et
des arts, d'observer certaines modifications de ce
Sensible et de cette Imagination dont nous nous
entretenions tout a rheure?C'est un probl^me
tout nouveau et qui ne manquerait pas d'in-
t6r6t.
Mais, en dehors de cela, il ne me paratt pas
d6montr6 du tout que le progres scientifique soit
continu et indefini. En science comme en?" t
esprit original tend h. quitter les routes l>a] r
ses devanciers, pour se tracer un chc' - \
DE L IMAGINATION 231
Bonnel. II en r6sulte que fort rarement un corps
d*6tude, oil de grands progrfes ont 6t6 accomplis
par un homme de g^nie, continue h soUiciter
I'atteiition des esprits sup^rieurs. Le champ de
la science me semble ainsi convert de magnifiques
constructions inachevees.
Moi. — Si Foil ^tudie en ce si^cle les mouve-
meats et la marche de Tlmagination scientiiique,
on trouvera dans les d§couvertes une 6clatante
confirmation de tes paroles. Qui done a repris
depuis Bichat, Tetude macroscopique des tissus et
de leurs relations^ 6tude toute diif^rente des tra-
vauxhistologiques qui sont en vogue aujourd'hui?
Qui done a repris, depuis Claude Bernard, T^tude
approfondie des vasomoteurs et des sources de la
chaleur animale ? L'Ecole de la Salp^tri^re a vul-
garis6 les travaux de Duchenne de Boulogne, mais
elle a compl^tement abandonn6 les relations entre
les groupes musculaires et les manifestations sen-
timentales , c'est-a-dire la partie la plus g6niale
de TcBuvre du grand meconnu. II n'y a pas h parler
en France de la science medicale pour ces vingt
demi^res ann6es. L'esprit de concours et de coterie
a tu^ chez nous toute initiative. Le champ est
demeur6 libre pour les intrigants et les sots,
/ ei ^ndra encore quelques stades pour qu'uuQ
r( a se produise. II semble que les admi-
T travaux de Pasteur, dont Torigine fut libre
232 DE LIMAGINATION
et hardie, vont sombrer dans rofficialitfi, etn'au-
ront gudre de continuateurs. Tu n'as pas tort de
croire qu'entre la science et Tart les lignes de
demarcation sont plus apparentes que r6elles, et
que \h comme ici les progr^s sont r^alis^s par des
esprits independants , novateurs et briseurs de
formules.
MoN pfeRE. — Certes, mais la science de la vie,
dont nous parlions, pourra marcher a pas de
g6ant, grdce a la multiplicity de ses points de vue.
On se partagera la besogne. Pour ce qui est de |
V Imagination, ceux que passionnent les iddes abs-
traites la consid^reront sous cet aspect. lis inau-
gureront ainsi cette philosophic de la sensibility
dont tu attends des merveilles et qui, en tons cas,
nous sortira un peu des probl^mes de la raison
pure.
Ceux qui, comme moi, sont les z6l6s serviteurs
du « concret », s'occuperont moins de V Imagina-
tion en elle-m6me que des iadividus qui la mani-
festent. Les uns prendront les savants. Les autres
6tudieront les pontes. Des exemples, beaucoup
d'exemples. C'est par les exemples qu'on dure. \
Vois Plutarque et Saint-Simon. Les amateurs de
monstres 6tudieront les deformations de cette
faculty sublime, les vicieux et les fdus.
Moi. — As-tu grande confiance, quant Ji ^ i
est des entreprises intellectuelles, dans les ^~ c
DE L'niAGINATION 233
cn cooperation '^ J'esp6rerais davantage dans
1' effort d'un seul. Un livre qui serait, pour Y Ima-
gination, ce que le livre de Taine, par exemple, a
et6 pour V Intelligence, Un resume clair et correct,
MoN pfiRE. — Je crois que la tache serait lourde
a un seul. Nous allons, si tu veux, chercher quel-
ques-unsdes principaux objets d'un pareil travail,
et tracer, a grandes lignes, une sorte de sommaire
general.
Moi. — Soit. Rien de meilleur, pour elucider
ses propres idees, que de voir comment on s'y
prendrait pour les exposer h, autrui.
Commencerions-nous par definir Tlmagination,
et, comme on decrit un continent, delimiter ses
relations de voisinage ou de ddpendance avec les
autres facult^s ?
MoN pfiRE. — Je ne suis point partisan des defi-
nitions d^s le d6but. Puis les cadres du genre et
de I'espece sont bien etroits pour cette grandiose
faculte. lis eclateraient.
II serait bon, je crois, de poser, d^s Tentr^e, ce
capital principe que Y Imagination et la Sensibility
sent deux facultes conn exes, ou que la Sensibility
estle reservoir de Y Imagination. Nous avons,tout
cure, suffisamment insiste sur ce point. Mais
^* foncier et assurerait aussit6t Foriginalitfi de
' travail.
'. — Ceci fait, avec exemples h Tappui (Bal-
20.
234 DE L'IMAGINATION
zac et Shakespeare conviendraient admirable-
ment h notre demonstration) , nous 6tablirioii$ la
necessity de consid^rer VImagination sous deux
points devue...
MoN pftRE. — Le concret et Fabstrait : 1* l^tude
de VImagination chez les individus ; 2* Etude de
VImagination en elle-m6me.
Aprfes ce rapide pr^ambule, nous entrons aus-
sit6t dans le vif du sujet par quelques portraits
de grands repr^sentants de VImagination, Fid^es
h notre m6thode des exemples, nous prenons un
po5te, un savant, un philosophe, un artiste et un
homme d'action. Nous nous pr^occupons surtout
de montrer que, d^s qu'il s'agit d'une faculty vi-
vante, cette faculty se modifie avec les formes
innombrables de la vie. Nous recherchons des
lois et des v^rites, mais nous insistons sur les
differences et les exceptions. Cette voie r^duit
Ferreur au minimum et supprime tout p^dan-
tisme.
EUe nous montre ce que nous sommes, de
pauvres observateurs h Taveuglette, et non d'ar-
rogants th^oriciens cern6s dans leurs formules
m6me fausses.
Comme po^te, nous n'aurions pas de ir^^^^^^^r
exemple que Hugo et en sous-titre : Ou la !-
bilit^ au verbe^ alors que le sous-titre de T.f
tine serait de preference : Ou la sensibil %
DE L'lMAGINATION 235
piriodey et celui de Baudelaire : Ou la sensibilite
d la justesse. Pauvre Baudelaire ! C'est cette re-
eherche du terme exact qui Fa tuS.
Quant k Hugo, si nous rapproehons sa sensibi-
lity yerbale de la sensibility au froid et au chaud
par exemple^ nous voyons que ses plus admi*
rabies po^mes sont de y^ritables frissons. Fris-
sons proph^tiques d'ailleurs. Dans Thabitude de
la vie, par le frottement et refifritement, la plu-
part des mots se sont banalises, et nous em*
ployons des termes sans force, priv6s de sang,
des an6miques. Hugo, gr4ce k sa sensibility ver-
bale, a rendu aux mots toute leur ^nergie, tons
leurs reflets. Cette sorte de miracle s'op^re sur-
tout chez lui par Tench^ssement du mot dans la
phrase. II le presente, comme les bijoutiers pr6-
sentent certains bijoux, au point le plus lumineux
et de telle fagon qu'il brille d'un eclat insolite et
ardent. Le mot chez lui suit sa trace fraiche,,
comme le papillon suivait le filet d'arrosage, et
en plein xix° si^cle, il restitue au vocabulaire
toute la force arderite du xvi% alors que les
termes d'un emploi neuf brillaient et flam-
boyaient au soleil de Fid^e.
" \ — Cette sensibility Yerbale a un 6cueiL
( J Hugo se trompe, il se trompe grandiose-
I .. II prend les sonorit^s pour des raisons, les
1 ''•-tions pour des preuves et il se contente
236 DE LIMAGINATION
alors de calembours purs et simples. Cela liii
arrive surtout lorsqu'il s'attaque aux id^es on a
ces semblants d'id^es dont s'enorgueillissent les
lyriques, telle que : la brifevet6 de Texistence, la
probability d'un^ justice sup^rieure, la difficult^
h se gu6rir de Tamour, la cruaut6 du remords, la
joie de la liberty, etc. Dans ces lieux communs, le
moulin de Hugo broie h vide. II d^place toujours
la mfeme force d'air, que son sujet soit beau ou
qu'il soit banal, de sorte que ses chutes sont
colossales.
MoN pfiRE. — II est assez curieux de comparer
Timagination de Hugo h celle de Chateaubriand.
Chez celui-ci se trouvent r6unies h la fois la sen-
sibilite au mrbe et la sensibilite a la periods, H
exeelle surtout dans la promptitude et la fulgu-
rance de ses assemblages descriptifs : une 6pi-
th^te heureuse et neuve, un beau substantif,
abstrait et mat, ou d'un 6clat sourd. Aussi Cha-
teaubriand nous ensorcelle. Cette methode est si
caract^ristique que deux lignes de lui sont iinm6-
diatement reconnaissables.
II semble que la phrase de Chateaubriand ait
conserve le rythme et le mouvement marins. Ses
6lans accourent du fond de Thorizon, avec 6(
et tumulte. Leur retrait est large, ais6, m_^
tueux. Un autre exemple de sensibility a Ic
riode, Gustave Flaubert, est seul i avoir
DE LIMAGINATION 237
mfeme degre que lui, cette plenitude verbale qui
satisfait sensuellement Fesprit a la lecture. Mais
c'est la Normandie en face de la Bretagne.
Moi. — Combien j'ai senti vivement, un ma-
tin, apr^s une nuit fatigante en chemin de fer,
cette parente de Chateaubriand et de sa sublime
inspiratrice la Mer! Je fis le pelerin au rocher du
Grand-Be. Une pluie fine et penetrante pulv6ri
salt I'horizon de Saint-Malo. Les mouettes piau'-
laient dans Fair humide, etle long des faubourgs
de la ville, ces faubourgs creux et verts, battaient
les tanjbours de I'ecole militaire. Je m'assis pr5s
de la balustrade qui protege Tauguste s6pulture.
Le splendide horizon ne m'exaltait certes pas da-
vantage que le nom ronge dans la pierre, mais il
me le fit comprendre. II avait, Tauteur de Ren^j
le courageux po^te place h. Tentree du xix® siecle
comme un aigle sur son roc, il avait le rythme du
large. Dans chacune de ses phrases, comme dans
les gros coquillages de sa chambre d'enfant, est
recroqueville Tespace humide oil tournoient les
criards go6lands. Ce que je vois au-dessus de son
oeuvre, pesant, impenetrable et sans bornes, c'est
le ciel marin, p^re des brouillards et de la d6-
tr^^*=e, le ciel hasardeux, m^lancolique, que con-
si -it des regards inquiets. C'est ainsi qu'au mi-
ll des lames, dan$ leur majestueux tumulte et
c< d'une 6tendue grise, le phare de la langue
238 DE L*IMAGINATION
franQaise illumine notre epoque maussade. Les
seusations, en traversant cet homme, prenaient
une ampleur insolite. La pluie, le vent, la for6t et
la mer, ou, par contraste, les grandeurs et les de-
tresses humaines, d6ferlaient du fond de son cer-
veau et sur le rocher de la phrase, creusaient am-
plement des figures. Et toujours cette imagination
de grand oiseau nomade fut tourn6e vers la Mort,
son soleil noir ; c'est Tid^e de la mort quile gonfle
de m^lancolie, et d'un m6pris si magnifique que le
monde en est obscurci, d'une ironie hautaine et
courageuse qui s'attaque jusqu'^ Tautre gloire, h
Faigle d'en face : Napol6on.
MoN pj^RE. — Ah ! grande imagination bretonne,
imagination contraire h ma race, mais que j'ad-
mire passionn^ment : Toc^an, le nord et les
brumes. Dans la petite maison jaun&tre, I'aube
naissante, j'ai bu Feau-de-vie. Et je m'embarque
sur le bateau-pilote qui quitte le port de Qui-
beron, et Tdme bretonne est autour de moi...
{Apres une courte reflexion,) Chateaubriand, La-
mennais, Renan, les plus beaux r6volt6s du si&cle,
les grandes figures taill6es dans le granit, que
balaie Tembrunde la gloire... Et les dures images
qui les hantent ce sont celles de leur vieux pays
noir, h^roique, ou luttent la mer et Thomi]
Moi. — N'est-ee pas ici que nous devc
marquer, chez ces esprits puissants, Tei
DE L'IMAGINATION 239
dinaire empreinte des images qu'ils eurent dfes
Tenfance sous les yeux? P§n6trant leurs cerveaux
h, r^poque ou ceux-ci 6taient les plus impression-
nables, elles en devinrent partie int<5grante, elles
se developp^rent avec eux. La mer, le ciel, les
forfets, les montagnes, voila leurs perspectives
naturelles, les horizons qui ne se perdront plus.
Us se sont insinu^s en eux par la lente attention
du jeune dge, ou dans ces minutes d*exaltation
sensible qui sont la vie profonde de Tindividu.
Tel nuage, telle nuance de Teau, telle forme
d'arbre, de fleuve ou de plaine sont les fantdmes
qui les hanteront, et donneront a leur oeuvre
cette majesty, cette grave apparence qui n*ap-
partient, hors d'eux, qu'a la nature. Confidents
des secrets sublimes que les choses chuchotent h
Tenfant, ils conserveront , deveniis hommes,
rsternelle majesty des espaces.
Ainsi la phrase de Chateaubriand s'ouvre sur
des horizons qui nous troublent. Ainsi celle de
Victor Hugo participe h. la ros6e matinale, subit
la lourde ohaleur du midi, s'endort dans Tor du
cr6puscule. Ce qu'avaient contempl6 les petits
yeux, dans la fi^vre et les mirages de la crois-
ganpo cela s'agrandit avec les ann^es. Les images
a --3nt les images. II apparait d'abord, dans le
-v ** tourbillon de la m^moire, ce coteau rose
c "cendait Tombre. La m^lantjolie de cette
240 DE L'IMAGINATION
minute, les sentiments qui se greffaient sur elle,
viennent ensuite, comme a Fappel du chien de
berger se pressent les moutons titubants. Et les
sentiments de Tadolescence ne font qu'exalter ces
tableaux. Quand Tamour apparut dans le coeur
ardent du glorieux, il s'adjoignit d'abord toutes
les forces vives de la prime jeunesse, les triom-
phants r^veils, les journ6es brulantes de desirs
encore inconscients. Comme Tamour rend tout
plus beau et plus riche, il fait jaillir du souvenir
une multitude de sensations aigues et brillantes
dont se nourrissent la prose ou les vers.
Une jeujie fiUe qui chante en filant soix rouet^
voila pour Gcethe I'image la plus vivo de la chas-
tely et de la grdce. Elle revient mainies fois dans
son cDuvre. Que Claire attende Egmont, que Mar-
guerite attende Faust, le ronronnemont du rouet
berce cette attente amoureuse. Je me suis tou-
jours figur6 que Goethe enfant avait eu ce spec-
tacle. Si, dans les oeuvres des plus grands poetes,
on faisait la part des premieres annees, au point
de vue de Fimagination, cette part, j'en suis siir,
ctonncrait. Elle etonnerait parce qu'on oublie
toute la vivacite'des sensations premieres. Mais
bien qu'engourdies elles demeurent vivantes chez
les hommcs les plus ordinaires, et quelv^ is
elles viennent a I'improviste egayor ou at ?r
I'age mur par leurs visages aux lignes impr s.
DE L'IMAGINATION 241
MoN pfeRE. — Chez ceux qu'a touches le genie,
ces sensations sont un perp^tuel tresor. Vois-les,
Goethe, Hugo, Chateaubriand, Renan, tourner la
t^te en arri^re, avec un sourire m6lancolique.
Vois-les se*courber sur leur berceau. Mais, au
plus intime d'eux-m^mes, il est des regions
inexplorees d'ou leur montent de singuliers
r6ves. Ce qu'avaient touch6 leurs petites mains, ce
qu'avaient vu leurs yeux, tout cela les hante et
nous hante. Leurs plus belles pages sont mouil-
lees de jeunesse.
L'imagination d'ailleurs va sonder les zones
inconscientes. Dans les tenebres de notre &me elle
plonge et ramene des songes miraculeux, ce qui
nous frdla, ce qui nous tenta, ce qui nous troubla
surtout, quand nous faisions Fessai de nos sens et
que nous comprenions quelques-unes des formes
du vaste monde.
Moi. — La premiere fois que je feuilletai la
Mangoua d'Hokousai, ces admirables albums ou
s'est essay e le g6nie du plus impressionnable des
dessinateurs, j'ai eu Tintuition de ces formes
errantes. Goethe disait que notre imagination ne
pouvait tracer aucune ligne, aucune apparence,
mil n'existat dans la vie, a I'ctat de reel ou de
sible. II semblerait vraiment. qu'IIokousai ait
6, autant en lui-m6me que dans I'immense
'^rvoir de la nature, cette foulc troublante
21
^42 DE L'IMAGINATION
d'arbres, d'animaux ^tranges, de mouvements,
d'attitudes, d'objets dont il se delivrait par le
dessin. Aussi bien que Balzac et Shakespeare,
ce puissant artiste tra^ait sur le papier non une
copie du monde ext6rieur maisj une fe6rie .de pro-
jections de son propre'cerveau. Lorsqu'il nous
parle de ses rfeves et lorsqu'il s'ingenie k les re-
tracer, avec (Quelle vigueur et quel relief! nous
devons entendre par \k qu'il avail rive la na-
ture.
MoN pt:RE. — N'est-cepas ceque font les enfants?
Tandis que le monde s'^panouit autour d'eux et
se pr^te aux d^licats tentacules de leurs sens, un
monde parall^le bouillonne en eux, dont ils ne
sont nullement les maitres. La rencontre de ces
deux circuits, son confluent, sa muldtiirey cr6e
leur originality g^niale.
Et puis, ce qu'a saisi Timagination de Tenfant,
tout comme cequ'a saisi rimaginationdeTartiste,
est en mouvementperp^tuel. L'enfant et Thomme
de g^nie voient bouger les choses immobiles. Ils
sont frapp^s par les concordances, les analogies,
ils apergoivent cette trame serr6e de la nature, oii
tout se tient, oil tout s'accorde, dont Fenvers
m6me est sans deception. Car Tenvers, c'est la,
science et I'ordre dans lequel les fils s'entr
sent, alors que Tendroit c'est Tart et la b^
Quand Albert Dilrer juxtapose une natte df
DE L'IMAGINATION 24a
veux et un jet d'eau, il tisse le monde comme un
enfant, par ses ressemblances ext6rieures.
Ces reflexions nous ont 6cart6s des pontes, mais
il est permis de vagabonder lorsqu'on s'occupe^
d'une faculty vagabonde. II y eut, en notre si^cle
notamment, des imaginations poetiques et litt6-
raires bien 6tranges et qui conviendraient h notre
mus^e : chez les Anglo-Saxons et chez les AUe-
mands, encore plus que chez nous, il me semble,
car les images du nord, troubles, innombrables,
naissant les unes des autres, sont tr^s differentes
des images du midi, d'ou la clart6 n'est jamais^
absente. A in si le veut la loi latine.
Moi. — L'h^ritage aryen s'est scinde entre deux
grands capitaines. J'avoue que je t'accusais jadis
d'exag^ration lorsque je te voyais donner aux
questions de race une telle importance. Mais,,
aujourd'hui que ma culture s'est 6largie, je vois
bien que tu as raison.'Ce sont, comme toujours,
les grosses causes qui determinent les gros effets,^
et la th^orie des petites causes, la theorie du nez
de Cleopdtre est un trompe-Foeil , car il eut fallu
bien d'autres motifs que le paradoxe de Pascal
pour que changeAt la face du monde.
G'est par les 6crivains, les pontes et les artistes-
I n6ral que Ton pent le mieux appr6cier
ence de la latitude sur les imaginations. Les
s du nord sont tumultueuses, lourdes,.
244 DE L'IMAGINATION
charg^es de ferments. Ilfaut se garder des analo-
gies faciles, mais elles sont bien les fiUes des
brumes, les Walkyries du dieu Wotan, qui par-
courent tous les points de Tespace dans un galop
furieux. Des po^mes de Robert Browning, pour en
citer un au hazard, aux po^mes de Frederic Mis-
tral, telle est k pen pr5s la distance.
MoN pfeRE. — L'iihagination m^ridionale est
avant tout violente et rapide; mais, dans sa frS-
n^sie, elle garde des rapports avec la raison, des
attaches solides. Sa clartS est quelquefois plus
apparente que r^elle. 11 est des sources fraiches
dont la limpidit6 masque la profondeur. En tous
cas, elle ne se grise point avec elle-m^me. Elle n'a
rien de somnambulique, ni d'artificiel. Elle reste
adherente a la vie, Les ecrivains de race ni6ri-
dionale ont quelquefois fait des efforts pour
s'arracher k leur temperament, devenir n^buleux,
absconses et symboliques. La clart6 latine est Ik
qui les bride, les enserre et les contraint, malgre
qu'ils en aient, h. demeurer dans le comprehen-
sible. Ces contorsionnements m'amusent. Sans
doute, elle semble banale I'hypoth^se des hori-
zons clairs qui obligent Timagination Ji rester
translucide et directe. Mais n'est-elle pas just'^ '"*
sans replique?
En dehors des questions de race et paraL
ment a elles, quoi de plus Bmusant, de plus
DE L'IMAGINATION 245
que le cas de N6pomuc^ne Lemercier, I'auteur
de la Panhypocrisiade, C'6tait certes un homme
d-'iniaginatioii, mais d'lmagination latine. Et plus
le malheureux voulait dchapper ^ la nettet^, aux
qualit^s fonci^res de son esprit, plus les bande-
lettes du bon sens Tetreignaient fortement et le
rendaient inapte h toute divagation artistique. II
fut strange, mais d'une etrangete classique,
obeissant aux regies et a la r^gle, enferme dans
un moule bizarre.
L'imagination septentrionale, et je te pri6 de
ne voir aucun blame dans mes paroles, est, par
cont)*e, naturellement complexe. II eut sans doute
6te Impossible h. Carlyle, aussi bien qu'k Brow-
ning ou a Jean-Paul Richter ou a Walt Whit-
mann de s'exprimer d'une faQon claire. Ces sou-
terraines analogies, dont nous parlions tout k
I'heure, ce reseau obscur de Funivers les obs^-
daient jusqu'au delire. Leurs beautes sont des
torches puissamment agit^es dans les tenebres.
Les explications de Carlyle, celles de Jean-Paul
ne font que renforcer la nuit. lis se meuvent ais6-
nient dans le myst^re. Les consonances sem-
blables, les heurts de mots et de formules, les
{ erations prennent, en leur style, un aspect
5 Hin, source de perpdtuelles rfeveries.
•I. — N'6prouves-tu pas, toi Latin, une sorte
{ 'Pulsion ou de mefiance devant ces tissus de
21.
246 DE LIMAGINATION
symboles, ces pierres pr6cieuses ou sont en sns^
pension des v^rit^s et des Enigmas de couleur?
Mom p^re. — II est des heures ou les troubles
images me s^duisent. Je comprends k merveille
qu'une classe d'esprits s'y d^lectent et refiisent
toute autre nourriture. EUes blasent le palais. Tub
reste semble fade. Je reproehe seulement a Fobs-
curit6 de ne renfermer souvent qu'un objet de
peu d'importance , qui, transpose en termes
simples, n'attirerait pas Tattention. II est permis
aux t)o^tes, quand un tourbillon d'idees, d'inai-
pressions vagues les assaillent, de traduire ces
id^es et ces impressions dans la suite m^me ou
elles se pr6sentent, heureux ainsi d'avoir pu fixer
le myst^re, Ce qui est reprehensible, c'est d'obs-
curcir volontairement son discours.
II est bien des moyens, pour une imagination
septentrionale, d'etre sinc^rement t6n6breuse.
Tantdt les analogies, tout le miroitant cortege
d'un mot ou d'une pens^e, entrainent la plume
et la raison. Tant6t, le po^te creuse en profon-
deur, tel Swinburne, par exemple, arrive k des
regions inexplor6es et noires, ou seule le guide
sa petite lampe fumeuse. Tant6t les impressions
lyriques se pr^sentent h Fesprit avec un grp
tumulte, une vapeur que respecte celui qui
transmet. Tant6t une extrfeme concision,
louable recherche d'une formule precise et j
0E L'IMAGINATION 24Tf
rassemblent des mots d'un sens 6troit et dur
qu'on a de la peine h briser.
Les amateurs de t^n^bres ont raison d'all^guer
que nous sommes environn^s de myst^re, ou,
suivant la jolie. excuse de St^phane Mallarm^,
que Von icrit avee du noir sur du blane. Mais
n'est-ce pas une convention primordiale, et sans
laquelle4oute oeuvre d'art deviendrait impossible
que Ton se croie avant de raconter, de peindre,.
de manifester d'une mani^re quelconque, en pos-
session d'une certaine stability, d*une certaine
lumi^re, de certaines lois h Fabri desquelles fleu-
riront le livre, le drame ou le tableau? Ce qui fait
robscurit6 de quelques-uns,c'est qu'ils remettent
tout en question d^s la premifere ligne. lis se
meuvent alors dans un monde artificiel et terri-
blement complexe, ou les mots ont un sens im«
pr6vu, oil les sonorit6s s'attirent et se repoussent,
et tout se. passe comme dans les rftves, quand"
aucune volonte ne guide plus des apparences
d'actes, et que Ton flotte dans rind^chiffrable.
Moi. — Par les noms d'Hokousai et d'Albert
Dttrer, nous sommes arrives h Flmagination chez
les dessinateurs et les peintres. II y a ici deux
sei *' llit^s bien distinctes : celle a la ligne et
eel " ?a couleitr : Leonard et Rembrandt, par
• -^RE. — Une premiere et importante re-
248 DE L^MAGINATION
marque, c'est le duel de la lumi^re et de la ecu-
lour, auquel Taine dans sa Peinture italienne^
aussi bien que dans sa Peinture flamande^ ne
semble pas avoir apport^. une suffisante attention.
Get antagonisme est r6el. L'image la plus vive en
fut pour moi un genfet d'Espagne qui se trouvaif
justement dans la petite maison d'Eug^ne Dela-
croix que nous habitions alors. Ce gen^t, quand
venait le soir et que le soleil s'^teignait, flam-
boyait comme un ostensoir.
Moi. — Cette remarque se confirn^ie par une
visite k tel grand mus6e du nord, celui d' Amster-
dam, par exemple. Les Rembrandt, Ics Hals, les
Terburg, les Vermeer de Delft ont ^t6 les rois
de la couleur. Et, dans leur pays, un ciel bas et
grisMre on bien un ciel neigeux conviennent
surtout aux nuances adorables des maisons et
dos canaux. Les couleurs, en ce cas, sortent avec
une violence extraordinaire. L'on comprend
qu'elles aient en quelque sorte forc6 les yeux des
peintres et aid6 k la creation des premiers parmi
les r6alistes.
Quanta rimagination, elle est ici dans le detail,
dans Texactitude et dans Tintensite. Rembrandt
imagine un monde special, une atmoi ~ e
chaude et somptueuse, ou Foinbre a des
deurs de velours; ses visages et ses corp,« it
toujours plac6s a I'intersection de cette lun* jt
DE L'lMAGINATION 249
le cette ombre, de sorte qu'ils s'alternent d*or, de
foux et de ten^bres.
Si dangereux et ddcevants que soient les paral-
l^les, il ne me semble pas qu'on ait eu tort de
comparer Fimagination de Rembrandt h. Fimagi-
Dtation de Shakespare. Comme le peintre hoUan-
lais, le dramaturge anglais a son atmosphere
bien a lui, telle qu'une Emanation de son genie,
it ses personnages jouissent par alternatives d'une
riehesse dor6e ou d'un noir compact qui les
rapprochent des inoubliables capitaines de la
Ronde de miit, des stupefiants Drapiers, Les
virtus et les vices, les douceurs et les vio-
lences, les reveries et les actes font ici Fombre et
lalumi^re.
Un autre ordre de reflexions m'est venu, tou-
jours St propos de Rembrandt, comme je visitais
le mus6e de Madrid, et comparais mentalement
ses merveilles aux merveilles du musee d'Amster-
tlam. II m'apparut que les imaginations de Velas-
quez et de Rembrandt diff^raient du tout au tout.
Cela se traduit par la mani^re A'appr4ter le chef-
d'oeuvre. Que Ton s'approche du portrait de sa
m^re, du maitre hollandais et qu'on cherche les
traces du travail, de la fougue, le coup de pinceau.
Aii( effort, aucune subjectivite, pour parler le
lani e des pedants, n'est apparent. Le peintre
are " la vie dans son relief et sa chaleur, mais
250 DE ^IMAGINATION
il demeure impersonnel, et cette vie est recoi
verte d'un glacis oil le vestige laborieux n'ei
plus visible.
Que Ton s'approche, au contraire, des Pileusi
de Velasquez. Cequuncerveau d'homme deg^nj
renferme dc brutality dirig^e, de v^h6men(
subtile, d'audace domptSe delate aux regards pai
la furie du pinceau, la fr6n6sie des emp&tements,
les jets brusques de gris, de rose, de noir, de cei
couleurs ardentes et mates dont il emporta 1(
secret. Une hallucination s'empare de vous ei
pr&ence de cette fougue glorieuse. On croit voii
travailler Tartiste. On croit le voir tracer un(
main qui tourne en cinq coups de pinceau, jetei
une broderie par quelques raclements du couteau^
enfermer dans une perle le reflet d'une figure,
dans une figure le reflet d'une race.
Voila-t-il pas, nettes et d^cisives, deux formes
d'art distinctes, deux inspirations opposites?
Lorsque Rembrandt eut achev6 le portrait de sa
m^re, Rembrandt disparut. Dans la toile des
FileuseSy Velasquez est toujours present. II livre
ses secrets et semble d6fier ses suecesseurs.
MoN piiRB. — D'apr^s ceci, son imagination se
rapprocherait plutdt de celle de Franz Hal? '^^^^
la fougue est aussi apparente. Je me rappeL '
salle ^ manger enti^rement tapiss^e des panp
de ce peintre. C'etait la vie mfeme.
DE ^IMAGINATION 231
Moi. — le petit mus^e de Harlem, en face de
l'6glise, sur la place provinciale ! Autour d'une
table, h Toccasion de bombances d'arquebusiers,
toutes les formes de la sensuality humaine ont
leur typemanifeste et hardi. Voici, au paroxysme,
rimagination representative : les timides, les
arrogants, les farouches, et ceux qui se r^conci-
lient et ceux qui se haissent sourdement.
Tout h c6t6, les vieilles r^gentes, aux visages
rides, aux mains tremblantes, signifient la deca-
dence des chairs, Fusure lente, la chute de la vie.
L'une d'elles, par exception, a une figure one-
tueuse et cir6e, une veritable patine qui la rap-
proche de Tivoire jauni. Plus qu'aucun artiste,
Franz Hals a prouv6 que Ton pouvait 6tre sym-
bolique par Fexacte representation du reel.
MoN pfeRE. — Je songe h un autre peintre, Espa-
gnolcelui-ci, mais dune extraordinaire sensibilitS
k la cruautd et h la douleur et d'une imagination
obsedante : Goya. Qu'il s'ing6nie aux courses de
taureaux et remplisse Tombre de figures, de spec-
tateurs enthousiastes, tandis que Tacteur prin-
cipal, noir et trapu, la b^le s'elance au son des
trompettes fatales ; qu'il creuse les Horreurs de la
^t"*-^?, d'un burin ineluctable et sauvage,les
sc ^ dlnquisition sanglantes, les bouches de
m s distendues par une sainte ferocite ; qu'il
S€ ->e aller aux elegances, aux caprices, aux
-252 DE LIMAGINATION
sourires pervers de petits visages roses, il de
meiire angoissant et cruel par la force de la rea
lit6, m6me par celle de la couleur qui parcoui
toutes les nuances du sang sec ou fluide, en jet]
en nappes, en taches. II repr^sente une 6poque
barbare.
Moi. — Si nous laissons de c6t6 Timaginatioi^
technique des peintres, en tant qu'elle touche aii
dessin et a la couleur, Tautre partie de leur esprit
semble, pour la plupart, assez voisine del'art dra
matique. Maisce n'est pas, a mon avis, dans leur
tableaux mouvement^s et d^coratifs que Rem-
brandt et Velasquez sont le plus geniaux. Us ren-
dent merveilleusement le perp^tuel drame sla-^
tique de Texistence, celui qui est en un sourire,
en une bouche finement pliss6e, en un geste, ou
bien encore en une fen^tre par laquelle on d6-
couvre un int^rieur, un jardin, une reunion
d'hommes, ou en un seul homme, bouffon de
cour, philosophe, en une infante, en un cheval.
C'est une theorie g6n6ralis6e parmi les hommes
du metier que la peiniure ?ie doit pas exprimer des
idees. 11 paraitrait plut6t qu'elle dut le's exprimeij
h. sa maniero, et Timagination des grands peintresj
peut 6tre tout aussi riche et troublante q"'^ '^elle
des grands dramaturges. Elle aTavantage ous
restiiuer Ic dramatique ou Tironique m; im-
mobile et interstitiel de la vie, ce que 1( ime
DE LIMAGINATION 253
»
realise difficilement puisqu'il est sans cesse en
agitation et en rumeur. Mais, h certains moments,
les arts se rapprochent et diffusent Tun vers
I'autre. C'est ainsi que les drames d'Ibsen, avec
- leurs personnages longuement silencieux, si pre-
occup^s des regards, du fugitif des choses et de
rimmuable d'eux-m^mes, ne sont pas sans rap-
ports avec les tableaux de la grande 6poque hoi-
landaise, lesquels sont Fapotheose de la vie
intime et int^rieure, dont quelques-uns renfer-
ment une telle somme de tragique.
C'est lorsqu'on lui donne peu de mat^riaux,
mais ordonn6s et sinc^res, que Fimagination se
surexcite le plus vivement. Est-il dans tout le
th^dtre moderne une sc^ne plus impressionnante
que cette reunion de drapiers, que ce conciliabule
de r6gentes autour d'une table ? Que discutent ces
hommes a t^tes de chats, ces vieilles h t6tes de
fouines, nous Tignorons. Ce qui nous emeut, c*est
I'expression de leurs visages. Malgre leur mu-
tisme, une quantity de paroles profondes, un dia-
logue h la Shakespeare nous paraissent sortir de
leurs bouches aux l^vres minces et roses.
MoN pfeRE. — C'est un pareil dramatique que
pmiq impose la vie courante par les rapides spcc-
1 es de la rue ou de la campagne. Un vieux qui
1 ^ une fenStre ou a un balcon, une vieille qui
j e ses rosiers, un jeune homme ou une jeune
254 DE L'IMAGINATION
fiUe assis sur une terrasse an crfipuscule, tin
paysan d^ans la plaine, tous ces fttres, courb^s par
la monotonie de ['existence, sont les images inte-
rieures que nous feuilletons dans nos rfeveries. A
notre insu nous croons sur eux, autour d'eux, de
petites histoires. Nous forgeonsdescirconstances.
Et je crois bien que des artistes ne sauraient 6tre
trop riches en visions de ce genre. EUes les gui-
dent vers la v^rit6, Finclinaison de la lumifere,
Texpression des figures, les attitudes caract^risti-
ques, le geste calme et les regards ; et c'est
Fassemblage de ces 6l6ments qui r6alisera la
beauts. Pour ma part^ je n'ai jamais cess6 de
nourrir mon imagination de ces spectacles. Beau-
coup sont demeur^s si vifs dans ma m^moire
que je ne sais plus ^'ils appartiennent k Tart ou k
la vie.
Mm. — La peinture hoUandaise me fait songer
a un des ph^nom^nes les plus singuliers de This-
toire de Tart et, par consequent, 4e Timagination.
II est des epoques ou les esprits s'exaltent pour la
peinture, comme au xvn'sifecle en HoUande, pour
Fart dramatique, comme au xvi® sifecle en Angle-
terre, comme en Espagne, comme au xvii* si^cle
en France. On assiste soudainement h uue
sion simultan6e de g^nies fort dissemh^
mais tous abondants, tous marques par 1
de la vie et de scs formes, totis observof^
DE L'IMAGINATION 255
fenStres. Cela dure vingt, trente, quarante ans, el
les chefs-d'a3uvre succ^dent aux chefs-d'oeuvre;
et Fart fait despas de geants, se raffine ici, s'exalte
la, brille d'un eclat incomparable. Puis, tout a
coup, une main inconnue emporte les flambeaux.
Mab s'enfuit avec un petit rire. Les t(§n^bres se
font. Le sens de la vie est perdu. C'est le r^gne
d'oeuvres plates, d'all^gories, d'imitations. Apres
Rembrandt, voici de Lairesse. Apr^s Racine,
voici Voltaire. Comment expliquer ces metamor-
phoses?
MoN pi&RE. — On les constate. Chez I'homme le
mieux dou6, la sensibility n'est pas continue. EUes
sont frequentes, chez Tartiste, les heures maus-
sades, « sans grace », comme je les appelle, com-
parables a cette s^cheresse redoutee des th^olo-
giens. Les physiologistes ne d^montrent-ils pas
Vinsensibilite periodique ducfEur? II est remar-
quable que ces phases-Ik succ^dent aux periodes
d'exaltation, h. ces griseries oil la nature livre ses
secrets. Ce qui se produit chez I'individu est sans
doute r6pete par la race. II faut aux imaginations
des periodes de silence, des r6pits. Le flambeau
de Lucr^ce tombe alors par le stade.
Moi. — II est un art depuis longtemps tacite, le
p impressionnant de tons, puisqu'il est de
1 )ire figee, Tarchitecture. Comme on Ta dit :
/ ""•-? ne parle phis. Qui nous expliquera jamais
256 DE L'IMAGINATION
pourquoi, h une (^poque determinee, le sol s'est
herisse d'une moisson d'eglises qui criaient leur
foi vers le ciel? En dehors de la religion, il y eut
des palais, des Edifices grandioses, m^me de
curieuses habitations bourgeoises. Tout est fini.
Par hasard, dans une ville inconnue, une prome-
nade a la nuit tombante, qui estompe les laideurs
actuelles, nous laisse deviner, telles que des den-
telles grises, les vieilles beautes lyriques de
Farchitecture. Mais, pour nos contemporains,
voila un sens mort et perdu.
MoN pfeRE. — II n'en est pas ainsi de la musique.
Wagner fut un phenomtoe en ce si^cle, comme il
en sera unpour tons les temps, etnul plus que lui
n'est fecond en remarques de tout genre.
C'est un homme d'un autre age. Pourtant il a
trouve le chemin de nos nerfs et de nos cerveaux
plus aisement qu'on n'aurait du le croire. Si
rimagination a des repr<5sentants, celui-ci est un
des eolosses. Imagination septentrionale d'ailleurs
ou toutes les beautes, tons les d6fauts du nord ont
leur empreinte. II insiste, il insiste avec violence,
avec tenacity, impitoyablement. II craint qu'on
n'ait pas compris. Ce langage de mot'ifs^ qu'il a
imagines et dont il fait un si magnifique usage,
a le tort de nous donner parfois une impressi 3
lassitude, de sati6t6. Chez ses odieux et mul^ 3
imitateurs cela devient un veritable supplic' 1
DE L'lMAGIN Al ION 237
n'etant terrible comme les idees impos^es, les
routines.
II fallait bien cependant qu'il inventdt ce sys-
teme de motifs, pour Falliance realis^e par lui
du drame et. de la musique^ alliance si parfaite
que ses personnages nous apparaissent habilles
de son. Les motifs, en outre, les associeni
d'une fagon ineluctable, et parfois fort heureuse,
aux grandes circonstances de la vie, h leur des-
tin. Enfin ils expriment des choses mysterieuses
qui, dans le po^me-livret, demeiirent sous-enten-
dues.
L'imagination, chez Richard Wagner, est si
representative , si violente qu'elle impr^gne
ToDuvre jusqu'a satiete de tous les bruits de la
nature, et laisse aux episodes une place restreinte.
Dans le tumulte marin qui la submerge, la passion
de Tristan et Iseult plonge, puis reparait, puis
replonge. Une meme force invincible souleve les
flots et les ames. L'eau, le feu, la for^t, la prairie
fleurie et mystique, le lieu saint, deviennent, dans
le po^me wagn6rien, des personnages prepon-
derants. En ce nouveau paganisme, toute la nature
est divinisee.
^^^^trc generation est faite a ces splendeurs, a ce
1 ;nt d'hcroisme et de lumiere, mais tu ne sau-
1 te figurer I'impression que celte musique
< -^a sur ceux de mon age. En verile elle nous
22.
258 DE LIMAGINATION
transforraa. EUe renouvelait Fatmosphere de
Tart. J'ai bien coinpris alors la vanite de toute
discussion sur le realismCy le lyrisme, ou le sym-
holisme, II y a de tout dans Wagner et en tov.^ 11
est admirable, car rien chez lui de pedantesque ni
de bassement intentionnel. Tourn6 vers la Joie, il
^crit les Maitres chanteurs; tourne vers la Dou-
leur, TAmour, la Mort, les Mhes de Goethe, il
•6crit Tristan et Iseult. II utilise tout le clavier
humain et tout le clavier surhumain. Le cri, les
larmes, le dechirement du desespoir, le ruisselle-
ment de Feau sur la roche, le souffle du vent
dans les arbres, le remords sanglant de Tinceste,
le chant du pMre, les trompettes guerri^res... Son
imagination fourmillante est toujours surchaufiF6e,
toujours pr^te.
Excessive et fievreuse, elle a, cette imagination,
non seulement renouvel6 la musique, mais encore
boulevers6 la poesie et la philosophic. Quoique
les theories m'inqui^tent, je les sens fr^mir chez
Wagner, derriere chacun de ses heros, Les dieux
parlent de leur dostin, et du conflit de ce destin
avec celui des hommes, et de la Fatality antique,
d'une mani^re quelquefois obscure, mais d'un
emportement tel que Ton oublie de discuter. P/pst
le mur, le fameux mur de la Legende des « ,
peupl6 de tubas , de trompettes Sachs,* ^tir t
et tumultueux.
DE L'lMAGINATION 239
Moi. — Crois-tu qu'il serait possible d'analyser
rimagination d'un homme tel que celui-la?
MoN pAre. — Tout s'analyse, mais ce serait
dommage de d^monter la divinite : que ses
moyens, comme son orchestre, demeurent dans
Tombre. Sa sensibilite, dun ordre tout special,
m'apparait surtout Ugendaire. II est possible qu'il
ait voulu des personnages a la taille de leurs mi-
lieux, et Ton voit malais6ment des hommes ordi-
naires en proie a la mer de Tristan ou a la For6t
de Siegfried. Qu'importe! II arrive a nous 6mou-
voir avec ces passions supra-terrestres. Dans
Tristan^ Fhumanit^ a une part plus grande. Ce
sont bien nos blessures qui saignent aux flancs
des amoureux, et que ne guerirait point la lance
sacr6e, celle que rapporte le h^ros.
Moi. — J'ai entendu des amoureux de musique
soutenir cette th^se, que Timagination musicale
n'a pas besoin de Tel^ment dramatique en tani
. que manifeste par des personnages et les passions
de ceux-ci : « Le drame, disent-ils, est dans la
musique infeme, dans le developpement architec-
tural des diverses parties d'une symphonie, oti
tout se tient, s'enchaine, et s'entr'aide, ach^ve
u] ' liable construction sonore. Les phases
el rues de la symphonie sont calquees sur les
m ments de Tame, avec une sagacity toute
p] "'^ienne, lorsqu'une emotion vive vient
200 DE LIMAGINATION
6branler fortement cette 4me et qu'elle chante
apres sa blessure. Andante^ Adagio, Allegro^
Scherzo, Finale. Voila des stades de sensibility
que les philosophes n'ont point inventes, et qui
correspondent au r6el sublime, h celui dont Tin-
tuition n'appartient, d'dge en ^ge, qu'a quelques
privilegies. »
Je suis prfet a 6tre de cette opinion lorsque j'en-
tends une symphonie de Beethoven. lime semble
m^me que mon Amotion soit, a cette minute,
d'une qualite plus grave et plus rare qu'a Taudi-
tion d'un fragment de la Telralogie,
Mon pere. — Dis clone que le chef-d'oeuvre de
Beethoven, plus ramasso, plus concentre, pro-
duit sur toi une impression lotale en une duree
plus courte qu'un drame, avec ses haltes neces-
saires, ses changements de decors, ses longueurs
explicativcs. Or, dans notre etude, il faudrait
tenir compte de Felcment duree.
Certains, d'un metal plus fragile, entrent im-
m^diatement en branle et rendent un son d'en-
thousiasme qui cesse vite, comme il s'etait pro-
duit. D'autres, d'un bronze epais et resistant,
conservent les vibrations transmises. II est des
esprits lourds a se mettre en train, des ini * -
tions paresscuscs, qui, une fois seduites <
tees, n'abandonnent plus aisemcnt Tobjet i
leur a donnc en pature. Elles le transform e
DE L'iMAGINATION 2Gl
mille mani^res. II est descendu si profondement
qu'il n'est plus d6sormais question qu'il s'evade.
H est devenu partie d'elles-m^mes, de leur trame
individuelle.
C'est ainsi que maints cr^ateurs out une origi-
nality grande et restreinte. Tout chez eux va en
intensity. Ce qui leur vient de Text^rieur subit
aussit6t leurs lois et leur empreinte ; tandis que
d'autres ont leur champ d'humanit6 bien plus
vaste, ensemenQable sur toute son 6tendue. II
semble que Beethoven appartienne a la premiere
categorie.
Tu parlais, h son sujet, de « sagacite toute pla-
tonicienne ». Get 6tat d'4me, auquel Platon a
donne son nom, meriterait une place h part dans
notre travail. Le « Platonisme », cela veut dire
que rimagination se soumet h des lois qui lui
donnent, en la mod^rant, en la guidant, plus
d'6nergie.
Celui qui ressent une impression vive et dont
la sensibility est extreme est port6 h restituer au
monde cette impression immediate sous forme
d'une OBuvre d'art, tableau, po^me ou symphonic :
ni6thode toute instinctive et qui fait de notre cer-
veau une cuve de fermentation veritable. EUe
era .wG Tadmiration soudaine de ceux, et c'est
le s grand nombre, qui rdclamentdes secousses
vi( *es. Mais toute une classe d'artistes, de
202 DE LIMAGINATION
penseurs et de philosophes, n'admet point que
Tesprit ne s'impose pa? un rythme, n'ob^issej
pas a line certaine harmonie, condition sup^rieure I
et beaute de Fintelligence humaine. Ce que Platen
^nseignait h ses disciples, c'6tait la mesure, un |
^uilibre mental qui ait les monstres en horreur, \
ne se satisfasse d*une improvisation hdtiye et
^coriaque.
De cette prise sur soi, de ces longues reflexions
destinies a purifier les images, de cette crtdon-
nance intime et somptuense qui refirfene le lyrisme,
est n^ cet etat d'esprit qu'a baptist Platon et dont
il fut certainement le plus bel exejnple. 11 se
retrouve, cet 6tat moral, h travers la liti^rature
-de tous les ^ges et Tart tout entier. H se re-
trouve chez Beethoven. II assure k Fartiste une
beaute mysterieuse et contenue, et plus d'ac-
tion sur Tame humaine, puisque ce qu'il cree
est soumis aux mouvements profonds, au rythme
de cette ^me lorsqu'elle s'occupe de pens^es
nobles.
Heureux les ^tres d'imagination qui ont su com-
mander h leurs images, qui n'ont point laisse
s'echapper d'eux-m^mes, comme un torrent sou-
vent bourbeux, les tumultueux produits de leur
cerveau! Cette concentration, cette maltri i-
rent, sans qu*on sache trop pourquoi,' unt .. le
<luree dans radmiration. C'est la volont6"* k
DE L'IMAGINATION 26i
rinteiligeBice.'C'est aussi la force de rordonnance,
de Tequilibre.
PoiSLT en rev«nir k la musique, j'ai vis-k-vis
d'eile oette infirmity ou cet avantage de Faimer
tenement qu'il m'est difficile de faire xin choix.
J'-aime la musique militaire qui passe, le bruit de
ia mer, le vent dans les pins. Ce qui m'enthou-
Biasme chez Richard Wagner, c*est Justement son
Jmpressionnabilit6 h tons les bruits de la nature,
e* comment cette nature impr^gne et bouleverse
son oeuvre a la maniere d'un ouragan. Son orches-
Ire me berce et me roule. Sa douceur et sa puis-
sance nae font passer en quelques heures par les
^H^ottons les plus vives, ces Amotions dont on ne
peut ne pas 6tre 6temellement reconnaissant a
qui les a suscit6es, puisqu'elles nous rev^lent k
B0us-ni6mes..raime et j'admire aussi Beethoven,
les vastes et calmes pay sages qu'il sait aborder
dans I'dme sonore, dans ce que j'appelle « Tautre
plan^te ». La- musique italienne m'enchante, et
j'^prouve par Rossini cette etrange impression
d'angoisse m^lancolique que nous donne la vie
excessive. Trop de frenesie, trop de mouvement;
il semble qu'on s'efForce d'echapper h la mort.
rac" — Mendelssohn, ses d<§licieux tableaux de
ttat la Sympkonie romaine^ la Symphonie
4co II est certaines heures, vers le soir,
oil ^e Schumann me tourmente . . . L'enum6-
1
204 DE LIMAGINATION
ration serait infinie. J'ai v6cu par la musique, je
suis un habitant de sa plan^te.
Moi. — De notre rapide incursion dans les arts
nous avons, il me semble, rapport6 quelquesj
utiles remarques. Mais les arts ne sont pas toutej
la vie.
II est des hommes chez qui 1' imagination
est perpetuellement bridge par la volont6. Us sont
pour nous int^ressants a observer, car nous voyons
Ik cette faculty aux prises avec une autre faculty
qui la contraint et la limite.
Heureux ceux qui peuvent manifester pleine-
ment les sentiments qui les agitent et faire parta-
ger leurs transports! L'imagination de I'orateur,
laquelle, comme tu Fas remarqu6 dans une for-
mule c^l^bre, est souvent suscit^e par la parole,
cette imagination a , comme toute autre , ses
licences, son ampleur, son libre d6veloppement.
Elle s'augmente de la griserie particuliere qui
vient de Fauditoire k Torateur, et lui verse cons-
tamment une Anergic nouvelle. C'est lorsqu'il
s'agit d'elle que la dur6e est importante, car la
rapidity est sa condition premiere et celui qui
imagine en public doit, avant tout, imaginer vite
et juste. Juste, c^est-a-dire dansun sens et ^ '' * le
de formules capables d'impressionner ce ai
r^coutent. Aussi, Tart oratoire n'est-il trr i-
vent qu'une avalanche de lieux commi ir
DE LIMAGINATION 265
c'est le d^chet de Fesprit qui se pr^sente en pre-
mier ^ Tesprit.
Mais ce qui Temporte en interfet sur les phdno-
m^nes oratoires, c'est Fimagination chez rhomme
d'action. Celui-ci, s'il est t6urment6 par cette
grande faculte, doit 6prouver des deceptions et
des satisfactions incomparables, puisqu'il est con-
traint de.realiser. II en resulte que Facte imagi-
natif a chez lui moins d'importance que les
moyens pour arriver au r^sultat. Et c'est F6qui-
libre de ces deux entreprises qui constitue la des-
tin§e du h6ros, comme dit Carlyle.
Nous Savons bien ce que voit le po^te, ou Fora-
teur, ou F^crivain, pendant ses mirages d'imagi-
nation. Des mots, des consonances, a portee de
son esprit, et plus haut d'^tranges idees en perpe-
tuelle metamorphose puisqu'elles vont entrer
dans des corps varies, des costumes splendides,
franchir les saisons et les elimats, se fondre et se
confondre avec d*autres, entrainerles foules, 6vo-
quer le pass6. II n'est vraiment rien de plus cap-
tivant pour Fesprit que de suivre la vie d'une
image, sa longue et br^ve destin^e, son origine,
depuis le moment ovi elle se forme dans le cer-
veau de son maitre, jusqu'^ celui ou, ayant couru
le .nde et realise sa force, elle tombe au reser-
V( ^ommun des beaiites de vitrines^, des beautds
q 'ont plus d'action efficace.
23
266 DE L'IMAGINATION
Nous Savons aussi comment voit le peinl
quand il peint et le musicien quand il compos^
Nous avons, tout aumoins, sur tons ces 6tats cr^
teurs, des notions et des t6moignages que noi
6largissons en theories et qui contentent noi
paresse intellectueile.
Ce que nous ignorons complfetement, en n
vanche, c'est la maniftre dont se comportent lej
images chez tin homme d'action. De r§cen1
hypotheses philosophiques, dont il faudra fcie^
nous inqui^ter tout a Theure, accordent aux ima-
ges une puissance effective. II est certain que,
vives et agissantes, elles tendent sans cesse a se
r^aliser. Elles sont motrices, selon le mot de Fouil-
I6e. Un beau tableau, une belle symphonic, un
beau morccau de litt^rature ne nous versent pas
seulement de la force. II nous entrainent encore
h, leur suite et nous mettent dans I'^tat c6r6bral le
plus voisin d'oux-m^mes. C'est ainsi que les
chants guerriers et le bruit des tambours « versent
rh^roisme au cceur des citadins ».
Si tu admettais les caracteres et definitions m&
taphysiques, je dirais volontiers que rhomme
(Taction ^st celui chez qui les images out la plus
forte tendance a se realiser,
MoN pfeRE. — Ma crainte de la philoso e
va pas jusqtfSi me faire repousser sans a
une formule tout au moins commode. €(. e
DE LIMAGINATION 267
reproche a ta definition, x^'est qu'elle elude la dif-
Bculte et qu'elle s'en tire a Taide de mots.
Voici un exemple, le plus grand, le plus frap-
pant de ce si^cle, Napoleon. En voici un autre,
Bismarck. En voici un autre, Stanley. Notre
§poque moderne, a qui Ton reproche Tappauvris-
sement du sang, me parait neanmoins privilegi6e
|uant h la genese des heros, car ces trois-ci sent
Daract6ristiques.
Le plus proche de moi est Napoleon. Sa race
in6ridion-ale fait que je le classe mieux, que ses
foniiules, me touchent davantage, que ses moyens
me sent uiBi pen plus clairs.
U semble que son imagination fut, comme sa
volonte, excessive, incessante, je dirai effroyable.
Surtout elle fut « tenace » et, malgre sa parole
cel^bre, elle ne mourut pas toute h Saint-Jean-
d'Acre. Ce qui la motivait et la suscitait, ce fut la
sensibilitea la gloire et a rautorite. L'exemple des
grands capitaines et des conducteurs de peuples
est sans cesse present i sa pens6e. II les cite, il les
invoque, il n'admet point qu'on les discute. Latin
il Test jusqu'a I'os par la rectitude, par la clarte,
par le jugement. II est m^me des moments ou il
se m.ontre prud'homme, et, lui Fenthousiaste,
tin ' ^evantTenthousiasme, se mefiant du pre-
mi 1. II est rare que la passion et Timagina-
tio: nent point connexes et, jusqu'a un cer-
2G8 DE L'lM AGINATION
tain point, parallcles. Get imaginatif est un grand
passionne. Nous nous en doutions bien un peu,
mais les recherches de Frederic Masson ont fait
la lumi^re definitive.
Eh bien, dans un pareil cerveau, tous les pro-
jets les plus insens^s, les plus grandioses, les plus
demesures, passerent en traits de flammes. Jene
crois nullement qu'il ait born6 ses d^sirs a ce
qu'il crut pouvoir realiser. D6sir et images mar-
chaient loin devant lui et sa volont^ les suivaita
distance, enragee contre elle-m^me et les autres
lorqu'elle ne r^ussissait pas, et calculant les
chances de succ^s avec une Anergic, une audace
meticuleuses, une continuity dans rapplication,
qui n'ont pas leurs pareilles au monde. Lorsqu'il
remportait un triomphe, lorsqu'il satisfaisait son
ambition sur un point, triomphe et ambition
etaient depuis lontemps escomptes, et, nous en
avons le temoignage certain , ne lui causaient
plus de joie. Hclas, c'est le d^faut de Timagina-
tion en acte, qu'elle mange le ble en herbe et que
le resultat semble toujours piteusement inferieur
au desir.
J*ai eu un ami qui, perp6tuellement heureux
dans ce qu'il tentait, etait aussi perp^tuellement
morose. 11 adorait les voyages. Quand 11 de~ 2n
entreprendre un, il en parlait sans cesse ' g-
temps a Favance. 11 s'entourait de gui de
DE LIMAGINATIQN 2C9
renseignements. II questionnait tout le monde.
On le trouvait au milieu des plans, des cartes, des
photographies. Sur le point de se mettre en
route, il avait d6ja us6 son plaisir. Son imagina-
tioiiy qui 6tait grande, devint ainsi pour lui u^
flSau perp6tuel. S'il entreprenait quelque chose,
il se representait par alternatives la r6ussite ou
Finsuccfes avee une force telle que ni Tun ni
Tautre ne pouvaient plus Timpressionner. Get
ami m'a, par ce petit, c6t6, rappel6 le grand
Empereur, VInamusable. « Jai bdille ma vie »,
s'6crie Chateaubriand, autre imagination puis-
sante.
Ce qui nous frappe et nous 6meut aussi dans la
conception de Bonaparte, c'est sa rapidity et son
universality. Roederer nous le montre au Conseil
d'!l^tat s'occupant de tout, m^ticuleux h Texc^s,
suivant les questions dans leur detail, interro-
geant, notant, classant, donnant la parole aux
inventifs. Et partout et toujours, dans son fau-
teuil, comme sur le champ de bataille, ce qui
nous d6concerte, c'est la mise en oeuvre d'une
imagination admirablement souple, que les faits
ne rebutaient pas.
Que les faits ne rebutaient pas. Par iJi, cette
i ^ination diflf^re de tant d'autres plus surpre-
I ^^s peut-6tre que la sienne, mais s'attaquant h,
c jjets ou i des projets en dehors de la r^alit^,
23.
270 DE L'IMAGINATION
Et vraiment les tours d'esprit sent faciles si on
les compare k la longue patience qui pent effee-
tuer quelque chose.
Aussi Napol6on avait-il en haine ceux qui
broient h. vide, les moulins inutiles. S'il d^tes-
tait les ideologues, c'est qu'ils repr6sentaient des
forces perdues, et rien n^irritait ce grand homme
€omine le gftchis et le d^chet. Devant Tabus que
Ton fait aujourd'hui des mots et des formules, on
se demaiide s*il avait tort. J'6prouve, pour ma
part, une sorte de d^plaisir quand je vois la
pensec humaine s'^carter de Thumanit^ et d6-
penser tant de ressources dans des speculations
•crouses.
Moi. — Ne crois-tu pas que Fimagination des
mctaphysiciens ait son utility lointaine? II me
parait que, dans cette vapeur, se pr^parent les
grands ev(5neraents. lis sont, h coup sur, le temoi-
gnage de Tinqui^tude d'une ^poque. La pens6e,
privde d'objcts imm6diats ou les d6daignant, se
prend elle-ra^me comme etude. Dans la mise en
question qu'elle fait de tons les probl^mes, il y a
une vertu r6volutionnaire et, ne nou^ le dissimu-
lons pas, la revolution perpetuelle est le meilleur
etat du cerveau. Les idees qui se figent ^* se
fixent devienncnt autoritaires et odieuses. LV le
n'est pas seule a donner Fexemple d'une ^ y
Sophie de la liberie qui fournit des arF u
DE LIMAGINATION 271
despotisme. Taus les principes ont une tendance
k devenir immuables et a tvranniser leurs vie-
times. La m^taphysique a cela de bon qu'elle
s'attaque k ces principes m^mes, au moment
qu'ils se croient vainqueurs, les detruit et fait la
place a d autres.
Nous ne s^parerons pas, si tu le veux bien,
Timagination des idees de Timagination des actes.
La haine de Napoleon pour Tid^ologie ne nous
fera pas oublier qu'il combattait lui-m6me en
Thonneur d'une ideologic, la siennCj et qu'il vou-
lait rimposer k I'univers. '
MoN pfeRfi. — A cet homme, qui 6tait un 616-
ment veritable, les dlements seuls purent mar-
qiier des limites : la chaleur en Espagne et le
froid en Russie lui dirent : « Tu n'iras pas plus
loin. » Quiconque atteint a ces sommets est gris6
par sa brusque ascension. Sa vue ne s'etend pas h
mesure qu'il s'6l6ve, et c'est seulement son d^sir
qui augmente.
Tout compte fait, s'il fallait un sous-titre k
rhistoire de Napol6on, ce sous-titre serai t peut-
*tre ! ou r Homme d' imagination, Ce qu'il a r6a-
iis6 dans sa vie courte et fren^tique nous est
garant de ce qu'il avait t6\6. Combien ne faut-il
pai . ^ ires pour faire un acte !
US, en passant, Textraordinaire attraction
de '^mes d'imagination les uns pour les
272 DE LIMAGINATION
autres. lis se flairent. Us se deYinent. Us se
comprennent k demi-mot. lis sont tout prSts a
s'entr'aider.
Nous avons jusqu'li present consid6r6, comme
porteurs de Isifaculte qui d^livre, des artistes, des
philosophes, des hommes d'action, en un mot, des
grands hommes, des repr^sentants de Vimagina-
tion haute. Notre denombrement ne serait pas
complet si nous ne tenions compte des types de
V imagination basse.
Ceux-ci sont innombrables. Nous les frdlons
tous les jours. J'ai cru devoir, dans mon oeuvre,
leur faire une place importante. Ibsen, dans un
de ses drames, le Canard sauvage, s'est aussi
int6ress6 a eux. On en trouve quelques-uns dans
les romans de Dickens, et les nouvelles de Tour-
gu^nieff. Et j'en oublie certainement.
Beaucoup, que la vie emprisonne, ne perdent
point pour cela leurs illusions. lis marchent dans
leur misere ainsi que des hallucin6s, ne voyant
rien, ne sentant rien, attendant toujours Th^ri-
tage, la chance extraordinaire, le bon monsieur
qui passe et qui adopte, la dame qui dit a son
cocher : « Arr^tez », et au piston : « Montez, cette
voiture est k vous. » Espoirs admirables qui aident
k tolerer tous les maux ! Ceux qui portent^ as
leurs faibles cerveaux, cette vertu transform- se
n'ont besoin ni d'alcool, ni d'opium, ni c"'* m
DE L'IMAGINATION 273
excitant d'aucun genre. Si le feu leur manque^
ils inventent un foyer; si le pain leur manque, ils
se representent un festin.
Don Quichotte est un admirable livre, parce
qu'il est la monographie d'une de ces imaginations
basses. Autre exemple : Madame Bovary. C'est
pourquoi j'appelle la faculty des images, X^faculte
qui delivre. De mfeme que les enfants que nous
voyons s'amuser seuls, forger des jeux sans le
secours de camarades, sont a Tabri de la tristesse
et de la m^lancolie, de m^me les malheureux, que
la Providence a dou6s de la baguette magique,
supportent ais^ment leurs fardeaux.
Ces « histoires », ces « legendes » que reclament
les petits comme les grands, n'ont qu'un but :
supplier aux imaginations d^faillantes ; intro-
duire dans la vie, souvent dure et implacable,
une autre vie qui n'est pas elle, ou les choses
arrivent au bon moment, oil les fees vigilantes
luttent contre les mauvais genies, ou la douleur
s'6carte, laissant voir la joie souriante sur son
pi6destal. L'art, que nous venous de juger h, vol
d'oiseau, d'apr^s ses qualit^s intrinsdques, k la
faQon des mandarins, et non d'apr^s ses r^sultats.
Tart a cette destin^e sublime de creer autour et
a~ iessus des dmes assez d'images consolantes ou
i ""tissantes pour que Texistence ne les dcrase
I soit que ces images devienncnt le miroir
274 DE LIMAGINATION
agrandi de leur condition, qui ieur pcrmette de
se voir en beante, soit qn^elles repr^sentent uae
condition bien superieure ou les entrainera Tillu-
sion. Dans une phrase memorable, qui met en
parallMe les pasteurs et les rois^ Pascal a celebre
les r6ves. Le r6le de notre faculte est de cr6er un
r6ve perp6tuel. Sans les imaginatifs et les con-
teurs, le monde finirait bient6t. La realile com-
patissante a soin, de temps a autre, de mettre a
son programme la realisation d'un beau rfeve,
pour que Tillusion ne se perde pas. Ainsi nous
voyons des ir^sors d^couverts, un berger ^poux
d'une princesse, de grandes injustices r^par^s.
Ces courts r^pits du mal et de la bassesse suffisent
It perp^tuer Tesperance. A mesure que rimagina-
tion religieuse, qui tendait aux mise rabies des
tableaux tout pr6ts, disparait, il semble que
Tautre imagination, celle dont je parle, aug-
mente. L'hmanite a plus que jamais besoin de
€es songes que voudraient supprimer d'intransi-
geants realistes. *
Moi. — Les hasards de la conversation no«s
ont fait suivre une route singuli^re ; il nous est
bion permis de nous retourner pour voir le cbe-
min parcouru.
Nous avons commence par reconnaitn
portance de Flmagination, et, plutdt que i
definir, nous avons d6nombr6 ses forces.
.5
DE LIMAGINATION * 27^
Nous avons ^tabli en&uite r^troitesse des rap-
ports qu'eile cantractait avec la focalte sensible,
si hi&B. qu^elle finit par nous apparaitre comme
une sensiiili^ e^endue. Tont hoihni<e porte en \m
una &cult6 d'architecte qiai le pcMasse k campi6ter
Tin acte sensible. Jl n'en resie pas la oil la vie Fa
iinpressionn6. II cherche autre cihose, et cette
prolongation constitue la faculty des images.
Apr^s ces premisses, nous sommes entres dans
le vif du sujet et nous avons r^solu de proc6der
par des examples. A grands pas nous avons par-
oouru les arts, les sciences et leur methode^
cherchant chemin faisant toutes les pistes imagi-
naires etles suivant, iorsqni'elles nous paraissaient
a
Nous sommes arrives ainsi, par les Repr^sen-
tants de rhflninanit^, jusqu'^aux frentieres dela vie
ml^BSbe, «t il est tr^s facile de voir que j'ai subi ton
mfluence puisque, d'un point de depart abstrait,
nous sommes arrives k envisager des points de
vue absoluments concrets.
Une ou deW fois nous avons failli d6vier dans
la m6taphysique, mais^ avec quelque Anergic,
nous avons gard6 cette m^thode en reserve, pour
le moment ou, au lieu d'analyser, nous cherche-
T - faire la synthase.
"^RE. •— Ce mot de methode me fait sourire,
n . je n'aie pour Descartes le plus grand
i
276 DE LIMAGINATION
respect, mais il me semble que son Discours passe
un peu a Tdtat de dogme. Uescartes connaissait
bien les sciences mathematiques et tout son
ouvrage repose sur elles. Aujourd^hui que les
sciences biologiques tiennent le haut du pav6, il
semble que la M6thode elle-m6me ait subi cer-
taines modincations.
G'est h. dessein que j^ai, jusqu'a maintenant^
retenu notre causerie dans des limites vivantes.
Je sais trop que Ton divague lorsqu'on s'6carte de
rhumanit6. Les facult^s ou les passions, consi-
d6r6es en dehors de ceux qui les portent ou les
subissent, m'apparaissent comme des entit65
fausses : « La paille des mots pour le grain des
chases, » Ce reproche est d'un m^taphysicien,
Leibniz, je crois.
Aussi le rdle du romancier, dans le temps
moderne, doit-il 6tre h. la fois historique et philo-
sophique; — historique, puisque, vivant dans
une epoque, il s'impr^gne de ses tournures
d'esprit, de ses caracteres, et en laisse un tableau
qui 6meut; philosophique, puisqu'il prend les
passions dans leur gangue, dans le tissu humain
oil elles gitent, et du particulier cherche a les
hausser au general.
Moi. — Puisque nous en sommes i »- ^
siomids^ ne crois-tu pas qu'ils apportr es
modifications importantes aux ph6nom5nes au
.DE ^IMAGINATION 277
gination? Noiis voy/in^ nous-mfemes combien
notre intelligence est bouleversee par les Episodes
de notre existence. ' ' ' /
C'est ainsi que V amour est une source' d'images
tr^s puissante ettr^s myst^rieuse. II transforme
le spectacle de la nature comine un poison et il
ouvre dans F^me des regions houvelles. C'est
albrs que Ton s'aperQoit a quel point Ton s'ignorait
soi-m^me.
II est des ^tres chez qui Timagination est pour
ainsi dire nulle, ou reduite k son expression la
plus simple. lis se contentent des phenom^nes
naturels tels que la vie les leur presente, ou, plus
exactement, selon cette routine que trace d'eux
rhabitude des sens. Jamais ils ne sortent des
bornes fix^es. Us consid^rent comme des insenses
ou des malades quiconque s'^l^ve un peu au-
dessus du niveau ordinaire, cherche a inter-
preter ce qui r6meut, h agrandir ce qui Tenvi-
ronne.
Eh bien! ces 6tres-lJi, lorsque Tamour les
touche, changent compl^tement, et leur entourage
ne les reconnalt plus. Pour la premiere fois, a la
faveur du sentiment nouveau, s'agitent en eux des
forr.fts bizarres qui les inqui^tent et les d6routent.
I] endent chanter les oiseaux. lis s'aperQoivent
q ' a des 6toiles. C'est I'education de Caliban.
B ^'6mouvant comme cette metamorphose.
24
278 DE LIHAGINATION
Elle nous am^ne a concevoir line ^difecatioa secrete
de la nature.
MoN p£re. — II n*est pas que Vamour pour
^veilier les puissaiices emdonnies chez I'bomme.
Tout mouvement violent de la conacienoe a le
mftme r6sultat.
€ertes,'d'u& individu tr^s ordinaire, hLJcJimsie
pent faire un p<»^te. Ge vice, on le sait depais
Spinoza, favorise sp^cialement Timagination. 11
suscite, dans les regions les pins brMantes de
r&me, des tableaux d'une richesse exnb^rante, le
pire supplice, qui Be renonvelleaxt, se tranforment,
ou, gagnant en profondeur, deviennent une obses-
sion veritable.
Mais, en dehors de la jalousie, consid^rons par
exemple Vavarice. Cette passion aiguise a mer-
veille Tesprit de cdui qui la porte. Elle le reed
sensible a une multitude de petits details qu'il ne
remarquerait pas «ans ^le. Elle lui fait, quaad
son sujet Tagite, proferer des mots sublimes, mots
de circonstance que nous ne nous ^onnoins point
de trouver dans la bouche du pfere Grandet et
qu'Ji coup stir Balzac avait recueillis ckez des
avares.
Et Vegoiste^ dont Georges Mereditk a \ — ^ -m
protrait si admirable, quelle ruse ne 46" -il
pas, et par quels persev6rants circuits ne e-
t-il point le monde entier i sa pro^e*^' 3!
DE L'lMAGINATION 279
Le scmpuletix, moins etudie, moins favoris6
par la litt(5rature, alors qu'il est cependant un
caract^re Ae kauto frequence, le scrupuleux peut
6tre considers comme une victime de rimagijia-
tion. C'est elle qui lui gTaiidit les moindres actes,
ceux auxquels le commun des hommes n'attache
avec raison qu'une importance secondaire, car
autrement ils embarrassent la yi-e et la detruisent
h la mani^re des plantes parasites. Le scritpide
est une maladie de Fdme extr^meiaaent repajiwiue.
Les theologiens le connaissent et en ont fait dfe
bonnes descriptions. Mais ils ne s'occupent que
d'une de ses formes, la religieuse, alors qu'il
Te\H les costumes les plus varies et tourmente
les Srmes l-e& plus dissembliabks. Ce qui le ca-
ract^rise, c'est une anomalie qui s'exalte et
d6Tie.
Et par lui nous arrivons aux remords ou Tima-
gination a le r61e preponderant. Celui qui pent,
dans im effort de Fesprit, reconstruire une sc^me
de la vie^ entendre les sons, voir les couleurSylea
gestes, perccToir les odeurs, celui-la fera bien de
s'abstenirde toute action mauvaise.
Mof . — ^ Ne- erois-tu pas qu^ ce serait une 6tude
int^ressante que celle d^ remo-rds dans un fttre
fn * 'nsqu'alors rebelle aux sentiments, m6me
\ au ations autrcs que la faim, la soif et la
fal On le verrait peu a pen s'eclairer am
L
280 DE LI M AGINATION
reflet de la torche des Eum^nides. Sa torture
serait pour lui r6v4latrice.
MoN pifeRE. — ' Ce miracle est frequent. Qu'ils
soient frustes ou raffines, la plupart des hommes
sont, par la douleur, accouches des forces qii'ils
renferment. Et ce serait un moment capital de
notre 6tude que le rapport de la soufl'n n e avec
Timagination. Celui qui g6mit comprend le ge-
missement des autres. Celui qui porte une plaie
s'apitoiera sur la plaie d'autrui. C'est elle, la,piliej
la grande interm^diaire. Elle ne p^netre pas seu-
lement les coeurs, elle pen^tre aussi les cerv^aux;
elle aiguise les nerfs. Pour celui qu'elle a envahi,
la nature entr'ouvre ses portes et 11 croit que subi-
tement le monde lui est r6v6l6, tant il entend de
plaintes autour de lui, tant il s'int6resse d'une
fagon nouvelle et profonde aux arbres, aux ani-
maux, h ses semblables. .Les artistes qui sont
marques par la piti6 ont Ih une empreinte toute
sp6ciale qui les distingue profond^ment des
autres.
. Chez Dickens et Dostoiewsky, c'est la piti6 qui
fait rinspiration. C'est par elle qu'ils se glissent,
avec une justesse qui nous 6pouvante, dans des
dmes d'enfants, de d6bauch6s, de martyrises, de
criminels. Si Dante apparaissait h ses co. )-
rains comme. revenant des regions in^' 3,
de quelles contr^es maudites ne rt it
J
DE LIMAGINATION 281
pas cet Anglais et ce Russe, ayec cette p4leur sur
la figure et cie tremblement de leurs mains !
Cast la Piti6 qui les a conduits jusqu'k la fosse
sombre ou grouille la souffrance humaine. Elle a
leY6 la trappe. lis se sontpench6s s^ns degout, et
ils ont rapporte h leurs concitoyens des cris nou-
Veaux, de nouveaux sujets d'indignation.
Car h la piti6 qui ouvre Fimagination siicc^de >
la colfere qui la fixe et lui donne Fardeur n6ces-
saire. Les deux sentiments sont connexes.
' Moi. — II y a, dans ces derni^res paroles, le
germe d*une th^orie, qui, je crois, est Vraie, quant
iPorigine de la satire.
Les satiriques sont des lyriques -reloumes;
doues de nerfs prodigieusement sensiblesetd*une
imagination merveilleuse, ils ont ete places par
la vie dans des conditions telles que leur orgueil
fut bris6, que leur pitie fut d^solee, que leur
colore fut perp6tuellement suscit6e par le spec-
tacle de Toppression et de la douleur en tant que
les hommes Tapportent aux hommes. Un sens
nouveau leur est n6, qui rend Fexistence p^nible
et ne laisse plus de repos : celui de Finjustice.
Chez Aristophane, Swift, Fielding, Rabelais, Cer-
ya ' Voltaire, chez tons les grands indignes on
rei J la* puissance lyrique, mais device, mais
tr£ .•m6e par le sentiment de Tiniquit^ uni-
.je
24, ^
282 DE L'DtAGlNATION
Alors que la plupart des homines^ endormis
dans leur paresse, leur Idchet^, ou simplement
leur habitude, supportent, sans se pkiiAdre, le
spectacle de Toppression, ces lib^ateurs de Fes-
prit humain, ennemis dc tout pouvoir, de toute
contrainte, j'allaisdire de toute loi^ s'abstinent Ji
ne pas voir dans rhamme autre chose qu'uu ani-
mal qui soufTre et (pii, lorsqu'il souffref n^est
plus responsable des mouTements de defense.
Par eux, cependant, la litterature sort du man-
darinat et de la tour d'ivoire. ElLe prend une
importance sociale, et nous voyons ainsi que le
role de rimagination pent 6tre non seulement
lib^rateur, mais vengeur.
Mo» pfeRE. — La douloureuse doctrine des
fatalistes affirme que Yon ne peul rien a rien. La
somme des injustices, malgr^ tous les efforts,
demeurerait la meme sur la terre, et les cris de
la satire serai en t vains.
Le spectacle de 1 Histoire nous remplit a coup
sur d'uBc melancolie profonde.. Pour des hommes
tels que Michelet ou Carlyle,. elle fut le stimulant
de leurs imaginations. Coarb6s- sur elle, comme
sur un puits profond, its entendaient rinunense
et lointain tumulte des batailles, ils aper'^^^a^'^nl
des formes en deroule, des luttes, des r
phoses; la vanite des lois les frappai. e
peuvent maintenir les hommes dans 1-^ s
DM L'lMAGINATIGN 2S3
^libieu et du jliste^ qui sent souvent les Giles de
\at tyranikie, qu'un jour apporte, que le lendemain
d6tniit, et qui toujours se pF^semtent avee un
aspect dur^ immuable et sauvage.
Chez ces grands poetes du fait, la piti6 et la
colore durent 6tre port^es an paroxysme par le
spectacle de tant d'horreurs auxquelles ils ne
povtvaient Supporter aucun remade. L'Histoire,c'est
le fond de la mer, avee ses courses de voraceSy
ses embuscades, sa perp^tuelle lutte pour la vie^
son implaeabilite.
Mais il est un autre aspect douloureux de
rhistoire, bien propre a frapper des imaginations,
violentes. C'est son automatisme. Un jour, dans
un jardin, en ecoutant le chant d'un oiseau, j'eus
tout k coup la vision d'une nature r^glee dans ses
manifestations, d'une nature sans imprevu, sans
joie, sans myst^re, telle qu'une serie de decors
d'op6ra, qui se succ§deraient selon les heures et
les saisons, ou defileraient, dans leurs costumes
habituels et avee des poses convenues, un certain
nombre de personnages immuables. L'afTreux
•cauchemar! La liberty sortant du monde, et y
laissant Tautomate..., jamais le fatalisme ne
m*6tait apparu si vivant, si terrible.
"^ le spectacle de Thistoire est autrement
it que le chant d'un oiseau, pour nous faire
^ certaines p^riodes, ^ certaines lois, a un
L
284 DE L'IMAGINATION
rythme n^cessaire, a une succession pr6vue-de
meurtres, de guerres et d'empires. Le murmure
qui sort de I'histoire a aussi ses phases d6ter-
minSes, sea moments de piano et de forte, A dis-
tance, les soci^t^s apparaissent ainsi que des
fourmili^res, dont je ne sais plus quel savant
anglais modifiait la destin^e en vers ant sur cer-
taines esp^ces une cuiller^e d'une autre esp^ce,
tant qu'il s'ofFrait en raccourci la constitution des
races et des royaumes.
La beauts de Tlmagination ^tant surtout dans
la croyance ^ la Liberty qu'elle nous donne,'je
devine pour I'historien une vraie torture s'il eh'
arrive a ce point de vue de la fatality, du d6ter- •
» minisme moderne.
Moi. — Je m*attache h cette phrase que tu viens!
de prononcer et qui m'enchante : La'beauie de
F imagination itant surtout dans la croyance a la
liberty quelle nous donne. j ..
Que tu Fadmettes ou non, oeci est do. la in^ta-'
physique pure, et il est curieux qu'on ne piiisse'
aborder aucune question grande ou petite, sans:
que la science des sciences ne fasse son apparition
h, un moment donn6 et ne contraigne Fesprit Sl!
creuser plus avant, jusque danis propre substance.:
Cette torture du determinisme, tr^s appai
dans I'histoire et les historiens, est, en r6ali*
fl^au de Fimagihation. Elle semble lui im'
DE LlMAGmATION 285
des homes. EUe lui fait croire qu'elle-m6me est
prisonni^re de formules, embarrass^e de lois, et
qu*il lui est impossible de se soustraire au regime
despotique que subiraient les choses, les Mres et
les pens6es. *
Fl^au de rimagination et plus grand qu'on ne
le suppose, car il la limite perpetuellement; non
seulement il la d6sole, mais encore il la restreint.
La m^lancolie des vieux sages n'avait sans doute
pas d'autres causes, et le sentiment de la fatality,
qui leur est venu des sciences exactes, appa-
raitra bientdt, aux races d'Occident, aussi redou-
table que Topium.
Comme V opium, le detey^minisme a eu sa phase
d'exaltation, bientdt suivie d'une phase depres-
sive qui m^ne h, la m^lancolie, aux id6es noires et
au suicide. Et le pessimisme contemporain 6tait
fils du positivisme. Aux beaux temps de cette
sombre doctrine, Taudace des savants fut extreme,
lis pr^tendirent tout contr6ler, tout r^genter, tout,
jusqu'aux aux operations les plus secretes, les
plus myst^rieuses du cerveau humain. Cela coin-
cidait justement avec certaincs recherches sur
ce cerveau, certaines incursions physiologiques
hfttivQS ethasardeuses, ce qu'on appela plus tard
1 ' %lisation8. De cette physiologie dont les m6-
i "■ se croyaient maitres, avec quel orgueil,
c jactance, sortit toute une philosophie
286 DE L*IMAGIXATION
nouvelle„ psychophysiologie ! Et chaque semaine
paraissait un volume k tranebe rouge ott Fob
analysait une faculty de T^me d'apres les pius
recentes methodes^ methodes qui rappelaieat
d'ailleurs les efforts de Bouvard et de riUustre
Pecuchet dans leurs meilleures p^riodes de zele.
Etranges debats ou Voa dissequait les idees^ m
Ton pesait les sentiments avec un acharnreimeQit
comique ! Par quelle aberration d'esprit des
hommes pas plus b^s que d'autres^ capables de
faire des professeurs et des agreges tout aussi
bien que leurs voisiDs^ tomb^rent^ls dans ees
enfantillages ! On vit le moment oil Ton aller dres-
ser la carte ne variHur d^es passions humaines,
avec les domaines nettement circonserits et la
table des exceptions. Alors ffioirissait le sch^Dta^Ie
schema que Ton a suritoiBflfn^ le derrder vesiige
cancret d'une opinion devemie abstraite et qui firf
vite une source d'erreurs. On feisait au tableau le
schema de forgrhieil ou de Favm^iee a cot^ da
schema des reflexes. On ealeulait les variations de
sueur et d'urine chez un amoKKreux, cbex un baJ-
neux, chez un indifferent, pendant leurs crises,
en dehors des crises, dans les accalmies, etc. T©ut
agrege de faculle se crut bientM un admijrable
pbilosophe, car la philosophie devenait v
un etroit chapitre de la medecine. QTiiant
taphysique, elle ^tait raillee, honnie, ^
DE LlMACiDIATlON 287
#
relegsubee panmileswteiZ/^is lunes. On la considerait
oomme rapam&ge Aes g&ieux ou des fous. Car il
est a iooter que «oe fut aussi la ibelle iperiode des
alienistes.
Pfledas dee^Le, de vigwenr et d'auflrorite, ces alie-
nistes ne voyaieoat plws d'oibsrtadfe. *Des.weiiK de
meuy«erleursinai90iis iiof«rv>eattSYsteine, ilsrecla-
m^eaot pKm'r clients Don .^seulenoient las bomiEies
de talent^ maas eacore ies (hotmines de g€nm^ les
arttsAes de prefenedice^ •qna.ioonqu>e s'etait di&tingu6
par la piAiflme ou (par le pincean. La nmindre 'v^
]^it6 d'art devint snspecte. •Ceijfee caus«erie sut
VIma§[maticm n'eut laisse §ur notre'Compte ancn&n
doute. Et les alienistes de leur c6te faisaient «oeasL-
curreace auK (psych opiiysiologistes, car eux aussi
s'occupaient serieusement de peser, localiser,
analyser les facult6s feiiimaines,.eit rien n'etait joli
coming l«s petite cases rofnges, bleues, vertes,
qu'ils leur attribuaient dans ie cerv^au.
Brusquement les cboses ont -change. One nou-
velle generation de metaphysiciens , ardente et
vigouTeuse, est sortie de terre au moment ou Ton
CFO^itt Ha metaphysique^nierrfee. Q'aete dans le
eamp des Diafoiras et des Purgons philosophes
1 'Stable deroute. On per^a a jour leur sot-
t se mefia des ali6nistes. Des ouvrages
£ j^arurent ou, taut de pp^endues d6o(»ti«-
1 ^-aient reduites h leurs justes propor*
A«~av 1 CA
(
288 DE L'lMAGINATiON
tions, les choses en revinrent k T^tat antfirieur.
On s'aperQut que plusieurs des localisations
etaient fausses, que quelques-unes m^mes etaient
absardes.
Aujourd'hui les trait^s de psychophysiologie
moisissent dans une ombre tut6laire. Les ali§-
nistes, avec regret, ont dti renoncer a leurs pre-
tentions sur Tart et les artistes. Nous les ren-
Yoy&mes h. leurs douches et a leurs cabanoas,
m6me avec une certaine brusquerie. Enfin,
comble de douleur, une m6taphysique de la (
liberty est instaur^e h nouveau par des esprits
aigus et perspicaces, bien au courant des id6es
modernes.
Et, comme tout setient danslemonde moral, 11
est h remarquer que les theories d6terministes,
comme tout ce qui s'abandonne k la fatality, fleu-
rissent aux 6poques de depression, dans la defaite
et dans la d^tresse, au lieu que les theories liber-
taires sont T apanage des generations vigoureuses
etbien constituSes. hk encore, il en est du fata-
lisme comme de Topium qui enleve totalement
renergie. N'est-il pas curieux que TAllemagne
moderne soit sortie de PHegelianisme, des doc-
trines de Fichte et de Schelling? L'hommc
croit maitre de ses actes estmille foisplusl.
€elui qui croit ses actes commandes. A q
meme essayer de se mouvoir, si le mou'*^
DE LIMAGINATION 289
des causes pr66tablies, si la yolont6 n'est plus
rien?
Mow pfeRE. — Ce point de vue moral est impor-
tant et il est certain que les id^es ont en elles une
vertu active, m6me si elles paraissent abstraites
et d6tach6es de toute consequence humaine. Le
monde moral, qui est h Tinterieur du monde
social, comme Teau dans un aquarium, en perp6-
tuelle mobility, ce monde est impressionnable h
tout ce qui vient du dehors. Une doctrine le bou-
leverse que nous croyions sans danger. Une mau-
vaise loi agit de m6me. Les hommes sont telle-
ment solidaires que tout se tient dans ce qui sort
d'eux.
Je n'ai, pour ma part, jamais 6t6 partisan d'un
^troit fatalisme; du moment que ma conscience
me semblait libre, j'ai admis qu'elle ^tait libre, et
quant aux incursions de la science dans le do-
maine de Fart et de la philosophic, je les trouve
aussi d6plac6es que ridicules.
Je suis m6me 6tonn6 de voir h. quel point la
science me laisse froid. Je I'admire dans ses mani-
festations vitales, quand elle souiage ou qu'elle
gu^rit, mais toute sa partie th^orique me semble
caduque, changeante et d*autant plus pr^tentieuse
qi ' " est plus sujette k erreur.
'"^ aux sentiments et h leurs variations, je
cr '^ apport6 h, cette 6tude une bonne foi et
25
290 DE LIMAGINATION
un z^le absolus. Apr^s quarante ann6es d'obser-
vation constante, et je dirais presque maladive,
tellement mon prochain m'a tou jours tourment^,
j*en suis arrive h cette constatation que je sais
bien peu de choses, que je tiens un fort petit
nombre de notions claires. Ceux qui pr^tendent
explorer ce d^licat domaine avec des instruments
de mesure, des sch^mas ou des theories sont de
malheureux 6gar6s. lis m^ritent plus que toute
autre personne le reproche d'alienation. 11 faut
^tre fou pour supposer qu'on puisse faire tenir
dans un petit livre le dernier mot sur n'importe
quelle question touchant k Tintelligence ou au
vouloir.
Pour ce qui est des savants ils m'ont, d'apr^s
ma marotte, plus ou moins int6ress6 selon que
leur science ^tait plus ou moins humaine, tournee
vers nos grandeurs et nos faiblesses.
J'ai connu des m^decins admirables qui n'6taient
pas des th6oriciens de g^nie et qui, cependant,
^taient des gu6risseurs. lis allaient droit au mal
et le combattaient. N'est-ce pas dans le diagnostic
que la faculty des images doit avoir une part pr6-
pond^rante? Un bon clinicien doit se repr6senter<
la carte complete du corps humain avec ses (c terras
incognitae », ses lions et ses tigres indiq'^ e
ignorance, semblables ii ceux des anciei^ s
de geographic. II doit aussi se ref^'- ai
J
DE LIMAGINATION 291
maladie, ses causes, sa marche et ses progr^s, et
par rh6r6dit^, cette h6r6dit6 dont on a fait un
abus si deplorable, son imagination se prolonge,
au delJi de Tindividu, jusqu'k Tesp^ce et a la race.
Moi. — Quant a la decoiiverte et h. son meca-
nisme, c'est Claude Bernard qui a montr6, je
crois, qu'elle prpc^de surtout par Tan^/c^yzV.
Les ph6nom^nes de Tunivers forment une vaste
tapisserie oil tout se tient et s'enchaihe maille h,
maille. Les regards ordinaires se contentent des
figures trac6es et ne recherchent pas leurs rela-
tions entre elles.
Les observateurs s'inquifetent d^ja du contour
de ces figures, de leurs ressemblances et de leurs
diff6rences. II leur apparait clairement que la
tapisserie a un sens et qu'en dehors de sa signifi-
cation immediate elle en poss^de une autre plus
lointaine. lis remarquent aussi les entre-croise-
ments, les d^fauts, les arrets du fil, ses superpo-
sitions, les pauses et les reprises du travail.
Mais ceux qui imaginent ^'int^ressent aux rela-
tions, aux analogies entre des parties tr^s 6loi-
gn6es de la tapisserie. Analogies de forme, de
couleur, de direction qui leur paraissent corres-
pondre h. des d^pendances myst^rieuses et pro-
' fo ^ e groupe de plusieurs de ces d6pendances
cc uc la d^couverte.
^ ^i nous semble done, en somme, un
L
202 DE ^IMAGINATION
rapport entre des phenom^mes distants. Elle
relie des regions 6cart6es, et parmi les figures
primordiales en surgissent d'autres fournies par
Tunion des points correspondants.
II r6sulte de ceci que Timagination des savants
n'invente rien. Mais elle associe e* elle clarifie.
Cela est surtout visible dans les sciences mathe-
matiques dont les adeptes tirent une telle vanite
et une telle satisfaction qu'ils m^prisent tout le
reste des connaissances humaines. En effet, leur
esprit, se mouvant dans une s^rie de combinaisons
qu*il a cr66es lui-mfime, a la joie perpetuelle que
les parties de son raisonnement s'adaptent exac-
tement aux consequences de ce raisonnement.
Leur imagination, qui ne fait que se constater,
leur donne Tillusion de s'6largir, et ils n'ont pas
ces 6carts, ces discordances, ces approximations
de la r6alit6 dont la science a pris son parti aux
^poques r^centes.
MoN pfeRE. — II faut. accorder leur grandeur
aux imaginations scientifiques. Des hommes
tels que Darwin et Claude Bernard remplissent
d'admiration un ignorant comme moi, parce que
je sens dans leur oeuvre une fifevre de v6rit6 qui
m'enchante, un scrupule merveilleuX. Ils n'ont
pas de honte h avouer leur erreur. Ils • it
jias h bouleverser leur systeme, si ce "• e
correspond pas aux faits.
DE L'IMAG L\ ATION 293
La vie du grand Darwin, notamment, est un
exemple perp6tuel de sinc6rit6 et de bonhomie,
et je connais peu d ouvrages aussi pr^cieux, k
notre point de vue, que le r6cit de la traversee du
Beagle, du vcage, qu'il fit jeune, alors que se for-
maient dans oon puissant cerveau la plupart de
ses id^es.
Nous assistons a.leur gen^se. Son imagination
est 6veill6e par une observation continue, assidue
et m6ticuleuse. II n'a pas sur les yeux les taies de
la routine ni de la convention. II s'est d6pouill6
de ce brouillard au milieu duquel Thabitude nous
fait voir les objets. II a gard6 intacte la faculty de
retonnement, don merveilleux de Tenfance, qui
nous eduque en peu de temps et nous fait plus
acquerir en quelques ann^es que dans tout le
reste de notre existence.
En outre, sa bonne foi est absolue. II s'est d6-
barrasse de la tendance commune, qui est de per-
sister dans une erreur lorsque cette erreur nous
est commode et habituelle : « On ne refait pas ses
idees k soixante ans. » Triste phrase que j'ai
entendu repeter bien souvent et qui chaque fois
m'a rempli d'indignation ! On refait ses id^es a tout
d^e. N'est-on pas trop heureux de se debarrasser
( "eur? Et, eut-on port6 cette erreur pen-
I longues annees, qu'on ne devrait que la
'"tage.
294 DE LlMAGINATiON
II se m^fie des generalisations hasardeuses et il
n'avance qu'k petits pas. Nul pourtant plus que
lui ne fut capable de theories vastes, de ces im-
menses filets ou Ton ramasse les faits par brass6es
et qui emerveillent les ignorants. II aurait sans
doute bien soufTert s*il avait assists aux etranges
deformations de sa doctrine, h leurs applications
saugrenues au monde social, moral et politique.
L'erreur guette tellement nos esprits! Lors-
qu'elle n*a pu corrompre Tauteur, elle s'attache I
ses imitateurs et h. ses disciples. Elle est le cham-
pignon parasite de tout bel acte d'imaginatiou.
Plus une idee es^ souple, ductile et forte, plus on
entire de consequences absurdes ou prematurees,
de sorte que parfois une verite succombe sous le
poids des sottises qu'elle traine k sa suite et dont
elle n'est point responsable.
Nous avons vu les doctrines de Darwin servir
de drapeau politique. L'anticlericalisme a us^
d'elles. C'etait fatal. On a fait dire au pauvre
grand homme bien des choses auxquelles il n*au-
rait point songe lui, le scrupuleux h. outrance, lui
qui, a deux heurcs du matin, apr^s une longue
causerie sur le sentiment du sublime, reveillait
ses amis pour les prevenir qu'il s'etait tromp^
dans une anecdote !
Moi. — La science avant tout a soif dc >.
Une longue patience lui est necessaire it
J
DE L'lMAGINATION 2^
aux imaginations les plus vives une bride qui
sou vent doit fetre douloureuse.
Puis le savant, lorsqu'il d^couvre, a la tris-
tesse de se dire qu'il ne fait que constater. L'ar-
tiste a Tillusion qu'il cree. En r^alit6, cette crea-
tion est, elle aussi, pour la plus grande partie un
mirage, puisque Fart est un heureux choix, un
assemblage de beautes deja existantes. Le littera-
teur n'invente pas un sentiment nouveau, un
caract^re inedit, pas plus que le dramaturge. Le
rythme meme, la cadence qu'il donne h son r6cit,
son style vient de quelqu'un et, si personnel qu'il
soit, admet une origine, une naissance. Le peintre
ni le sculpteur ne repr6sentent rien qui ne
pr6existe dans le monde. II en va un pen diff^-
remment pour la musique. Mais, h voir les choses
de pr^s, elle est la haute manifestation d'une bar-*
monie don'; les modMes sont dans la nature. Et
cependant I'^crivain, le peintre, le sculpteur, le
musicien^ lorsque leur ceuvre les entraine, croient
de bonne foiajouter a Tunivers quelque chose qui
n'y 6tait pas avant eux.
Illusion sublime et qui rend invincible! II est
douloureux de se dire que Ton est dans une pri-
son dont Ton ne peut que compter les barreaux. II
( ' ^ ^oureux de songer que I'esprit humain a
< et des limitcs, que la fantaisie ne peut
( " un certain point; que Ton ne s'arrachera
296 DE LIMAGINATION
jpoint h la gravitation cosmique, sociale et morale.
Si Ton se place sous cet angle, ne croirait-on
pas que Timagkiation est une perp6tuelle con-
seiilfere de liberty? La doctrine des finalit6s a fait
son temps. Nous n'admettons pas qu'une faculty
ait §t6 donn^e h rhomme dans un but d^ni et
restreint. Mais il est certain que Tu-iivers ooioral,
tout comme Tunivers materiel, a une tendance k
preserver, h, maintenir son ^quilibre et son har-
monie. Pour la conservation de celle-ci, il fait
parfois d'6tranges sacrifices.
Que nous deviendrait Tunivers si nous ne pou-
vions le prolonger, le modifier par les images?
Par elles, encore plus que parl'association d'id^es,
notre puissance sensible est perp6tueltement en
6veil et en acte.
Ne connaissons-nous pas une classB d'esprits
chez lesquels Fimagination n'est que Tintroduc-
trice du divin? Apr^s une p^riode de t^n^bres,
voici qu'a nouveau Ton s'interesse aix ^crivains
mystiques. Le souffle grandiose qm les anime
reprend un sens k notre ^poque, et les titonne-
ments autour des symboles t^mojgnent d'une
inquietude de la pens6e qui veut skiffranchir de
ses liens.
Lorsque la conscience est captfve, ..
I'imagination qu'elle s'^vade. Que fait J'^
nier? II songe au temps qu'il 61pLit ^'
i
1
DE L'lMAGINATION 297
champs, au ciel, aux fleurs, h. tout ce qui bouge
et palpite en dehors des mura de sa prison.
L'homme est un prisonnier perp6tuel. La loi de
son d6sir est telle qu'il se lasse de ce qu'il obtient,
et que les p^.us satisfaits sont aussi les plus misc-
rables, -s'ils ne peuvent s'6chapper par le r^ve.
Lorsque tu cel^bres la r^alite, tu paries d'une cer-
taine reality qui n'est ni plate, ni basse, ni vul-
gaire parce que ton imagination Tagrandit. Et le
monde qui nous environne, si nous cherchons ses
formes, ses figures et les signes qui les repr^sen-
tent, s'6largit en effet subitement. Que nos ten-
dances soient abstraites, port^es k se satisfaire de
formules, qu'elles soient concretes et amoureuses
d'exemples, Teffort de respiration est le m6me et
Ton marche toujours vers les hauteurs.
MoN pfeRE. — Je crois avoir connu lasouffrance,
je n'ai jamais connu I'ennui. C'est k I'imagination
que j'en suis redevable et je plains sinc^rement
tous ceux qui sont priv6s d'elle ; je vais plus loin :
uiconque n'imagine pas est incapable d'observer.
Car I'observation depasse toujours le reel, lui
donne les sons et les couleurs des sens de celui
qui observe.
Je revenais de voyage avec un ami. Nous ra-
"us nos impressions. Lorsque ce fut mon
11 ne m'interrompit pas, mais je vis k son
^ent qu'il m'accusait tout bas d'imposture.
1
298 DE L:JMAGINATI0N
Nous ^tions de bonne foi tons les deux. Seule-
ment, il n'avait rien remarqu6 des choses qui
m'avaient le plus frapp§, et il croyait que j'in-
ventais.
Une semblable erreur est commune. Nous
sommes port^s a croire qu'il ment celui qui en a
vu plus que nous. Pour beaucoup d'hommes, les
pontes, les visionnaires sont des enfants ou des
demi-fous. Le nombre est incommensurable des
yeux qui ne voient pas, des oreilles qui n'en-
tendent point, des doigts qui n'ont jamais tou-
ch6.
Depuis que nous nous occupons de I'imagina-
tion, nous n'avons point parl6 de ses frontieres
morbides, de ses deviations, de ses hontes. Est-ce
un tort? Je crois quelesmonstres instruisent peu.
lis sont des 6pouvantails bien plus que des sujets
d'etude. Le degout de Goethe h leur ^gard avait
des raisons profondes.
Un des privileges de cette admirable faculty,
c'est comme il lui faut peu d'excitant. Un reflet,
un geste, un mot suffit. Un homme d*imagina-
tion fait avec un regard ce que Cuvier faisait avec
un OS. II reconstruit tout un individu.
Moi. — II est m^me remarquable de voir com-
bien trop de details, une richesse d'alimei
sent a la tacult^ des images.
Et n'est-ce pas une indication sur so.
DE LIMAGINATION 299
nisme int^rieur dont nous ne nous sommes pas
encore occup6s?
Gomme la plupart des ph6nom^nes du dedans
at du dehors, rimagination proc^de par tourbil-
Ions. Chez ceux qui possMent cette faculty au
paroxysme, le moindre mobile ext6rieur, tombant
dans le ceryeau par les sens, suscite aussitdt une
mise en mouvement de toutes les impressions
sensorielles qu'avait recueillies la memoire. Une
vitre prise par le froid ou se forment les 6l6gants
dessins de Thiver m'a toujours paru une reduc-
tion de ce qui se passe alors dans Tesprit. Agis-
sent iJi, dans le myst^re des cellules nerveuses,
une quantity de lois inconnues, d 'attractions, de
repulsions et de combinaisons diverses, aussi
compliquees sans doute que celles qui r^gissent
le mouvement des astres,
Mais il est ais6 de distinguer une imagination
rapide et une imagination lente. La premiere est
d'observation perpetuelle. La seconde est d'un
m6canisme a part. Des pensees, des embryons
de pens6e, des sensations, des souvenirs qui
demeuraient engourdis dans, les cryptes de notre
substance sont tout k coup suscites par des im-
pressions nouvellcs. II se forme alors, dans Tesprit,
tes et tenaces figures, si tenaces que chez
"' elles deviennent idees fixes. N'est-ce pas
3 phenomenes d'imagination lente qull
300 DE L'lMAGINAHON
faudra chercher la cl6 de la folie sur laquelle nous
ne poss6dons encore que des indications bien
vagues?
Mais, en dehors de la folie, la vie artistique et
plus particuliferement la vie de Tecrivain nous
donnent des exemples journaliers d'imagination
rapide et d'imagination lente. Les deux s'associent
dans le travail de la composition.
MoN p6re. — Quelle curieuse 6tude il y auraita
faire sur I'etat de Tesprit pendant que Timagina-
tion fonctionne !
II m'est impossible de travailler ,ar.: le bruit.
Mon cerveaii est, h ce moment, d«Tis un 6tat de
surexcitation telle que le moin< 5 souffle, le
moindre reflet ddsordonne ma |,ensee, I'en-
traine autre part. Le mecanisme d ►nt tu paries
saisit tout ce qui iombe en lui par le sens.
D'autres, au contraire, peuvei ; s'abstraire
compl^tement, au milieu du vacari e, des allees
et venues, des enfants. II semble "" I'une cloison
6tanche se soit abaiss6e entre leur - lagination et
la vie exterieure.
C'est une m6ticuleuse operation jue le choix
d un mot, lorsque nous voulons serror une sensa-
tion d'aussi pres que possible. Nous no"«^ foicAne
d'elle une image exacte, et cela d
fatigue. Puis nous lui comparons
vocables, adjectifsetsubstantifs, que"
DE ^IMAGINATION 301
la m^moire, nous les essayons a I'oeil et h roreille,
comme un joaillier essaye ses pierreries. Une
adaptation 6troite produit une joie particuli^re
que connaissent tons les 6crivains et que retrou-
vera le lecteur : ce labeur est le plus p^nible.
Car rimagination est une machine qui necessite
un soin special. Plus elle est vive et facilement
excitable, plus il est dangereux de trop la tendre.
Malheur k ceux qui veulent Texasp^rer par des
poisons. La marche de ceux-ci est fatale : une
fausse excitation qui nous fait croire sublime le
moindre effort; ensuite une depression qui nous
rend incapajles de r6aliser cet effort. C'est une
loi des images que la vie normale doit seule les
apporter k Fesprit. Cela se fait k notre insu. Cela
ne se rdglemente point.
L'hygifene de riraagination est simple. Elle
reclame le repos d'elle-m6me lorsqu'elle vient
d'etre fatigu6e, et son repos est la diversion. Les
occupations morales de la vie la d^tendent et
Tapaisent. Combien d'illustres ^crivains ont pay6
de leur existence ou de leur raison un abus de
cette faculte qui est notre outil, a laquelle il con-
vient de n'en point trop demander!
J'ai narl6 de la diversion, Elle est aussi le grand
contre la persistance des images. Or,
nous enseigne que ce ne sont pas les
les plus curieux de la nature, les 6pi-
302
DE L'IMAGINATION
sodes les plus marquants de la vie qui obs5dent
davantage la m^moire. Souvent une parole, un
geste, un acte insignifiant demeure en notre
esprit h T^tat de torture. Ceci n'est-il pas nne
preuve que notre sensibility subit, h notre insu,
d'amples alternatives qui font un sort h nos
images. Ge^qui nous trouve en 6tat de receptivity
p6n6tre, entre en nous profond^ment. Ce qiii
nous trouve en 6tat de fermeture ou de demi-fer-
meture se grave pen et s'efiface vite.
TABLE DES CHAPITRES
\
Pages
D£dicacb V
AVANT-PROPOS VII
GHAPITRE PREMIER
Hier et aujour bui. Derniers moments 1
GHAPITRE II
Vie et litt^rature 17
GHAPITRE III
Le marchand de bonheur 89
GHAPITRE IV
Nord et Midi 151
GHAPITRE V
L^exemple familier 180
DE ^IMAGINATION
entre mon p^re et moi 2. :;
is. - Imp. L. MarethbuXi 1, rue Cassette. — 13789.
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THi UMVRSITY OP JMCHIOAN
ORADUAn IIMIARY
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MUTILATE CA^^*^
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